Au téléphone, j'ai fait semblant d'aller bien, mais ma tante a senti que quelque chose n'allait pas. Elle m'a envoyé de l'argent en secret, "pour t'acheter de jolies choses", disait-elle. J'ai utilisé cet argent pour un tout autre projet. J'ai acheté des livres, payé des frais d'inscription en ligne pour un concours d'entrée dans une autre ville, encore plus loin. J'étudiais la nuit, à la lueur d'une lampe de poche, cachant mes livres sous mon matelas.
J'ai aussi commencé à planifier mon évasion. Un jour, alors que mon père bricolait, j'ai réussi à voler le double des clés de la maison qu'il gardait dans sa caisse à outils. Je l'ai caché, attendant le bon moment.
Le jour du concours est arrivé. La veille au soir, j'ai mis en place mon plan. J'ai attendu qu'ils dorment profondément. Le cœur battant, j'ai ouvert la porte de ma chambre, puis la porte d'entrée, tournant la clé dans la serrure avec une lenteur infinie. Chaque cliquetis me semblait un coup de tonnerre. Une fois dehors, j'ai couru. J'ai couru comme je n'avais jamais couru de ma vie, jusqu'à la gare, où j'ai pris le premier train de nuit.
J'ai réussi mon concours. J'ai trouvé un petit studio, un travail de serveuse pour payer mes factures. Pendant deux mois, j'ai connu la liberté. C'était effrayant, difficile, mais j'étais vivante. Je respirais.
Mais ils m'ont retrouvée. Un soir, en rentrant du travail, j'ai vu mon père m'attendre devant mon immeuble. La peur m'a glacé le sang. Il ne m'a pas crié dessus. Il m'a juste dit : « Tu rentres à la maison. Maintenant. »
Le retour en voiture a été silencieux et terrifiant. Arrivés à la maison, la violence a explosé. Mon père m'a traînée dans le salon. Il avait une vieille ceinture en cuir à la main. Ma mère était là, pleurant en silence dans un coin, sans rien faire pour m'aider.
« Tu as voulu nous déshonorer, » a hurlé mon père. « Tu as voulu nous détruire. Tu vas apprendre à obéir. »
Il a commencé à me frapper. La douleur était fulgurante. J'ai crié, je l'ai supplié d'arrêter. Il ne s'arrêtait pas. C'est alors que la porte s'est ouverte à la volée. C'était ma tante Hélène. Elle avait dû s'inquiéter de ne plus avoir de nouvelles et avait fait la route.
En voyant la scène, elle est devenue blême de fureur.
« Marc ! Arrête ça tout de suite ! Es-tu devenu fou ? »
Elle s'est précipitée et s'est interposée entre mon père et moi. Elle m'a prise dans ses bras, me protégeant de son corps.
« Comment osez-vous la traiter comme ça ? C'est votre fille ! Regardez-la, elle est couverte de bleus ! » a-t-elle crié à ma mère, qui sanglotait plus fort.
Mon père, essoufflé, a laissé tomber la ceinture. Il avait l'air vaincu.
« Tu ne comprends pas, Hélène, » a-t-il haleté. « Tu ne sais pas ce qu'elle nous a fait. »
« Qu'est-ce qu'elle pourrait bien avoir fait pour mériter ça ? » a rétorqué ma tante.
C'est là que ma mère s'est levée. Elle est allée vers le secrétaire du salon, a ouvert un tiroir et en a sorti une enveloppe en papier kraft. L'arme secrète.
En la voyant, une terreur pure m'a envahie. J'ai su ce qui allait se passer. Je me suis détachée de ma tante et je me suis jetée aux pieds de ma mère.
« Non ! Maman, s'il te plaît, non ! Pas à elle ! Ne lui montre pas ! »
Je pleurais, je la suppliais, je m'accrochais à sa jupe. Mon instinct me disait que si ma tante voyait ce papier, je la perdrais elle aussi. Ce serait la fin de tout espoir.
Ma tante Hélène me regardait avec confusion. « Amélie, de quoi as-tu si peur ? Laisse-moi voir ce papier. »
« Non ! » ai-je crié.
Mais ma mère a écarté mes mains et a tendu l'enveloppe à sa sœur. Ma tante l'a prise, le regard méfiant. Elle a sorti la feuille de papier à l'intérieur.
Je l'ai observée. J'ai vu ses sourcils se froncer en lisant. Puis son expression a changé. La colère protectrice a disparu, remplacée par de l'incrédulité, puis par un dégoût profond. Elle a levé les yeux du papier et m'a regardée. Ce n'était plus le regard de ma tante aimante. C'était le regard d'une étrangère qui me jugeait.
Elle a laissé tomber le papier par terre. Elle a fait un pas en arrière, loin de moi.
Puis, elle a levé la main et m'a giflée. Une gifle si forte que ma tête a heurté le sol.
« Monstre, » a-t-elle murmuré, la voix tremblante de rage. « Après tout ce que j'ai fait pour toi. Tu es une honte pour cette famille. »
Elle s'est tournée vers mon père. « Continue. Elle le mérite. »
Puis elle est sortie, claquant la porte derrière elle, me laissant sur le sol, brisée, anéantie. Mon dernier rempart venait de s'effondrer. L'arme de mes parents était plus puissante que je ne l'aurais jamais imaginé. Elle ne se contentait pas de convaincre les gens ; elle les transformait en bourreaux.
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