Jamais je n'aurais cru revenir ici. Dans cette partie si isolée du monde. Là où le temps se fige pour des mois entiers. La neige commence à recouvrir le sol et surtout à tenir, signe que l'hivers approche, qu'il gagne du terrain petit à petit. Prendre la décision de tout quitter a été plus facile que je ne l'imaginais. À croire qu'au fond de moi, je ne me sentais pas vraiment chez moi là-bas. Pourtant, j'ai lutté pour prendre mon indépendance. Je me suis battue quitte à me mettre mes parents à dos pour m'éloigner de ces montagnes imposantes, pour fuir cette nature hostile, pour retrouver la civilisation.
La vie aime nous jouer des tours. Elle aime s'amuser avec nos nerfs. Tester notre patience et notre endurance. Elle aime nous plonger dans des situations incongrues et nous voir nous débattre pour garder la tête hors de l'eau. Si on m'avait dit que je reviendrais ici, je n'y aurais jamais cru, pourtant, les faits sont là. Me voilà, assise sous cette neige battante sans rien regarder de particulier. À simplement attendre ce vieux Louis qui va me conduire dans ma demeure hivernale.
J'aurais probablement pu me débrouiller seule, mais je n'ai aucune moto neige et je n'ai pas eu le temps de tout préparer. J'ai juste pris l'essentiel. Le strict minimum. Assez pour survivre. Avec le recul, je me dis que peut-être, j'aurais dû revenir plus souvent, afin de voir ma famille. Mais la ville a ce pouvoir effrayant, celui de faire passer le temps bien trop vite et de nous plonger dans une routine sans fin. Métro. Boulot. Dodo. Oui, probablement, mais voilà, il est trop tard pour avoir des regrets. Bien trop tard pour revenir en arrière.
Personne ne peut réécrire le passé et même si je le pouvais, je ne suis pas certaine que ça changerait vraiment quelque chose. Quand on est ado, on pense tout savoir sur ce monde, tout connaître. On est tellement sûr que la vie va se dérouler comme on l'a espéré qu'au final, nul ne peut nous détourner de ce que l'on souhaite, même si ce que l'on souhaite nous dirige tout droit à notre perte.
Ça y est. Me voilà déjà en train de ressasser le passé. Comme si j'avais vraiment besoin de ça. Surtout en ce moment. Le vent se fait plus fort, me poussant à relever la tête tout en maintenant mon bonnet. Il vaudrait mieux que je me remette rapidement dans le bain, car ça n'est que le début. Je le sais. J'ai passé assez d'années ici. Après un rapide coup d'œil sur mon portable, je constate que Louis est en retard. Enfin tout est relatif. Le temps s'écoule différemment dans cette partie du monde. La plupart de la population n'a même pas d'horloge et encore moins de montre. Ils vivent au rythme du soleil, de la nature.
Mon soupire repousse des flocons en les faisant tourbillonner. La patience n'a jamais été mon fort, mais bon, ça n'est pas comme si j'avais le choix. Mes doigts pianotent sur l'écran pour faire défiler les musiques. C'est une des rares choses que j'ai faites en partant. Me préparer une playlist assez longue pour ne pas craindre le manque de réseau. Car bien sûr, ici, il n'y a pas d'Internet, pas de réseau mobile, pas de ligne de téléphone fixe. Absolument rien d'autres que la nature et le froid glaciale, enfin si on omet les vieilles radios qui servent surtout à diffuser les bulletins d'alertes météos.
Le volume à fond, je m'enferme dans ma bulle tout en restant immobile. Il va me trouver. Il n'y a qu'un seul magasin et heureusement pour moi, j'ai suffisamment changé pour que personne ne m'ait reconnu. Il faut dire que presque dix ans se sont écoulés depuis mon départ. Je ne suis plus la gamine de l'époque. Je suis devenue une femme, même si je regrette par moment d'en être une.
Instinctivement, mes doigts se portent à mon œil. J'aurais pu mettre du maquillage, camoufler cette marque. Mais dans quelques heures, je serais complètement seule et il n'y aura plus personne pour la voir, pas même moi. Enfin, c'est ce dont j'essaye de me persuader car au fond, je suis quasi certaine que je vais l'observer plus d'une fois tout en me maudissant pour avoir été assez conne et croire en ces belles paroles. La douleur n'est pas si vive que ça, du moins, en comparaison de celle que je ressens au plus profond de mon être.
Je me pensais différente mais je ne suis qu'une pauvre nana de plus. Une de celle qui a cru aveuglément à un beau discours, suffisamment pour me créer moi-même une cellule dans laquelle je me suis enfermée. C'était stupide. Vraiment stupide de ma part. J'ai gobé chacune de ces paroles, détourné le regard quand il rentrait bien plus tard que prévu. Fermé les yeux quand il portait un autre parfum que le mien. Pardonné la première fois où il a levé la main sur moi pour une broutille dont je ne me souviens même pas. Il avait toujours une bonne excuse. La meilleure qui soit, moi. Qu'importe ce que je pouvais faire, ça n'était jamais assez, assez bien, assez parfait.
J'étends mes jambes engourdies avant de me lever. Il faut que je marche un peu. Que je le sorte de mon esprit une bonne fois pour toute. C'est pour ça que je suis revenue, pour mettre assez d'espace entre nous afin d'être certaine de ne pas replonger. Pas que j'en ai envie, mais je le connais, lui et ces belles paroles. Ces sourires manipulateurs. Ces bouquets de fleurs pour se faire pardonner. Ces petits cadeaux que je n'ai jamais portés. Il m'a gardé sous emprise durant presque deux ans. Deux longues années qui se sont apparentées à un enfer permanent. J'ai lentement glissé, sur une pente douce, sur un chemin qui m'a tout droit conduit dans un antre de torture et de souffrance.
Ces quelques pas me font du bien, même si ça reste un peu trop fort comme expression. Et finalement après de longues minutes à tourner en rond, Louis arrive et se gare près de moi avant de descendre de sa moto neige. Il baisse légèrement sa grosse écharpe en me souriant.
– Ma petite Nadia, dit-il en ouvrant les bras. Enfin, plus si petite que ça.
– Salut Louis. Comment tu vas ?
– Je me fais vieux. Ma pauvre carcasse me le rappelle tous les jours. Mais je passerais un hiver de plus. Tu peux en être sûr.
– C'est ce qui compte.
– Tu as pensé à faire le plein, demande-t-il en tendant son doigt vers le magasin.
– Absolument. Je ne suis peut-être pas revenue depuis un sacré moment mais je sais que ça n'est qu'une question d'heures avant que le chemin jusqu'ici soit impraticable.
– Exact. L'hivers est en avance cette année. Tu te souviens de ce que ça veut dire ?
– Qu'il va être plus rigoureux que d'habitude.
– Encore exact.
– J'ai déjà acheté tout ce dont j'avais besoin. Marie m'a laissé entreposer le tout à l'entrée de sa réserve.
– Parfait, allons charger tout ça.
À la vue de son âge, je me charge de porter tout ce qu'il y a de plus lourd. Hors de questions qu'il se blesse où autre chose. Après tout, je le connais depuis que je suis née. C'était l'un des meilleurs amis de mes parents, l'un des rares qu'on parvenait à voir durant ces longs mois d'isolements, du moins quand la météo le permettait.
Quand j'ai pris la décision de revenir, il a été le seul que j'ai contacté. La seule personne que j'ai prévenu de mon arrivé. Il m'aide à ficeler le tout afin d'être sûr que ça ne bouge pas et dès que c'est fait, je monte derrière lui en m'accrochant à sa taille. Il suffit qu'on commence à s'éloigner, j'ai l'impression de pouvoir enfin respirer. De me détendre bien que le froid soit mordant. Après seulement quelques minutes, je remonte au maximum mon col roulé, tirant dessus pour qu'il camoufle presque la totalité de mon visage.
J'observe cette maison dans laquelle j'ai grandis. Les caisses sont posées près de moi. Je n'ai qu'à les rentrer mais mon corps refuse de bouger. Les souvenirs affluent. Ma mère en cuisine nous préparant un bon petit plat. Mon père qui revenait de la chasse avec du gibier à dépecer. Et moi, assise derrière la fenêtre, regardant la neige tomber en m'inventant des histoires que personne n'a jamais entendu.
Une bourrasque vient me pousser dans le dos, comme pour me forcer à entrer. De toute façon, ça n'est pas comme si j'avais le choix. Je ne peux pas rester dehors éternellement. Soupirant, je sors de ma poche un trousseau de clé avant de faire les quelques pas qui me séparent de la porte. Ma main tremble. Je sais que plus personne ne vit ici depuis des lustres. Pourtant, j'ai l'impression que dès que je serais entrée, j'aurais l'impression de ressentir la présence de mes parents.
C'est fou, c'est comme si rien n'avait changé. Bien que tout se ressemble. Il y a déjà une bonne couche de neige qui recouvre en partie les arbres, ces immenses sapins que beaucoup rêverait de voir de plus prêt. Je me surprends à contempler cette nature qui m'a longtemps rebuté mais avec l'âge, je comprends mieux pourquoi mes parents sont venus s'installer ici. C'est magnifique tout en laissant apparaître çà et là un soupçon de danger.
Louis va doucement, tout ceux qui vivent dans cette région savent qu'une fois charger, il vaut mieux prendre son temps. Lorsque nous arrivons, le vent souffle déjà bien plus fort et la neige a redoublé d'intensité. Après être descendu de cet engin, j'observe ce qui va être ma nouvelle demeure pour les prochains mois.
– J'ai fait ce que je pouvais pour garder la maison en état. Tu devras faire attention au toit de la grange. J'ai rajouté des planches hier mais je n'ai pas eu le temps d'en faire beaucoup plus.
– Merci pour tout Louis. Je suis désolée pour le travail supplémentaire que tu as été obligé de faire.
– Pas besoin de me remercier, c'est normal Nadia. Depuis le temps que je te connais, je peux bien faire ça pour toi. Je vais t'aider à tout rentrer chez toi.
– Merci, mais ça va aller. Je vais me débrouiller. Tu devrais rentrer chez toi avant qu'il fasse nuit.
– Comme tu veux. Je t'ai laissé une vielle radio. Une de celle qu'on utilisait avec ton père. Si tu as besoin de me contacter, tu te souviendras comment faire ?
– Aucun problème. J'ai passé des années à jouer avec cette radio quand j'étais gosse. J'arriverais à la faire fonctionner en cas de besoin.
– Parfait, dans ce cas, je te laisse.
Je vois dans son regard qu'il hésite à me laisser seule mais je connais le terrain. Je sais comment me débrouiller dans la nature. Je n'ai pas oublié comment on posait des pièges, pas plus que comment on chassait. Je sais que ça remonte mais je suis prête. Prête à affronter cette solitude. Prête à affronter les tempêtes. Prêtre à me retrouver avec moi-même.