La fille sous la neige
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Chapitre 3 Chapitre 3

Ça part probablement d'un bon sentiment. Pourtant je ne l'écoute pas. Elle pense me connaître sans savoir qui je suis. Sans savoir ce que j'ai dû traverser pour arriver ici. Je me fou d'aller boire une bière dans un bar ou le peu de mecs du coin seront déjà tous bourrés qu'importe l'heure où je pourrais arriver. Je n'ai aucune envie de me taper la discute avec qui que ce soit. Pourquoi faire ? L'écouter geindre sur sa misérable existence ? Entendre ces raisons de sa venue au fin fond du monde ? Aucun intérêt. Tout ça ne m'intéresse pas.

Je préfère être seul pour voir le temps passer, s'écouler.

– J'espère Zeleph. J'espère.

Aucune raison de s'étendre dans cette discussion. Il est temps pour moi de rentrer. De retrouver mon foyer et cette sensation de liberté qui commence déjà à me manquer. Après une rapide manœuvre, je rebrousse chemin pour repasser près d'elle. Une fois encore, elle ne bouge pas. Mais une bourrasque, plus forte que les autres, la pousse à se redresser, légèrement. Suffisamment pour que je la vois un peu mieux.

Ça ne dure qu'une seule fraction de secondes pourtant je distingue clairement les marques sous son œil. Les marques qui ont cette forme de poing. Les marques qui n'ont rien à voir avec des traces dû à un accident. Je comprends mieux pourquoi elle n'a pas réagi quand je suis passé près d'elle. Les fils qui passent sous son bonnet me montre s'il me le fallait encore, qu'elle est plongée dans sa bulle, entourée de musique qui la transporte certainement ailleurs. Nos regards ne se croisent même pas. Après tout, elle n'est pas là pour rien, tout comme moi. Aussitôt, je perçois une douleur qui me traverse l'épaule mais chasse le souvenir de cet épisode aussi vite que je le peux.

Il faut que je rentre. Il faut que je retrouve mon calme et l'impitoyable lois de la nature. Tué ou être tué. Ainsi va la vie dans ces contraries lointaines. En m'éloignant, je jette un dernier regard en arrière, un dernier regard sur cette fille sous la neige avant de reprendre la route pour rentrer.

Bien sûr, le trajet retour est plus long. La prudence est de mise quand on est chargé. La neige redouble d'intensité. Le vent gagne en force. La première tempête de l'hivers est proche, je le sens. Dès que je rentre, le chant des poules m'accueillent. Heureusement pour elles qu'elles sont bien enfermées car je doute que ces volatiles survivent très longtemps en pleine nature. Après un déchargement rapide, il est temps d'ajouter des bûches dans l'antre et de savourer la chaleur qui s'en dégage.

Le soleil va rapidement décliner maintenant. Ça m'a pris plus de temps que prévu mais au moins, je n'aurais pas à retourner là-bas avant des mois et des mois. Je retire mes vêtements mouillés, j'ai besoin de me réchauffer, de faire entrer un peu de vie en moi. Une couverture sur le sol, une autre sur les épaules et seulement quelques centimètres qui me séparent du feu font rapidement leur effet. C'est tout ce qu'il me faut, là maintenant.

J'ai tout d'abord l'impression qu'un millier d'aiguilles traversent chacun de mes membres avant que petit à petit, mon corps se réchauffe et qu'il apprécie enfin ce confort somme toute sommaire mais qui me convient parfaitement. Mes yeux se ferment alors qu'un soupire de satisfaction s'échappe de mes lèvres. On n'est jamais mieux que chez soit comme dit l'adage. Mais chez moi, est ce que c'est vraiment là ? Son image me revient, cette silhouette, cette forme que la neige cherchait à engloutir, à ensevelir. Ce corps meurtrit. Blessé. Cette froideur qui se dégageait d'elle, presque plus glaciale que les températures qu'on peut affronter ici.

Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j'y repense ? Pourquoi est-ce qu'elle me revient en mémoire maintenant ? Je ne devrais certainement pas, je le sais. Mais j'avais encore quelques réserves, du rhum surtout. Emmitouflé dans ma couverture, je récupère une bouteille dans un placard avant d'en boire une gorgée et de me réinstaller. C'est étrange. Alors que je m'apprête à être coupé du reste du monde pour des mois, il faut que je pense à cette fille, qu'elle me revienne en tête sans y avoir été invité.

Avant d'arriver ici, je crois que j'aurais fait quelque chose. Je me serais arrêté près d'elle. Je lui aurais demandé si elle avait besoin d'aide. Bien entendu, ça aurait été complètement con. Je me serais simplement mêlé de ce qui ne me concernait pas. D'une vie qui n'est pas la mienne. Et puis, si j'y réfléchis bien, c'est sûrement une histoire de cœur. Un mec qui n'a pas supporté qu'elle veuille s'en aller. Ou juste un taré qui avait tendance à un peu trop se défouler jusqu'à ce qu'elle ait le courage de partir. De fuir son bourreau. Le verre vient rencontrer mes lèvres avant que l'alcool ne coule dans ma gorge. C'est fort et bon à la fois. C'est ce qu'il me faut là, tout de suite pour l'éloigner de chez moi, pour la faire fuir de mon esprit, pour la chasser à jamais de ma tête et de mes pensées du moins jusqu'à ce que je dessoule.

Mais malgré tout ce que je peux désirer, malgré la paix à laquelle j'aspire, je sais par expérience que mon esprit, lui, ne fera que ce qu'il souhaite. Les flammes dansent sous mon regard. Bien qu'habitué à les voir lécher la vitre, je reste toujours aussi captivé par cette luminosité qui varie en fonction des instants, des heures de la journée. Ma main libre se lève pour se rapprocher d'elles alors que j'avale une nouvelle gorgée de cet alcool tout aussi brûlant. Je me demande si elle a réussi à trouver son chemin ou si elle est encore assise en attendant je ne sais quoi avant de secouer la tête vivement en me maudissant pour me préoccuper d'un autre être vivant.

Pourquoi a-t-il fallu que je la croise ? Pourquoi est-ce que ce bleu autour de son œil ne disparaît pas de ma mémoire ? Au fond de moi, je connais la réponse, je ne veux juste pas y penser, plus y penser bien que je sache que ces souvenirs vont revenir, encore et encore jusqu'à ce que l'hivers laisse sa place au printemps. Mon souffle caresse mes doigts. Il est bien trop tôt pour plonger dans la mélancolie, pour se laisser submerger par le passé. Mais là encore, il y a un fossé entre cette tranquillité à laquelle j'aspire et les rouages de mon cerveau qui s'emballe.

Cette image ne veut pas disparaître. Mon esprit refuse de l'oublier. Cette femme qu'on a probablement poussée à s'isoler. Cette fille sous la neige qui a certainement tout abandonné uniquement pour gagner sa liberté. Plus l'alcool s'infiltre dans mon corps et plus les images affluent, défilent. Je la revois près de la boutique, les pieds dans la neige, ces écouteurs sur les oreilles. C'est bien elle, sans vraiment l'être, car petit à petit, ces traits changent. Ces pommettes se font plus saillantes. Son nez un peu plus allongé. Ces yeux d'un vert éclatant. Ces longs cheveux noirs prennent la couleur du soleil. Un éclat de rire raisonne dans ma tête, un rire bref mais sincère avant qu'il ne se transforme en cri.

La douleur, la souffrance. Voilà ce que j'entends. Ce qui me vrille les tympans bien que je sache que tout ça se passe dans ma tête. La bouteille retrouve mes lèvres mais cette fois, je ne me contente pas d'une gorgée. Il m'en faut plus. Beaucoup plus, pour ne plus penser, pour repousser ces cris, ces hurlements. Alors je bois, encore et encore. Je bois comme si ma vie en dépendait. Je bois pour oublier comme le font tous ceux qui viennent s'installer ici.

Mais plus les années passent et plus il m'en faut. Mes crises se font si puissantes que j'ai parfois l'impression de devenir fou. Son visage se dessine avec précision. Trop à mon goût. Suffisamment pour jurer, pousser un grognement que personne n'entendra. La bouteille est presque vide quand je perçois au milieu de mes cris son prénom. Alice. C'est la goutte de trop, celle qui me fait finir cet alcool d'une traite avant de me relever en titubant. Le soleil se couche, j'ai encore l'esprit assez clair pour avoir la jugeote de fermer les volets puis de remettre des bûches dans le poêle. Je devrais manger un petit truc, grignoter, je le sais mais j'en suis incapable. Je me contente de sortir une autre bouteille avant de me replacer sur la couverture tant bien que mal.

Le sifflement du vent s'intensifie dehors. Même si la maison est bien isolée, par réflexe, je m'enroule dans cette couverture en ramenant mes jambes contre mon torse. Une petite voix me murmure qu'il est encore temps d'arrêter. Que tout n'est pas perdu. Il y a tellement longtemps que je ne l'écoute plus qu'elle finit par disparaître à contrario du reste, de mes souvenirs, de ces démons qui aiment me torturer.

Mon corps se fait plus lourd, mes membres ont de plus en plus de mal à me répondre comme il le faudrait. J'ai beau essayer d'ouvrir cette nouvelle bouteille, je n'y parviens pas, ce qui n'est peut-être pas plus mal. Elle m'échappe des mains et roule sur le sol comme poussée par mon soupir alors que je bascule sur le côté. Ma vision se fait plus trouble et même si son image ne s'efface pas, je me sens sombrer dans l'inconscience accompagné par tout ce que j'ai ingurgité.

            
            

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