La lumière du petit matin filtrait à travers d'immenses baies vitrées, révélant un appartement spectaculaire perché au sommet de l'immeuble de Duvier Tech Corp. Le sol était recouvert d'un marbre sombre, les murs portaient des œuvres d'art minimalistes dont la valeur devait dépasser le revenu annuel de sa famille, et elle était allongée sur un lit dont les draps de soie étaient froissés, odorants, témoins silencieux de sa chute.
Son cœur se mit à battre la chamade, une percussion frénétique qui résonnait dans ses tempes. Elle n'avait aucun souvenir précis d'avoir traversé la porte de la chambre ; le temps, après le baiser initial, n'avait été qu'une série de sensations brûlantes, de soupirs étranglés, et d'une force animale qui l'avait anéantie.
Elle se redressa brusquement, tirant le drap sur sa poitrine. L'air était froid, mais une chaleur persistante dans son ventre et sur sa peau lui rappelait la violence de sa trahison.
Walter.
Le nom de son fiancé la frappa comme un glaive. Elle s'était promis la stabilité, l'honnêteté, la simplicité. Et en l'espace de quelques heures, elle avait tout jeté par la fenêtre de ce penthouse, succombant à un homme qu'elle connaissait à peine, mais dont le charisme et la froideur avaient allumé en elle une étincelle d'imprudence qu'elle ignorait posséder.
Elle balaya la pièce du regard, cherchant ses vêtements. Ils étaient négligemment posés sur un fauteuil, un tas indécent qui ne pouvait plus être repassé.
Thomas Duvier n'était pas là. C'était à la fois un soulagement et une humiliation. Il avait dû se lever pour travailler. Un homme comme lui ne s'attarde pas sur les accidents de parcours, fussent-ils charnels.
Flora se leva, chancelante, et s'habilla à la hâte. Chaque geste était une tentative de se débarrasser du parfum de l'autre homme, de l'empreinte de ses mains. Elle se sentait souillée, coupable, mais paradoxalement, une partie d'elle-même se sentait éveillée. Une partie qu'elle devait absolument enfermer.
Elle trouva une petite salle de bains attenante à la chambre, se passa de l'eau sur le visage, coiffa ses cheveux du doigt et tenta de retrouver l'image de l'assistante irréprochable.
« Fuir est la réaction habituelle. »
La voix grave et calme de Thomas Duvier déchira le silence derrière elle. Il se tenait dans l'encadrement de la porte, vêtu d'une chemise de soie noire et d'un pantalon de costume, impeccable. Il tenait une tasse de café fumant. Il n'y avait aucune trace de regret, aucune passion excessive, juste un calme absolu, presque dédaigneux.
Flora sentit le sang lui monter aux joues.
« Monsieur Duvier, je... »
Il l'interrompit d'un geste de la main, indifférent à sa panique.
« Inutile de prononcer des phrases toutes faites, Flora. Le temps est précieux. »
Il fit un pas dans la pièce. Sa proximité était immédiatement écrasante.
« Je pense qu'il est préférable d'appliquer la théorie du compartiment. »
Thomas prit une gorgée de son café.
« L'événement de cette nuit ne s'est pas produit. Il reste dans ce penthouse. Il n'a aucune influence sur nos relations professionnelles. »
Flora le regarda, stupéfaite par son sang-froid. Il lui offrait exactement ce qu'elle voulait : l'oubli. Mais son regard, lui, disait tout le contraire. Ses yeux gris l'évaluaient de haut en bas, une lueur de satisfaction muette et prédatrice dans les pupilles.
« Je... c'est ce que je voulais dire, » parvint-elle à articuler, saisissant l'opportunité. « C'était une erreur. Une erreur due à la fatigue, à la pression. Cela ne se reproduira pas. »
Thomas hocha légèrement la tête.
« Bien. Mais sachez une chose, Flora. Je ne fais pas d'erreurs. Et je ne regrette jamais ce que je prends. »
La phrase, prononcée avec cette arrogance tranquille, était une revendication. Il ne regrettait pas ; il prenait possession.
Il s'approcha du bureau attenant au salon.
« Maintenant, retournez dans votre bureau. J'ai un rendez-vous avec le Dr. Keller à neuf heures. J'ai besoin du plan de financement pour la prochaine phase de la micro-puce, optimisé selon les derniers chiffres du marché. Vous avez deux heures. »
Il lui tourna le dos, se plongeant dans une tablette. Le renvoi était clair. L'épisode charnel était terminé ; le travail reprenait le dessus. Mais le jeu de pouvoir ne faisait que commencer.
Flora s'éclipsa du penthouse sans un mot.
Elle traversa les couloirs luxueux du dernier étage, puis l'ascenseur privé, se sentant nue sous son tailleur froissé. Elle n'avait qu'une idée en tête : fuir et se laver de Thomas Duvier.
Arrivée à son appartement, Flora se rua sous la douche. Elle frotta sa peau avec une violence presque punitive, comme si l'eau chaude pouvait effacer la mémoire de la veille. Devant le miroir embué, elle fixa ses yeux. Ils étaient rougis, non par les larmes, mais par la veille et le manque de sommeil. Il n'y avait pas de trace physique de l'acte, mais une brillance nerveuse qu'elle n'arrivait pas à dissimuler.
Elle enfila une nouvelle chemise, plus stricte, un tailleur gris austère. Son armure.
Le téléphone sonna. C'était Walter.
Elle hésita, puis décrocha. Sa voix était douce, faussement légère.
« Mon amour, tu es réveillée ? J'espère que tu as dormi comme un bébé après ton grand jour. »
La culpabilité la submergea, la rendant physiquement nauséeuse.
« Oui, Walter, très bien. J'ai terminé tard le travail, Thomas Duvier est très exigeant. »
« Duvier. L'homme parfait. Tu sais, j'ai vu des articles sur lui. Un célibataire endurci, il paraît. Ne laisse pas sa froideur te faire douter de toi, ma chérie. Tu es la meilleure. »
« Je sais, Walter. Il est... juste très professionnel. Je suis sur le point de repartir au bureau. Je t'appelle ce soir, d'accord ? »
« Bien sûr. Je t'aime, mon amour. »
« Je t'aime aussi. »
Le mensonge était amer, mais nécessaire.
Raccrochant, Flora se jura de ne plus jamais céder à l'impulsion. Thomas Duvier était un poison, mais Walter était son antidote. Elle devait se concentrer sur son mariage, sur sa vie stable, et reléguer Thomas Duvier dans le compartiment "Patron Exigeant" pour toujours.
De retour à Duvier Tech, Flora s'installa à son bureau, se forçant à regarder les chiffres, les contrats. Son bouclier était son professionnalisme. Elle devait être parfaite, irréprochable, afin que Thomas ne puisse jamais la prendre en défaut, ni au travail, ni sur le plan moral.
Elle se lança corps et âme dans l'optimisation du plan de financement de la micro-puce. Les chiffres s'empilaient, la complexité était immense. Ce projet, leur projet, était désormais la seule chose qui justifiait leur proximité.
À 8h50, la note était prête. Elle laissa son esprit s'éteindre, ne se concentrant que sur les termes techniques. Traumatisme crânien, nanofibre, bio-compatibilité.
La porte du bureau de Thomas s'ouvrit. Il sortit, l'air frais et dominant.
« Mademoiselle Marchand. La note ? »
« Elle est prête, Monsieur Duvier. » Elle lui tendit le dossier sans croiser son regard.
Il le prit, ses doigts effleurant les siens. L'effet fut immédiat : un frisson parcourut le bras de Flora. Elle recula imperceptiblement.
Thomas, ses yeux d'argent rivés sur son visage, la regardait. Il vit le recul, la panique. Et il sourit. Non pas le sourire de l'homme heureux, mais le sourire de l'homme qui sait qu'il a gagné une manche.
« Excellent. J'ai besoin de vous pour la réunion avec le Dr. Keller. Et ce soir, nous avons un dîner d'affaires avec les investisseurs potentiels. Ils sont exigeants ; nous avons besoin de la personne qui maîtrise le dossier à la perfection. Vous. »
« Un dîner ? »
« Oui. Dix-neuf heures. Je veux que vous soyez à la hauteur. Robe de cocktail. Et ponctuelle. »
Il lui donnait un ordre à la fois professionnel et intime. Il lui imposait une proximité sociale après la proximité physique. Il refusait de la reléguer au bureau.
« J'ai un engagement... avec mon fiancé. »
La phrase était une arme, une barrière qu'elle levait désespérément.
Le sourire de Thomas disparut. Son regard se durcit, mais il resta parfaitement calme.
« Je suis le PDG de cette entreprise, Mademoiselle Marchand. Votre engagement prioritaire est ici. Walter devra attendre. »
Il prononça le nom de Walter avec un dédain à peine voilé.
Il ne lui laissa pas le temps de protester. Il ajouta, sur un ton soudainement plus doux, mais infiniment plus dangereux :
« Venez dans mon bureau. J'ai besoin de vous expliquer le rôle du Dr. Keller dans l'équipe. »
Flora pénétra à nouveau dans l'antre de Thomas. Il s'assit à son bureau, l'air concentré. Il lui expliqua le travail du Dr. Keller, un neurochirurgien renommé, pilier du projet de micro-puce.
« Le Dr. Keller a une défiance naturelle envers l'argent. Il ne veut qu'une chose : sauver des vies. Vous devez lui montrer que nous sommes les plus efficaces, pas les plus riches. »
Thomas continua de parler du projet, mais Flora avait du mal à suivre. Elle était obsédée par un détail : Thomas n'avait fait aucune mention de la nuit passée. Il l'avait traitée de manière plus froide et plus exigeante que la veille, mais cette froideur était désormais un masque, un jeu.
Elle se concentra sur le docteur.
« Je vois. Il faut le rassurer sur l'éthique du projet. »
« Exactement. Et vous êtes la meilleure personne pour cela. Vous avez cette innocence, cette lumière. Il faut en jouer. » Il la regarda de nouveau, cette fois d'un œil analytique. « J'ai besoin de vous à mes côtés pour ce dîner, Flora. Pas seulement pour vos compétences en affaires, mais pour votre... humanité naturelle. »
L'éloge, subtil et détourné, l'atteignit en plein cœur. Il ne l'utilisait pas seulement pour son travail, mais pour son essence.
Il fit signe à une assistante de salle de réunion d'amener le Dr. Keller.
« Restez, Flora. Écoutez. »
Pendant la réunion, Thomas fut brillant. Il parlait avec une autorité incontestable, mais aussi avec une passion pour la médecine qui était palpable. Il n'était pas un simple homme d'argent ; il était un visionnaire. Flora était fascinée. Elle voyait l'homme que les rumeurs décrivaient : un génie blessé.
À la fin de la réunion, le Dr. Keller était conquis. Il serra la main de Thomas.
« Votre assistante est remarquable, Monsieur Duvier. Une vraie perle. »
Thomas posa sa main sur l'épaule de Flora, un geste de propriétaire devant le docteur.
« Je le sais, Docteur. C'est pourquoi elle est indispensable. »
Le geste dura une fraction de seconde de trop. Un contact anodin pour le docteur, mais un message privé pour Flora : Tu m'appartiens, et je ne te laisserai pas partir.
La journée passa dans une intensité croissante. Flora envoya un message à Walter, s'excusant pour le dîner.
« Walter, je suis désolée, mais le PDG a décrété un dîner d'affaires imprévu avec des investisseurs importants pour la micro-puce. C'est crucial pour mon avenir ici. Je suis vraiment désolée, mon amour. Je t'appelle dès que je rentre. »
La réponse de Walter fut immédiate : « Bien sûr, mon cœur. Le travail avant tout. Je te ferai confiance les yeux fermés. Amuse-toi bien ! »
Sa compréhension était parfaite. Trop parfaite. Il était trop facile de lui mentir, de le repousser. Cela ne fit qu'accentuer la culpabilité de Flora.
À 18h30, Flora quitta le bureau, le cœur lourd, pour se préparer au dîner. Elle avait une heure pour transformer l'assistante irréprochable en une femme séduisante et professionnelle. Elle se doutait que le dîner serait une autre étape du jeu de Thomas. Il ne la laisserait pas s'en tirer si facilement. Il voulait qu'elle lutte, qu'elle se débatte, mais surtout, qu'elle soit là, à ses côtés.
Dans le taxi la menant au restaurant chic, Flora révisait les chiffres, tentant de se convaincre que son esprit était à l'abri, dans le compartiment de la logique et des données. Mais la vérité était plus brûlante : elle anticipait avec une peur mêlée d'un désir effrayant le moment où Thomas Duvier poserait de nouveau son regard d'argent sur elle.
La théorie du compartiment était une noble idée, mais Thomas Duvier venait de prouver qu'il était le seul maître à bord de son navire. Et il se préparait à la faire naviguer à sa guise, loin des rivages sûrs de son engagement. Le secret, l'attirance, le mensonge : le triangle était posé, et le PDG était le seul à en tirer les ficelles.