Je m'empresse de rentrer mes caisses de vivres et utilise le bois que Louis a ramené pour allumer un bon feu de cheminée. Ça fait des années que je n'ai pas fait ça, mais les gestes me reviennent sans peine et dès que le feu crépite, je prends le temps de l'observer danser.
Quand j'étais gosse, c'était toujours mon père qui l'allumait. Ma mère, elle, l'alimentait, avec mon aide, même si à cette époque, je n'avais la force que de porter quelques brindilles. Je la revois, me souriant, attrapant ces minuscules morceaux de bois tout en me félicitant comme si je venais de fournir un effort colossal. Elle surjouait, c'est un des pouvoirs qu'on les mères. Elle le faisait pour que je sois fière de moi et ça fonctionnait. Jusqu'à ce que je grandisse. Elle avait l'habitude de poser sa main sur ma tête en ébouriffant mes cheveux. Je me rappelle encore mes éclats de rire quand elle le faisait.
Un sourire se dessine sur mes lèvres. J'avais oublié tout ça. Cette période de ma vie où je ne me souciais de rien. D'absolument rien d'autres que de jouer et de profiter de ces jours heureux. Sans quitter ma grosse doudoune, je fais le tour des lieux. Rien n'a changé. Mes dessins sont toujours accrochés au mur dans des cadres que mon père fabriquait exprès pour ce qu'il appelait mes œuvres d'arts. Mes pas retracent mon enfance, me guide jusqu'à la cuisine. Même la gazinière n'a pas changé. Malgré la couche de poussière, je repère rapidement le verre que j'utilisais. Ici, on ne se sert que du strict minimum. Pas de vaisselles superflues, juste ce qu'il faut pour vivre tous les jours. J'avais mon assiette, mon verre tout comme mes parents.
C'est fou ce qu'on oublie vite les petites choses de la vie. Des trucs qui nous semblent sans importance mais qui surgissent quand on vieillit. J'ouvre les portes des placards et découvre, surprise, qu'il reste encore des bocaux que ma mère préparait. « On n'a jamais trop de réserves. » Disait-elle. Elle en faisait pour un régiment. Avec le recul, j'ai compris que c'est surtout parce qu'elle adorait cuisiner. Elle aimait préparer des petits plats qui embaumaient la maison pendant des heures. Malgré ce qu'elle pouvait dire, il y en avait toujours trop, si bien qu'elle finissait, inlassablement par en distribuer, à Louis par exemple. Célibataire endurcit depuis la mort de sa femme dans un tragique accident. C'est ce qui l'a poussé à venir se retrancher dans cette région. Piètre cuisinier, il acceptait sans rechigner la cuisine de ma mère, tout comme nombre de personnes.
Mon doigt passe sur une étiquette que je frotte délicatement de crainte de la voir s'effondrer en miettes. Je reconnais sans mal l'écriture de ma mère. Ces fines lettres qu'elle prenait soin de tracer. Bœuf bourguignon. Il y a longtemps que ça n'est plus mangeable, je m'en doute, mais je ne peux m'empêcher de sourire bêtement. C'est un peu comme si je venais de trouver un trésor bien qu'il n'en soit rien. Cette maison est plus grande que la moyenne. Il y a un étage avec deux chambres. Mon père était fier de son travail. De toutes ces années qu'il avait passé à bâtir ce foyer. Je caresse le bois qui me mène à l'escalier. Les marches grincent mais je les gravis sans peur. J'ai confiance en ce qu'il faisait, dans ce savoir-faire qu'il a durement acquit à la sueur de son front. Instinctivement, je me dirige vers mon ancienne chambre. Elle est restée exactement comme je l'avais laissé. Vestige d'une adolescente mal dans sa peau qui rêvait d'une autre vie.
Sur les murs, les poèmes pleins de haine, de rancœur, ont remplacé les dessins du rez de chaussé. J'en décroche un que je survole. J'étais une tout autre personne quand je les ai écrits. J'en voulais à la terre entière et surtout à mes parents de m'avoir mise au monde dans cette région. Je leur en voulais d'être seule. De ne pas avoir d'amis. De ne pas avoir de télés ni même de téléphone. Je leur en voulais pour tout, allant jusqu'au fait de m'avoir donné la vie.
Je voulais découvrir le monde. J'avais des rêves plein la tête. J'étais persuadée que je n'avais rien à faire ici mais que ma vie, mon avenir, mon destin, se passait en ville. Ce que je pouvais être stupide. J'avais tellement besoin de contact avec d'autres êtres vivants, que je me suis précipité sur le premier connard que j'ai croisé. Le même qui m'a fait vivre un enfer des années plus tard. La feuille tombe sur le sol alors que je soupire en me laissant tomber sur mon lit. Mes parents ont sûrement gardé l'espoir que je revienne. C'est probablement pour ça qu'ils n'ont rien changé à ma chambre. Jusqu'à ce message que j'ai écrit moi-même au plafond. « Crois en tes rêves ! Crois en toi ! Personne ne le fera pour toi ! »
Jamais la gamine qui a écrit ça se serait laissé berner par un blaireau pareil. Cette gosse avait la niaque. Elle a tout quitté, du jour au lendemain avec un simple sac à dos sur l'épaule. Cette ado de dix-sept ans, qui était prête à conquérir le monde. À s'en saisir à bras le corps pour en devenir la Reine. Je me souviens encore de la tête de ma mère, dépitée tout en sachant qu'elle ne pourrait me retenir. De son visage peiné alors qu'elle essayait de me dire qu'ici, je serais toujours chez moi. Mon père, lui, est resté à l'écart, ne supportant pas que sa petite fille unique puisse vouloir prendre son envol. Que sa petite fille avait simplement grandit. Peut-être trop vite pour être vraiment prête à ce qui allait m'attendre.
Il faut que je me bouge. Ici, celui qui ne fait rien, meurt. J'aurais bien le temps pour ressasser mes souvenirs. Il y a un bon feu en bas qui ne demande qu'une bûche de plus pour diffuser davantage de chaleur. Je me redresse en fermant les yeux un court instant. Je me revois effectuant les mêmes mouvements tout en soupirant. « À table » criait ma mère. Et moi, comme tous les ados, je n'y mettais aucune bonne volonté. Mangeant uniquement pour survivre. Dire qu'aujourd'hui, je ferais tout pour pouvoir à nouveau goûter un des petits plats de ma mère. Je regrette de ne pas avoir le quart de son talent. Encore un défi que je vais devoir surmonter. Ici pas de Fast food. Pas de livreurs. Pas de restaurants. Je vais devoir manger ce que je cuisine. Motivation supplémentaire pour apprendre rapidement. Ce n'est pas le moment de traîner les pieds. Pas alors que je viens tout juste d'arriver.
Volontairement, j'esquive la chambre de mes parents qui me plongerait un peu plus dans le passé. Mes pas me conduisent dans le salon ou je me penche sur les caisses de vivres. Un peu de rangement et je pourrais m'attaquer au ménage. Car bien que Louis soit venu plusieurs fois, la maison a besoin d'un bon coup de balais et de tout ce qui va avec.
Je n'ai même pas vérifié si Marie avait bien tout ce que je souhaitais, mais je lui fais confiance, elle sait que celui qui manque, ne survit pas jusqu'à l'été. Les conserves passent de mes mains aux étagères de la cuisine. Les produits d'hygiènes restent sur la table de la cuisine, je les utiliserais bien assez vite. Je me suis fait un petit plaisir en prenant quelques bonnes bouteilles. Je suis certaine que ça me réconfortera quand ma morale sera au plus bas. Une fois sûr que tout est bien à sa place, j'ajoute quelques bûches supplémentaires dans l'âtre de la cheminée. Mon père a fait une belle installation, malgré le froid extérieur, il ne tardera pas à faire bon dans la maison, du moins tant que j'aurais assez de bois. Un rapide coup d'œil à travers les vitres sales me montre que le vent se transforme petit à petit en tempête. Super pour un jour d'arrivé mais avec ma chance, est ce que je dois vraiment être surprise ?
Louis a ramené pas mal de bois, j'en aurais assez pour la nuit, mais par mesure de précaution, je me dis qu'il vaudrait mieux en récupérer un peu plus. Je m'équipe rapidement avant de sortir et d'utiliser la luge dont je me servais enfant pour transporter le bois jusqu'à la porte d'entrée. Déjà, le contraste de la température avec l'extérieur est saisissant. Ce qui est bon signe, car le soleil décline et je n'ai pas envie de passer toute ma soirée dans cette grosse doudoune trop humide à mon goût. Une bonne heure plus tard, alors que je me prépare un petit plateau apéro léger, un verre de vin, quelques gâteaux, le tout accompagné d'un bon livre que j'ai pris soin de prendre avec moi, je peux enfin commencer à me déshabiller, du moins à enlever quelques couches. Je déplace un des fauteuils pour le positionner près de la cheminée et m'y installe en savourant la chaleur qu'elle dégage. Pas un seul bruit à l'horizon. Avec cette tempête, même les animaux préfèrent rester à l'abri. C'est un peu étrange de se retrouver dans ce calme absolu mais après tout ce que j'ai traversé, après tout ce que j'ai vécu, je ne vais pas m'en plaindre. La ville a bien failli m'engloutir entièrement, il est temps pour moi de revenir aux sources. De me recentrer sur moi. De ne penser qu'à moi tout en pansant mes plaies. Je suis consciente que ça prendra du temps. Que rien ne se fera en un jour, ça n'a pas d'importance, personne ne m'attend. Absolument personne.