Chapitre 4 Coriandre

Marianne et moi continuions notre promenade en ville, sans parler, et j'en profitais pour observer attentivement les gens, tenter de les connaître sans les aborder, savoir ce qu'ils faisaient, ce qui les passionnaient. Parfois, je surprenais quelques bribes de conversation, mais rien de très constructif. Ici, la vie paraissait si simple et insouciante, loin du tracas des grandes villes, des soucis provoqués par un niveau de vie trop élevé pour de si petits salaires.

Aujourd'hui, j'avais rencontré quelques amis ou connaissances de Marianne. J'avais découvert, non sans surprise, que tous étaient différents les uns des autres, avec un mode de vie propre à chacun, et un caractère qui leur était personnel. La diversité, dans cette petite ville, était incroyable et agréable. Je découvrais des individus dont la pensée positive me fascinait, mais il était une personne, en particulier, qui paraissait se dissimuler dans l'ombre et s'effaçait sournoisement, se cachait comme un animal effrayé.

Je ne l'avais pas réalisé plus tôt et cette pensée ne manqua pas d'éveiller mon intérêt.

- Et vous ?

Probablement surprise par ma question, Marianne me dévisagea sans comprendre en stoppant net.

- Moi ?

- Oui, vous, j'acquiesça. Qui êtes-vous exactement et faites-vous dans la vie ?

- Oh... Rien de bien important, j'en ai peur, sourit Marianne. Je m'occupe seulement de tenir un petit restaurant. Enfin... disons plus exactement que je sers les plats et que j'aide parfois en cuisine, mais rien qui ne vaille la peine de s'attarder là-dessus.

- Tout de même, Marianne ! Vous mettez tous les gens de cette ville en avant, mais vous restez en retrait. J'avoue ne pas comprendre pourquoi, vous êtes pourtant très belle et pleine de charme, vous paraissez être quelqu'un de facilement abordable.

Le sourire de Marianne s'effaça lentement et elle baissa les yeux, la mine tout à coup triste, et je craignis d'avoir touché un point sensible. Ce fut à mon tour de l'attraper par le bras et de l'amener avec moi vers un banc où nous prîmes place.

L'air sérieux, j'ancrai mes yeux dans ceux de Marianne, mais elle évitait soigneusement mon regard.

- Marianne ?

- Je n'en n'ai peut-être pas l'air, commença la jeune femme, mais quand j'étais petite, j'étais... j'étais la fille de la classe de qui les autres se moquaient toujours. Je me suis toujours retrouvée seule, isolée des autres, ils s'amusaient toujours de moi et parlaient dans mon dos. Alors je me suis renfermée, dévalorisée, je n'ai plus jamais eu confiance en moi ou en mes capacités. Je me contente simplement de ce que la vie m'offre, et c'est tout.

- Oh, Marianne...

Attendrie par ce portrait, je pris sa main dans la mienne dans un geste qui se voulait réconfortant, mais je parvins à peine à lui arracher un maigre sourire.

- Je suis désolée de l'apprendre, mais je suis certaine d'une chose : c'est que vous valez bien mieux que ça.

- C'est gentil, mais ce n'est certainement pas moi que vous réussirez à convaincre...

Je lui souris et lui proposai de se promener un peu pour se changer les idées. Marianne accepta volontiers et nous reprîmes notre marche, cette fois en direction de la forêt. Je découvris le charme du paysage forestier de Canton Vallée et toute mon âme fut éprise par ces aux arbres au tronc épais, cette végétation touffue qui fleurissait à perte de vue et ces plantes grimpantes qui habillaient les arbres, s'enroulaient autour des branches et retombaient avec élégance, créant un tableau paysager époustouflant.

Notre promenade dura bien plus longtemps que je ne l'avais espéré, mais la beauté des lieux nous avait laissé pantoises et nous ne voulions pas nous en aller. La faim nous ramena brutalement à la réalité et nous regagnâmes la ville.

Une étrange agitation régnait dans les rues et la foule s'était amassée à un même endroit. Poussées par la curiosité et légèrement inquiètes, Marianne et moi nous précipitâmes pour nous assurer qu'aucun incident n'était survenu en notre absence et que tout allait pour le mieux. Les habitants s'étaient réunis autour d'une calèche haut de gamme et un homme, élégamment vêtu, serrait les mains tendues dans sa direction.

Marianne me donna un léger coup à l'épaule et approcha sa bouche de mon oreille pour me murmurer :

- Je crois qu'il s'agit du septième gouverneur, je ne pensais pas qu'il arriverait si tôt en ville.

- Oh...

Ce fut tout ce que je trouvai à dire. Marianne avait eu raison sur un point : Coriandre était un homme qui ne manquait pas de charme. Il avait l'œil pétillant et un sourire plutôt enjôleur, mais je n'avais aucun désir de faire sa rencontre dans l'immédiat et toute cette foule me rendait littéralement malade.

Marianne tentait tant bien que mal de se frayer un chemin et jouant des pieds et des coudes et je profitai de ce moment de distraction pour m'esquiver et me diriger vers ma maison, soulagée. Il était hors de question que je mange au café, de prime abord car je n'en n'avais pas les moyens, et aussi car le septième gouverneur, s'il n'avait pas encore mangé, se rendrait probablement à cet endroit. Je ne voulais pas l'affronter et encore moins supporter cet agglutinement de personnes. Je préférais de loin le calme et le silence et ma maison était l'endroit parfait.

Si l'on exceptait la présence de Maxime.

Je m'interrompis sur le pas de la porte, tout à coup refroidie par la perspective de me mettre à table dans ma cuisine alors que Maxime se trouvait là, à redresser l'une de mes commodes. Quand il m'entendit arriver, il se tourna vers moi et me sourit, avant de froncer les sourcils devant mon mutisme.

- Tout va bien ?

- Oui. Oui, je... euh, j'ai oublié que vous étiez ici et je...

- Oui ?

- Rien, laissez tomber.

- Vous voulez peut-être que je m'en aille pour manger tranquillement ? me suggéra-t-il.

Je pris une profonde aspiration et hochai d'un signe affirmatif de la tête. Il rangea rapidement ses affaires et s'en alla en me prévenant qu'ils reviendraient sur les coups de quatorze heures pour terminer son travail. J'acceptai et refermai la porte derrière lui.

Enfin seule.

Le calme revenu, je pris place autour de la table de la cuisine. Je n'avais pas imaginé que la vie puisse être si mouvementée dans une ville aussi petite. En aucun cas je n'avais imaginé mon arrivée ainsi. Il fallait que je me ressaisisse et que je reprenne mes esprits pour y voir clair. Je devais avant tout me créer une clientèle si je voulais vite commencer à travailler pour gagner un peu d'argent, mais je ne me sentais pas prête, aujourd'hui, à affronter une fois de plus le tourbillon Marianne ou les habitants de la ville. Je n'aspirais plus qu'à un peu de calme et de tranquillité.

***

Le lendemain matin, Maxime se représentera à ma porte à la même heure que la veille. Je le laissai entrer pour lui permettre de reprendre ses travaux là où il s'était arrêté.

Pour ma part, j'avais réussi à me reposer un peu. Je me sentais pleine d'énergie et prête à rencontrer d'autres personnes. Cette fois, j'avais la ferme intention de me présenter personnellement pour leur proposer mes services.

Revigorée par tout un flot de pensées positives, je m'apprêtai à revêtir mon manteau à l'instant où quelqu'un frappait à ma porte. Maxime et moi échangeâmes un bref regard. Il haussa les sourcils, comme pour laisser entendre qu'il n'avait invité personne pour le soutenir dans son travail. J'espérais que ce n'était pas Marianne. Je commençais à apprécier cette femme, mais elle était aussi envahissante qu'une mauvaise herbe.

Un peu inquiète, je m'approchai de la porte avec une certaine appréhension en priant pour que ça ne soit pas Marianne. Quand je l'ouvris, je me figeai, coite. Je reconnaissais sans difficulté le septième gouverneur. Derrière lui se tenaient deux hommes armés, droits comme des piquets et le regard fermé. Abasourdie par la présence de Coriandre au pas de ma porte, je fus incapable de prononcer le moindre mot.

- Excusez-moi de vous déranger, mademoiselle, commença-t-il d'une voix douce. J'ai entendu dire que vous étiez couturière. J'ai besoin de vos services.

- Oh... Euh, oui, bien sûr.

- Je peux ?

Il me fit signe pour entrer. Troublée, j'acquiesçai et reculai, mais fis signe à ses gardes du corps de rester à l'extérieur. Il leur ordonna la même chose pour qu'ils obtempèrent, mais je laissai la porte grande ouverte malgré tout.

- J'ai une veste à réparer, commença Coriandre. Mon voyage a été quelque peu mouvementé. Pouvez-vous vous en occuper ?

- Bien sûr, sans problème. Montrez-moi.

Il retira prestement sa veste sous l'œil vigilant de Maxime qui, malgré tout, continuait de travailler. L'une de ses manches commençait à se découdre et il manquait un bouton.

- Je peux m'en occuper aujourd'hui et vous rendre votre veste ce soir, je soufflai en continuant d'analyser la veste.

- Prenez votre temps, je reste en ville quelques jours, sourit Coriandre. Je vous ai aperçue, hier, mais vous sembliez fuir.

- Il y avait beaucoup trop de monde et puis, je n'avais rien à vous dire.

Il arqua un sourcil, probablement surpris par la franchise de ma réponse, mais j'aperçus l'esquisse d'un sourire au coin de ses lèvres.

- Les gens qui m'abordent n'ont pas forcément quelque chose à me dire, vous savez. Certains veulent simplement me voir, me rencontrer.

- Vous êtes un homme comme un autre, non ?

- Euh, oui, enfin... Je suis tout de même le septième gouverneur.

Je sentis mon sang ne faire qu'un tour et réprima le flot de paroles cruelles qui menaçait de franchir le seuil de mes lèvres, refroidie par l'audace et l'arrogance de ce personnage malpoli et vaniteux.

- Oui, vous êtes le septième gouverneur et c'est pourquoi je vais me mettre au travail sans plus attendre alors, si vous le voulez bien...

Je lui désignai la sortie le plus poliment possible pour ne pas me montrer irrespectueuse à mon tour. Décontenancé, Coriandre se racla la gorge, acquiesça et quitta la maison sans plus attendre, en refermant la porte derrière lui. Soulagée, je soupirai et me concentrai pour retrouver mon calme.

- J'admire votre courage.

Je me tournai vers Maxime. Il souriait, mais moi je me sentais encore agacée par le comportement de Coriandre.

- Je déteste les personnages comme lui. Il croit probablement que son statut lui donne tous les droits et les pouvoirs alors qu'il n'est qu'un humain comme vous et moi.

- Exactement, mais dites ça aux autres. La plupart des femmes le trouvent très bel homme et sont attirées par son argent, elles n'en n'ont rien à faire de son caractère vaniteux. Il pourrait être pourri jusqu'à l'os qu'elles succomberaient toutes malgré tout.

- L'argent ne m'intéresse pas. Ce qui m'attire chez un homme, c'est avant tout sa personnalité et non son porte-monnaie.

- Alors ne changez surtout pas cette pensée.

Nous échangeâmes un regard entendu et je me dirigeai vers ma boîte à coutures pour commencer le travail sans attendre et m'en débarrasser le plus rapidement possible.

                         

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