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Les voix s'élèvent derrière la porte entrebâillée, des murmures feutrés, mais imprégnés d'une tension brute.
- Ils bougent, dit une voix grave que je reconnais immédiatement. Maxime.
Mon cœur rate un battement.
- Ils savent qu'elle est ici ?
L'autre voix, plus rauque, semble inquiète.
Je retiens mon souffle. Ils parlent de moi.
Ma paume est moite contre le bois de la porte. L'air semble plus épais, comme si la pièce elle-même tentait d'absorber les mots qui s'échappent de l'autre côté.
- Pas encore, mais ce n'est qu'une question de temps, répond Maxime. Ils ne laisseront pas tomber.
Qui, eux ?
Un frisson me parcourt l'échine. Il y a quelque chose dans sa voix, une gravité qui ne colle pas avec l'homme froid et implacable que j'ai connu jusqu'ici.
- On doit agir avant eux.
Le silence s'étire, oppressant.
Puis un bruit de pas.
Je recule précipitamment, me plaquant contre le mur. Mon cœur bat trop vite, trop fort. S'il ouvre la porte maintenant...
Rien.
La conversation reprend.
- Tu es sûr qu'elle n'a rien vu ?
Je me fige.
- Elle est plus maligne que tu ne le crois, reprend l'autre homme.
Un éclat de rire sans joie.
- Je sais exactement à quel point elle est maligne.
Je déglutis.
- Alors fais en sorte qu'elle ne le soit plus.
Mon sang se glace.
Un bruit de chaise repoussée.
- Ce n'est pas une option.
Sa voix est tranchante. Définitive.
- Si elle découvre la vérité, elle sera un danger.
- Ou une alliée.
L'autre homme grogne, visiblement frustré.
- Tu la surestimes.
- Et toi, tu la sous-estimes.
Mon souffle est trop bruyant. Je dois partir avant que...
Un craquement de parquet.
- Quelqu'un est là.
La panique m'écrase.
Je tourne les talons et cours avant même de réfléchir.
Les bruits de pas me poursuivent.
- Émilie !
Je n'écoute pas. Je fonce à l'aveugle dans le couloir, tournant brusquement à l'angle. Une porte. Je l'ouvre précipitamment et m'y engouffre, le cœur prêt à exploser.
L'obscurité m'engloutit.
Je retiens mon souffle.
Les pas s'arrêtent juste derrière la porte.
- Ouvre.
Non.
La poignée s'abaisse lentement.
Mon corps entier tremble, incapable de bouger.
Puis, dans un dernier élan de folie, je me plaque contre le mur et retiens mon souffle.
La porte s'ouvre.
Une ombre se dessine.
Mon cœur s'arrête.
Puis Maxime soupire.
- Tu n'as aucune idée de ce dans quoi tu viens de te jeter, Émilie.
Je ne réponds pas.
Je suis trop occupée à me demander si je viens de faire une erreur fatale.L'ombre dans l'embrasure de la porte ne bouge pas. Maxime reste immobile, me scrutant comme s'il évaluait la situation, pesant le moindre de mes mouvements. L'air semble se charger d'une tension insoutenable. Mon cœur tambourine contre ma cage thoracique, mais je refuse de céder à la panique.
- Sors de là, Émilie, ordonne-t-il d'une voix basse, trop calme pour être rassurante.
Je ne réponds pas. Mes muscles sont tendus, prêts à fuir s'il tente quoi que ce soit.
Il pousse un soupir exaspéré et, en une fraction de seconde, sa main se referme sur mon poignet. Le contact est brûlant, électrique. Je tente de me dégager, mais il est trop fort.
- Assez joué. Tu veux des réponses ? Tu les auras. Mais pas en espionnant derrière les portes.
Il me traîne hors de la pièce, sa prise ferme mais pas brutale. Il aurait pu m'écraser d'une simple pression, et pourtant, il se retient. Ce constat ne me rassure pas autant qu'il le devrait.
- Tu veux savoir qui sont « eux » ? Qui je suis réellement ? demande-t-il en me jetant un regard en biais.
Je déglutis avec difficulté. Oui, je veux savoir. Mais je ne suis pas certaine d'être prête à entendre la vérité.
Il m'entraîne à travers le couloir, franchissant une porte qui mène à un immense salon aux murs ornés de bois sombre. Un feu crépite dans l'âtre, projetant des ombres dansantes sur les murs.
Une silhouette l'attend.
L'homme est grand, élancé, drapé dans un manteau noir qui semble absorber la lumière. Son visage est partiellement dissimulé par la pénombre, mais je perçois immédiatement l'aura qu'il dégage. Une force contenue, une présence écrasante.
Je ne le connais pas, mais mon instinct me hurle qu'il n'a rien d'ordinaire.
Maxime relâche enfin mon poignet et s'avance vers lui, son corps tendu comme un prédateur sur le qui-vive.
- Tu es en retard, lâche Maxime, sa voix plus tranchante qu'une lame.
L'homme esquisse un sourire énigmatique.
- Je n'ai jamais été du genre ponctuel.
Un frisson me parcourt.
- Qui est-ce ? murmuré-je, plus pour moi-même que pour obtenir une réponse.
Le regard de l'inconnu glisse sur moi, me scrutant avec un intérêt calculé.
- La fameuse Émilie, dit-il lentement.
Je me crispe.
- Tu lui as parlé de moi ? demandé-je à Maxime, un goût amer dans la bouche.
- Il sait beaucoup de choses, répond Maxime sans détourner les yeux de son interlocuteur. Trop, peut-être.
- Et toi, tu caches beaucoup de choses, rétorque l'homme en croisant les bras.
Un silence tendu s'installe.
Je les observe, tentant de comprendre la nature de leur relation. Alliés ? Rivaux ? Il y a une animosité latente, mais aussi une étrange familiarité.
- Pourquoi es-tu ici ? demande finalement Maxime, brisant le silence.
L'homme esquisse un sourire, et cette fois, je perçois une lueur dans son regard. Quelque chose de trop intense. Trop inhumain.
- Pour te rappeler que le temps presse.
Maxime ne cille pas, mais sa mâchoire se contracte imperceptiblement.
- Je gère la situation.
L'homme ricane doucement.
- Vraiment ? Alors pourquoi cette femme est-elle encore ici ?
Mon estomac se serre.
- Parce qu'elle est sous ma protection, répond Maxime d'un ton glacial.
- Oh... sous ta protection ? Laisse-moi rire. Depuis quand te soucies-tu de qui que ce soit, Maxime ?
Je retiens mon souffle.
L'inconnu penche légèrement la tête, son regard me transperçant.
- Tu ne devrais pas être ici, Émilie.
- Et pourquoi ça ? répliqué-je, la voix plus ferme que je ne l'aurais cru.
Un sourire amusé étire ses lèvres.
- Parce que tu ne fais pas partie de ce monde.
Il laisse planer ces mots, lourds de sens, avant d'ajouter :
- Pas encore.
Un frisson me parcourt.
Je me tourne vers Maxime, cherchant des réponses. Il se contente de fixer l'homme, son expression indéchiffrable.
- Tu ne devrais pas être là non plus, murmure Maxime, sa voix plus sombre que jamais.
L'autre éclate de rire.
- Toujours aussi charmant, Maxime. Mais tu sais aussi bien que moi que ce n'est pas toi qui fixes les règles.
Son regard revient vers moi, plus insistant cette fois.
- Prends garde, Émilie. Quand il sera temps de choisir ton camp... assure-toi de faire le bon choix.
Une menace voilée.
Ou un avertissement.
Je n'en suis plus certaine.
Mais une chose est sûre : quelque chose d'immense se trame autour de moi. Et je ne suis plus certaine d'être la prisonnière dans cette histoire. La nuit est mon alliée.
Je retiens mon souffle, chaque muscle tendu alors que je me glisse silencieusement dans le couloir faiblement éclairé. Cette fois, pas d'erreur. Pas de précipitation. J'ai étudié les lieux, mémorisé les allées et venues de Maxime et de ses hommes. Si je veux m'échapper, c'est maintenant ou jamais.
Les battements de mon cœur résonnent dans mes oreilles. Mes pas sont légers, calculés. Je longe le mur jusqu'à la porte arrière, celle que j'ai repérée plus tôt dans la journée. Elle donne sur l'extérieur, sur une issue potentielle.
J'inspire profondément et tends la main vers la poignée.
Froide sous mes doigts.
Je la tourne lentement.
Un bruit, à peine perceptible. Un frisson me parcourt.
Je me fige, l'oreille tendue.
Rien.
J'expire doucement et pousse la porte.
L'air nocturne me frappe de plein fouet, empli d'humidité et de quelque chose d'autre... une odeur, un parfum de forêt que je ne saurais décrire. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je n'ai jamais été aussi proche de la liberté.
Je me faufile dehors, retenant l'envie irrépressible de courir.
Pas encore.
Je longe la façade, mes pieds nus effleurant l'herbe froide. Chaque ombre pourrait cacher un danger. Je dois être prudente. Je repère la lisière des arbres, à quelques dizaines de mètres. Une fois à couvert, je pourrai accélérer.
Encore quelques pas.
Puis je cours.
Mon souffle se heurte à l'air glacial, mon cœur tambourine, mais je ne ralentis pas. La liberté est là, juste devant moi.
- Émilie.
Sa voix fend la nuit comme une lame.
Je m'arrête net.
Non. Impossible.
Je tourne la tête, cherchant l'origine du son. Rien. Juste l'obscurité.
Puis un mouvement. Une ombre surgit entre moi et la forêt.
Maxime.
Il est là, droit, impassible, comme s'il m'attendait.
- Tu croyais vraiment que je ne te verrais pas partir ? demande-t-il, sa voix basse, vibrante d'une émotion que je ne parviens pas à déchiffrer.
Je me recule d'un pas.
- Laisse-moi partir.
Il ne répond pas immédiatement. Il me regarde, son regard perçant cherchant quelque chose en moi. Puis il soupire.
- Tu ne comprends pas. Ce n'est pas toi que je retiens... C'est eux que je tiens à distance.
Mon sang se glace.
- Eux ?
Il esquisse un sourire amer.
- Ce n'est pas le moment.
Je serre les poings.
- Ce ne sera jamais le moment, n'est-ce pas ?
Il ne bouge pas.
Je tente une dernière fois. Je me jette sur le côté, prête à courir à nouveau, mais il est plus rapide. Bien plus rapide.
En un instant, il est devant moi.
Je n'ai pas le temps de réagir. Ses bras m'enserrent et je me débats, frappant son torse, tentant de me libérer.
- Arrête, murmure-t-il.
- Non ! crié-je, le frappant encore.
- Émilie.
Cette fois, ce n'est plus un ordre. Ce n'est plus une menace.
C'est une prière.
Je m'arrête.
Sa respiration est saccadée.
Je lève la tête.
Ses yeux ne sont plus les mêmes.
Ce n'est plus l'homme impassible qui me tient. C'est quelqu'un d'autre. Quelqu'un... brisé.
- Pourquoi tu fais ça ? demandé-je, la voix tremblante.
Il ne répond pas tout de suite. Ses mains se crispent légèrement sur mes bras, puis il les relâche.
- Parce que si tu pars... ils te trouveront.
Je frissonne.
- Qui ?
Il ferme les yeux un instant.
Puis il murmure :
- Les miens.
Mon souffle se coupe.
- Les tiens ?
Son regard s'ancre au mien.
- Je ne suis pas ce que tu crois, Émilie.
Je ne peux plus respirer.
Car au fond de moi, je sais.
Je l'ai toujours su.