Chapitre 3 Mystie

C'était Maxime. Il tenait, dans sa main, une boîte à outils. Les sourcils froncés, Isabelle s'écarta pour le laisser entrer et il salua poliment Marianne d'un signe de la tête.

- Je viens pour les travaux, expliqua-t-il.

- Oh, d'accord. Allez-y. Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit...

Maxime la remercia et se dirigea vers l'étagère effondrée alors que Marianne se levait en affichant un grand sourire. Isabelle lui lança un regard noir, mais sa nouvelle amie l'ignora parfaitement, l'attrapa par le bras et l'amena de force vers la porte d'entrée.

- Bon, nous allons donc vous laisser. Je suis sûr qu'Isabelle a des tas de choses à faire en ville, et moi aussi ! Sourit-elle.

- Mesdames...

Marianne lui fit un petit signe de la main en obligeant Isabelle à la suivre. Amusée, elle s'engagea sur le chemin qui conduisait à la ville en gloussant, alors qu'Isabelle lui lançait des regards noirs.

- Je n'ai pas grand-chose à faire en ville aujourd'hui, Marianne, lui lança-t-elle. Et mon travail, je l'effectue chez moi.

- Allons, allons, Isabelle, ne le prenez pas comme ça ! Lui intima Marianne en lui tapotant gentiment le bras. Vous êtes nouvelle et si vous voulez avoir des clients, il faut vous présenter auprès d'eux. Quel meilleur endroit que la ville ?

Il fallait le reconnaître, même si cette idée ne plaisait guère à Isabelle, que Marianne n'avait pas tout à fait tort. Convaincue, la jeune femme se laissa conduire jusqu'à la ville où les gens, apparemment très matinaux, s'activaient déjà dans les rues. Elle avait cette impression de se trouver dans une fourmilière en pleine effervescence. Il fallait longer les bâtisses pour laisser la place aux chevaux et aux calèches qui circulaient. Les mères conduisaient leurs enfants à l'école, pendant que les autres s'occupaient d'ouvrir leur boutique et commençaient déjà à travailler.

Bien que de modeste taille, la ville ne manquait décidément pas de charme et paraissait plus vivante que Campréas.

Marianne fit un signe de la main à une jeune femme qui marchait d'un pas plutôt lent et Isabelle remarqua très vite son ventre arrondi. Le temps de quelques secondes, elle sentit une pointe de jalousie lui pincer le coeur et voulut être à la place de cette femme.

- Bonjour Mélanie ! Je te présente Isabelle, elle vient tout juste d'arriver, c'est notre nouvelle couturière !

- Oh, très enchantée de vous rencontrer ! Sourit ladite Mélanie. Je suis soulagée de savoir que nous avons enfin une nouvelle couturière, vous allez pouvoir retoucher mes robes après mon accouchement ! J'ai dû aller jusque City Monne pour les agrandir, ça a été un vrai calvaire.

- Enchantée, lui répondit poliment Isabelle.

- A quand est le terme ?

- Plus pour très longtemps, gloussa Mélanie.

- Le père doit être véritablement enchanté, j'imagine !

La mine de Mélanie s'assombrit tout à coup et elle détourna brièvement la tête alors qu'Isabelle sentait un malaise s'installer entre elles. Marianne s'empressa aussitôt de reprendre la parole :

- J'imagine que tu as beaucoup de choses à faire, Mélanie, alors nous n'allons pas te déranger plus longtemps ! Vous venez, Isabelle ?

Sans opposer la moindre résistance, Isabelle laissa Marianne l'entraîner vers le café.

- Je n'ai pas voulu être impolie, s'excusa-t-elle.

- Ce n'est rien. Comme je vous l'ai dit, vous venez d'arriver, vous ne connaissez personne et encore moins l'histoire de cette jolie petite ville.

- Que s'est-il passé ? A-t-elle perdu son mari ?

- Non, pas exactement. Disons qu'il a été appelé à Campréas pour son travail depuis plus de six mois et depuis, Mélanie est restée sans nouvelles de lui. Il pourrait tout aussi bien être mort qu'elle n'en saurait rien.

- Mais pourquoi ne lui écrit-il pas pour lui donner de ses nouvelles et la rassurer ?

Marianne haussa les épaules dans un geste vague, le regard tout à coup lointain, comme si elle s'était perdue dans ses pensées.

- Pour être honnête, personne n'en sait rien, les raisons de son départ restent assez floues. Nous savons seulement que cela concerne son travail, mais c'est tout.

- Et dans quoi travaillait-il ?

- Il développait de nouvelles technologies qui respectaient l'environnement. Son travail a intéressé un homme qui lui a proposé une promotion. Mélanie continue de toucher son salaire qui a littéralement doublé, mais le sacrifice est grand.

- C'est étrange.

- A qui le dites-vous.

Marianne la fit entrer dans le café et s'arrêta un moment, le temps de regarder autour d'elle, comme si elle cherchait quelqu'un. Et elle sembla effectivement trouver, car elle conduisit Isabelle à une table où déjeunait un homme. Sans lui demander sa permission, elle tira une chaise pour Isabelle avant de s'installer.

- Bonjour, Théophile ! Je te présente Isabelle, notre nouvelle couturière ! Isabelle, je vous présente Théophile, le médecin de la ville !

Les joues légèrement roses, Isabelle se contenta de le saluer d'un bref signe de la tête alors que Théophile lui souriait chaleureusement, sous le regard attentif de Marianne.

- Et oui, nous n'avons que des hommes séduisants dans cette ville...

- Marianne ! s'offusqua Isabelle en lui tapant légèrement l'épaule alors que Théophile riait, amusé par la franchise de la jeune femme.

- Non, je plaisante, se rattrapa-t-elle. Le maire est un peu trapu et enrobé, notre boulanger profite bien de la vie lui aussi, et notre forgeron... la vie ne lui a hélas ! Pas fait de cadeau, mais c'est un bon vivant qui est très auto-dérisoire, il me fait souvent rire !

- Marianne, vous vous entendez parler ? s'indigna Isabelle. Ce n'est pas très correct de parler des gens comme ça et de les juger sur leur physique !

- Je ne suis pas quelqu'un de superficiel si c'est ce que vous entendez, mais il faut savoir admettre que certaines personnes sont plus belles que d'autres.

- Je ne suis pas d'accord sur ce point. Tout dépend des goûts de chacun et chacune. Je pourrais très bien ne pas apprécier le physique de Théophile mais adorer sa personnalité.

- Alors vous ne le trouvez pas séduisant ?

Tout à coup mal à l'aise par la question franche de Marianne, Isabelle ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre et le pauvre Théophile, mêlé à une conversation dont il n'avait pas eu l'occasion de prendre part, n'arrangeait pas la chose et la regardait avec insistance, comme s'il attendait une réponse, un sourire au coin des lèvres.

Finalement, il s'essuya la bouche et se releva en laissant un pourboire sur la table.

- Mesdames, je vais vous laisser à votre conversation passionnante, mais du travail m'attend. Au revoir !

Isabelle se racla bruyamment la gorge et baissa les yeux, les joues rouges, alors que Marianne saluait Théophile. Une fois parti, elle la dévisagea froidement.

- Il va falloir que vous arrêtiez de me mettre dans des situations aussi embarrassantes. Et cessez de jouer la marieuse pour moi, je ne suis pas venue ici pour ça !

- Désolée, ma chère, mais il faut bien en passer par-là pour que vous rencontriez et connaissiez tout le monde ! Fit Marianne d'un air faussement navré. C'est important de savoir qui est le médecin de la ville, surtout en cas de malaise...

- Ce n'était qu'un peu de fièvre, se justifia Isabelle. Je ne savais même pas que j'étais malade !

- Heureusement que le beau Maxime était là !

- Marianne, je vous en prie...

- Très bien, très bien ! Alors je devrais peut-être vous présenter à une personne qui aura sûrement très souvent besoin de vos services !

- Là, en revanche, vous m'intriguez.

Marianne lui sourit et lui désigna une femme attablée un peu plus loin, probablement dans la cinquantaine, et qui lisait paisiblement le journal en buvant un café.

- Je vous présente Mystie, elle tient une boutique de prêt-à-porter, mais envoie souvent ses vêtements à City Monne pour les retoucher. Vous pouvez lui proposer vos services, je suis persuadée qu'elle en serait ravie !

- Elle a un regard plutôt doux.

- C'est une femme très ouverte d'esprit et très douce, elle adore parler aux autres et ses conversations sont la plupart du temps très intéressantes. Elle est mariée, a deux enfants qui vivent loin, et elle se passionne pour les fleurs. Travailler à ses côtés est un véritable bonheur, vous ne le regretterez pas.

- Je n'en doute pas !

Mystie inspirait une étrange confiance à Isabelle qui s'imaginait déjà travailler à ses côtés et il lui hâtait effectivement de se présenter à elle et lui proposer ses services.

            
            

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