Chapitre 2 La marieuse

Isabelle cligna lentement des yeux et gémit, encore groggy. La vue trouble, elle semblait pourtant discerner un visage penché par-dessus le sien. Et quand sa vue s'éclaircit, qu'elle retrouva tout à fait ses sens, elle prit conscience que c'était Maxime qui la regardait avec un air soucieux. Marianne n'était pas très loin non plus et avait sorti un bel éventail avec lequel elle brassait l'air en direction d'Isabelle.

- Vous allez bien ? s'enquit Maxime d'une voix suave.

Les joues rouges, Isabelle se redressa brusquement et un vertige soudain manqua de lui faire tourner l'œil une fois de plus. Elle sentit les bras puissants de Maxime la rattraper avec douceur et son cœur s'emballer par ce contact.

- Désolée, s'excusa-t-elle.

- Ce n'est rien, mais votre malaise aurait pu être interprété autrement si vous n'aviez pas eu un peu de fièvre, s'amusa le menuisier.

- Quoi ?

- Vous avez de la fièvre, répéta Maxime. Vous ne vous en étiez pas rendue compte ?

Non, absolument pas. J'étais trop... enthousiaste de découvrir Canton Vallée, je suppose, bredouilla Isabelle, bredouille, en se relevant avec l'aide de Maxime.

Il ne la quittait pas des yeux et son regard insistant commençait à mettre Isabelle mal-à-l'aise qui préféra se tourner vers sa nouvelle amie, laquelle paraissait encore s'amuser de cette scène.

- Je dois y aller, j'ai du travail qui m'attend.

Isabelle tenta de s'esquiver, mais ce fut sans compter sur l'intervention indésirée de Marianne.

- Isabelle, je croyais que tu avais pourtant besoin des services d'un menuisier !

La jeune femme s'arrêta net et lança un regard foudroyant en direction de Marianne alors que Maxime arquait un sourcil.

- S'il y a besoin de mes services, je suis tout à fait disponible, dit-il. Et puis, je ne vous aurais certainement pas laissé repartir seule dans votre état, ça n'aurait pas été prudent.

- Mais je...

- Non, ça ne se discute pas. Je vous raccompagne jusque chez vous et vous me direz ce que je peux faire pour vous aider.

Vaincue, Isabelle céda et accepta l'aide que lui offrait généreusement Maxime. Elle lissa rapidement les plis de sa jupe et se dirigea d'un pas mal assuré vers la porte, suivie de près par Maxime. Quand l'air frais de l'extérieur lui effleura le visage, elle sentit un frisson la parcourir et se frictionna les bras dans l'espoir de retrouver un peu de chaleur.

- Il ne fait pas très chaud, acquiesça Maxime en retirant sa veste. Ce n'était pas prudent de sortir aussi légèrement vêtue.

- Mon voyage a duré plus d'un mois, argumenta Isabelle alors que Maxime passait sa veste autour de ses épaules. Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de laver mes vêtements. Ceux que je porte sont les derniers propres qu'il me reste.

- Et d'où venez-vous pour que votre voyage ait duré si longtemps ? s'enquit-il.

- De Campreas, mais apparemment, les gens de cette ville ne connaissent. Je doute que ce nom vous dise quelque chose.

- Bien au contraire, je connais très bien cette ville. Mon père vit là-bas.

- Oh...

Surprise, Isabelle lui jeta un bref coup d'œil en refermant la veste autour d'elle, soulagée.

- Au fait, merci pour la veste, mais vous allez attraper froid.

- Ce n'est pas moi qui suis malade, remarqua Maxime en souriant. Vous viviez donc à Campreas ?

- C'est exact.

- Et pourquoi être venue vous perdre au fin fond de la cambrousse ?

Isabelle haussa légèrement les épaules, le regard perdu au loin, l'air songeur.

- Je ne sais pas trop, en fait. J'avais besoin de nouveauté, je voulais être au calme, vivre... par moi-même.

- Intéressant.

- De quoi ?

- Je m'attendais plutôt à une réponse du genre : je veux relever un nouveau défi, voir de quoi je suis capable, prouver aux autres que je peux me débrouiller seule.

- Et pourquoi ça ?

- La plupart des gens qui quittent la ville pour vivre en campagne ont tous ces objectifs là. C'est agréable de savoir que la campagne vous attire pour d'autres raisons.

- Le paysage est plus agréable à regarder, admit Isabelle. Les gens semblent... plus détendus et moins nerveux. Ils sont plus sociales, plus accessibles, et ils ont vraiment un pied à terre.

- C'est exact.

Isabelle lui lança un petit sourire. Ils approchaient enfin de sa maison. Elle grimpa les marches du perron, ouvrit la porte et s'effaça pour laisser entrer Maxime le premier. Elle lui montra l'étagère effondrée.

- Voilà pourquoi j'ai besoin de vos services. Cette étagère s'est effondrée, je ne sais pas comment réparer ça et je n'ai pas les outils pour.

- Il n'y a manifestement pas que l'étagère qui a besoin d'être retapée, souffla Maxime en jetant un bref coup d'oeil autour de lui. C'est un miracle que cette maison tienne encore debout. Et votre mobilier vous apportera plus de problème qu'autre chose. Je vais avoir beaucoup de tra... quoi ?

Pâle, Isabelle secoua légèrement la tête en retirant la veste pour la tendre à Maxime.

- Rien, c'est seulement... que la facture risque d'être salée et je n'ai pas forcément les moyens de vous payer. Je n'avais pas prévu qu'il y ait autant de travaux à faire.

- Je ne suis pas quelqu'un d'intransigeant. Rassurez-vous, j'accepte les paiements en plusieurs fois et payez le montant et les sommes que vous souhaitez aux dates souhaitées.

- C'est très aimable de votre part.

- C'est normal.

Frissonnante, Isabelle s'assit dans le canapé et ferma les yeux. Maintenant, elle se sentait effectivement fatiguée et courbaturée, mais la journée risquait d'être longue car toutes ses affaires restaient à déballer et ranger.

- Vous devriez vous reposer, lui suggéra Maxime.

- J'ai encore beaucoup de choses à faire.

- Je n'en doute pas, mais vous êtes malade et fatiguée, je le vois. Isabelle, soyez sage et raisonnable, allez vous reposer.

Isabelle rouvrit les yeux et défia Maxime du regard, mais il semblait déterminé et soutenait son regard sans sourciller.

- Dois-je appeler un médecin pour...

- Non, ça n'y changera rien. Avec ou sans ordonnance, je ferai ce que j'ai à faire.

Maxime lâcha un soupir, acquiesça d'un signe de la tête, la salua rapidement et s'en alla sans plus ajouter un mot. Soulagée, Isabelle se releva péniblement et commença à ouvrir ses malles de vêtements, déjà épuisée par toutes les tâches qui l'attendaient.

Le lendemain matin, alors qu'Isabelle se préparait tranquillement un café, trois coups furent frappés à sa porte. Stupéfaite, elle qui n'attendait aucune visite, ouvrit la porte à son invité surprise. C'était Marianne. Encore une fois, la jeune femme resplendissait dans sa robe. Cette fois-ci, elle avait préféré laisser ses cheveux libres et il fallait bien avouer que c'était une femme sublime, rayonnante et débordante de joie et d'énergie. Isabelle la laissa entrer après l'avoir poliment saluée.

- J'ai une grande nouvelle ! s'extasia Isabelle.

- Ah oui ?

- Je viens d'apprendre que nous aurons bientôt la visite du septième gouverneur !

- C'est étonnant. Que vient-il faire ici ? Un peu de café ?

- Avec plaisir, répondit Marianne en prenant place sans attendre l'invitation d'Isabelle. Il vient probablement pour affaires, je n'en sais rien, mais tout ce que je sais...

Elle regarda autour d'elle comme si elle cherchait à s'assurer que personne ne les écoutait et baissa tout à coup le ton de sa voix, s'y bien qu'Isabelle dut tendre l'entendre pour l'entendre :

- C'est qu'il serait apparemment très bel homme et toujours un cœur à prendre !

- Marianne, est-ce que vous seriez marieuse sans que je n'en sache rien ?

- Mais non, qu'est-ce que vous racontez ?

- Depuis que je vous rencontrée, j'ai l'impression que vous cherchez à me mettre en couple, mais je ne cherche pas forcément à entrer dans une relation ni à me marier, voyez-vous.

- Mais quelle femme ne voudrais pas se trouver au bras d'un homme, Isabelle ? J'avoue ne pas vous comprendre. Et puis, vous ne savez pas tout. Comme il s'agit d'un des dix gouverneurs, vous imaginez bien qu'il est forcément fortuné !

Isabelle lâcha un soupir en levant les yeux au ciel et servit une tasse de café à Marianne qui la remercia. Elle s'en servit une et s'installa en face de la jeune femme.

- Je ne suis pas venue à Canton Vallée pour me trouver un mari, même si l'idée est très tentante, mais pour travailler.

- Les clients ne semblent pas se bousculer à votre porte, nota amèrement Marianne. Vous devriez vous trouver un mari au cas où... le travail ne viendrait pas à vous. Et puis Coriandre est un très bon parti.

- Coriandre ?

- C'est le nom du septième gouverneur.

Isabelle esquissa un léger sourire, avant d'éclater de rire. Marianne gloussa et toutes deux s'esclaffèrent, amusées.

- C'est le nom d'une épice !

- C'est vrai, s'amusa Marianne, heureusement que le prénom ne fait pas tout ! Enfin, quoi qu'il en soit, réfléchissez sérieusement à ce que je viens de vous dire.

- C'est très gentil à vous de vous inquiéter pour moi et mon avenir professionnel, mais je viens seulement d'arriver, ce qui explique l'absence de clients. J'ai confiance. D'autant qu'il n'y a aucune couturière ici.

- Je sais, vous avez totalement raison, j'espérais vous convaincre.

- Et vous ?

- Quoi moi ?

- Vous ne seriez pas intéressée par Maxime ou Coriandre ?

- Oh, ne vous faites pas de soucis pour moi, ma jolie, je suis très souvent courtisée et je n'ai que l'embarras du choix !

Isabelle hocha d'un signe de la tête, pourtant étrangement peu convaincue par les paroles de Marianne. Elle porta la tasse de café à ses lèvres et but une première gorgée, avant que quelqu'un ne frappe à sa porte.

            
            

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