La chaleur est saisissante, contrastant avec l'extérieur. C'est trop, trop chaud, trop de monde qui parle en formant une sorte de grondement parasite. Je n'aime pas ça. Je déteste ça même. Ça me rappel de mauvais souvenirs, une autre époque de ma vie ou le silence était absent. Alors que ma vision se trouble l'espace d'une courte seconde, je pose ma main sur le mur en soufflant un bon coup. J'aurais du venir hier ou même avant hier. Je savais que ça allait se passer comme ça. Je le sentais.
– Zeleph, tu vas bien ?
Mes oreilles bourdonnent mais je reconnais cette voix. Aiguë sans qu'elle ne soit trop agaçante. Vive sans être trop rythmée. Joyeuse tout en gardant une part d'autorité.
– Viens, je t'emmène dans l'arrière-boutique, souffle-t-elle. Franchement, ça fait combien de temps que tu n'as pas pris la peine de côtoyer un autre être humain ?
Cette main sur moi me brûle. Je ne supporte pas ce contact, cette chaleur qu'elle dégage. Même son souffle est trop présent. Je sens qu'elle me guide quelque part, pourtant mon corps n'est pas des plus docile. Je me sens plus lourd, ma respiration est difficile. Ces pas résonnent mais semblent lointain alors que ma vue s'assombrit de plus en plus. Un grincement me vrille les tympans. Une bouffée d'air frais me frappe le visage. Mes yeux s'ouvrent alors qu'instinctivement mon visage s'est relevé. Des flocons viennent caresser ma peau et c'est comme si je revivais.
– Respire. Suis le son de ma voix. Respire. Ça va aller.
J'inspire profondément tout en ouvrant la bouche. La neige tombe sur ma langue alors que d'autres s'éloignent quand je souffle un bon coup. Je recommence plusieurs fois, jusqu'à ce que j'y vois plus distinctement, jusqu'à ce que les contours de cette pièce deviennent plus clair. Des voix me parviennent au loin. La foule est à l'écart et je retrouve ma légèreté ainsi que la pleine possession de mon corps.
– Tiens, bois ça. Un peu d'eau fraîche te fera du bien.
J'attrape le verre qu'elle me tend pour le vider d'une traite. J'aurais aimé quelque chose de plus fort mais je ne vais pas faire mon difficile.
– Je t'avais prévenu. Tu ne peux pas rester aussi longtemps sans voir quelqu'un, sans parler à quelqu'un. Les êtres humains ont besoin de contact avec les autres. On n'est pas fait pour être éternellement seuls.
Un grognement s'échappe de mes lèvres. Lily, la petite fille de Marie, propriétaire des lieux depuis une éternité. Elle vient aider au magasin en période d'affluence. Une boule d'énergie d'environ vingt-cinq ans qui doit avoir son petit succès auprès de la gent masculine. Blonde aux yeux verts avec une fossette sur la joue droite qui s'anime quand elle sourit. Les années lui ont appris à ne pas montrer sa beauté, du moins pas quand elle est dans la région. Elle a raison. Je n'accorderais ma confiance à aucun des hommes qu'elle peut côtoyer au quotidien. La solitude peut faire ressortir le pire chez un être humain. Le pire qu'aucune femme ne devrait avoir à croiser un jour dans sa vie.
– Tu te sens mieux ?
– Ouais. Merci.
– C'est déjà ça. Laisse-moi deviner. T'es venu te ravitailler ?
– Ouais.
– Toujours aussi causant à ce que je vois. Je suppose que tu as une préparé une liste ?
Je retire mes gants avant de glisser ma main dans ma poche pour en sortir la liste écrite à la va vite. Elle s'en saisit, commence à la lire. Je sais qu'elle a atteint la ligne de l'alcool quand elle fronce les sourcils. Pourtant, elle ne dit rien, sachant pertinemment que je n'écouterais pas ces mises en garde.
– Je vais te chercher tout ça. Restes là. Je n'en ai pas pour longtemps.
Elle file sans attendre de réponses de ma part. De toute façon je n'ai rien contre, surtout si ça m'évite de me retrouver au centre d'une pièce bondée. Le silence retombe une fois la porte fermée. Un silence apaisant qui calme ma respiration pour lui faire retrouver son rythme normal. En observant autours de moi, je réalise que je ne suis jamais venu dans cette partie du magasin mais en levant la tête, je comprends qu'elle est dédiée aux personnes comme moi. À ceux qui ne sont plus capable de se fondre dans la masse. À ceux qui ne peuvent plus se retrouver entouré d'autant de monde.
Le toit est constitué de verrières qui s'ouvrent au grès des envies laissant ainsi la neige tomber, s'engouffrer dans cette pièce. Je me surprends à avancer au centre tout en étendant les bras. Il n'y a que dans la nature que je me sens vraiment bien, dans la nature et chez moi. Je ferme les yeux un court instant en profitant de cette sensation.
Les secondes s'égrènent pour se transformer en minutes. Je commence à trouver cette attente longue alors j'arpente cette pièce qui ne tient ce nom qu'au mur qui la referme. Il y a bien une fenêtre mais à la vue de son état, je dirais que la femme de ménage n'est pas venue ici depuis un sacré moment. Ma main se pose sur le verre en la frottant. Je dois m'y reprendre à plusieurs fois pour voir à travers même si je sais qu'il n'y a probablement rien à voir. Et quand c'est fait, je reste une seconde figée en découvrant une silhouette, assise à même le sol, emmitouflée dans une grosse doudoune noire.
Je ne distingue que son dos mais je suis certain qu'il s'agit d'une femme. Une femme aux cheveux brun, tachetés de blanc par les flocons de neiges. Je ne sais pas ce qu'elle fait là, mais si elle reste dans cette position sous la neige, elle va finir congelée, chose à éviter dans le coin. Je pourrais la prévenir, lui dire de se mettre à l'abris mais à quoi bon ? Si elle est là, c'est certainement qu'elle ne souhaite pas qu'on vienne la déranger. Elle apprendra, comme nous tous, car je doute qu'elle soit là depuis longtemps.
Je ne sais pas pourquoi je reste là, derrière cette vitre sale, à l'observer. Je devrais probablement détourner le regard, la laisser dans sa bulle de solitude. Pourtant, je n'y parviens pas. Je n'arrive pas à détourner le regard de cette silhouette immobile, presque figée par ce début d'hivers.
– Ravis de voir que tu peux t'intéresser à des êtres vivants finalement.
Perdu dans mes pensées, je ne l'ai pas entendu revenir. Ce qui est rare chez moi. Je suis toujours aux aguets. Constamment. Sauf là, maintenant.
– Qui est-ce ?
– Aucune idée. Elle est arrivée ce matin. D'après ce que j'ai compris, elle va être ta voisine pour les prochains mois. Enfin quand je dis voisine, c'est un grand mot.
Pas le moindre doute. C'est un grand mot. L'habitation la plus proche de chez moi est à une vingtaine de kilomètres et encore, il n'y a aucune route définie entre nos maisons.
– Elle est venue tout à l'heure. Pas un mot, juste une liste de vivres. Ça me rappelle quelqu'un.
Sans même avoir à la regarder, je sais qu'elle sourit. Ça se sent quand elle parle. Il y a quelques années, elle s'est intéressée à moi. Elle m'a fait comprendre que je lui plaisais. J'aurais pu céder. Elle est jolie. Mais je ne veux pas de ça. Je ne veux plus de ça. C'est terminé. Ça n'aurait rien donné. Je suis incapable de lui offrir ce qu'elle désire, ce qu'elle attend d'une relation. Alors je lui ai fait comprendre que je n'étais pas celui qu'elle attendait. Depuis, elle n'a plus jamais essayé et se contente de temps à autres, les rares fois où je la croise, de lancer une allusion, un petit mot qui veut clairement me faire comprendre qu'elle n'a pas totalement dit son dernier mot.
– Bon, j'ai trouvé tout ce qu'il te fallait. Tout est dans des caisses à l'arrière. Tu n'as qu'à emmener ta moto neige là-bas et charger. Ça te va ?
– Ça me va.
– Très bien. Dans ce cas, à moins que tu comptes rester là à fixer cette fille par la fenêtre, on peut y aller.
Elle a raison. Bien qu'elle soit dans la pièce avec moi, je n'ai pas bougé d'un seul millimètre. Je n'ai pas détourné le regard, pas même une fraction de secondes. C'est stupide, je le sais. Je ne la reverrais probablement jamais et encore, si elle parvient à survivre à l'hivers.
– On peut y aller.
Après avoir soufflé un bon coup, je traverse le magasin sans m'arrêter, sans regarder qui que ce soit, sans répondre aux sollicitations de Marie. Je marche, droit devant pour ne respirer vraiment qu'une fois que je pose un pied à l'extérieur. Le vent s'est intensifié, me poussant à rapidement remettre mes gants tout en remontant la fermeture de mon manteau. Les traces de mes pas ont été piétiné par les clients mais je n'ai aucun mal à revenir à ma moto neige. D'un revers de la main, la neige sur le siège s'envole pour me laisser place.
Il ne me faut que quelques secondes pour me mettre en route en me dirigeant vers l'entrée de la réserve. Elle est encore là, toujours assise. Elle ne sursaute même pas quand le moteur de ma moto neige gronde en passant près d'elle. Elle ne bouge pas. Reste immobile, comme une statue qui finirait recouverte par la neige, figée dans la glace, prisonnière du temps. Lily a déjà ouvert la porte tout comme elle a déjà poussée les caisses qui me sont destinées. Je descends pour charger mon traîneau avant de bien attacher les caisses afin d'être sûr qu'elles ne bougent pas durant le trajet.
– Est-ce que ça va aller ?
Bien sûr que ça va aller. Ça n'est pas mon premier hiver ici, pas plus que mon dernier. Jusqu'à maintenant, j'ai réussi à garder éloigné mes démons, enfin c'est ce qu'il me plaît de croire. Alors j'y parviendrais, un hiver de plus. Pour toute réponse, je lui tends une enveloppe contenant ce que je lui dois. Les prix ne changent jamais ici et j'ai une très bonne mémoire même si je ne suis pas certain que ça soit un atout.
– Tu m'inquiètes Zeleph. Vraiment. J'ai vu beaucoup de personnes passer, se préparer à la solitude, se fortifier pour affronter l'hivers. Mais tous ne sont pas revenus. Je te connais depuis des années maintenant. Plus le temps passe et plus tu te renfermes. C'est quand la dernière fois que tu es allé boire une bière au bar ? Quand est-ce que tu as eu une vraie conversation ? Pas avec toi même mais avec une personne qui te répond ? Je n'en n'ai peut-être pas l'aire, mais je sais ce qui pousse les gens à venir se perdre ici. Tu ne devrais pas te laisser aller. Tu ne devrais pas abandonner Zeleph.
– Merci pour tout Lily, à l'année prochaine.