C'était reparti. Je m'étais encore mise à bégayer.
Les personnes derrière Leonardo s'étaient mises à rouspéter. Ils voulaient que je les serve au plus vite.
"... qu'est-ce que tu fais ici?" réussi-je à dire finalement.
Il haussa son sourcil droit en signe d'étonnement.
"Je suis venu acheter des pommes...depuis quand c'est interdit ?" rétorque-t-il en levant de sa main droite le paquet de pommes en l'air.
Il venait encore de sourire de toutes ses dents et je savais déjà que cette discussion allait durer assez longtemps si je persistais.
"Je pense que tu devrais...euh..."
"...tu as parfaitement raison. Je vais me mettre sur le côté pour que tu serves les autres clients ..j'ai tout mon temps..."
Je n'avais aucune intention de lui faire la proposition de se mettre sur le côté. Leonardo avait aussitôt joint le geste à la parole et il s'était décalé sur le côté.
Je n'avais plus d'autre choix que de servir les clients qui se trouvaient devant moi.
De temps en temps, je pouvais le voir en regardant les rangées de fruits. Je me demandais bien ce qu'il regardait autant. J'avais du mal à me concentrer sur la file qui se trouvait devant moi.
Quelques minutes après, il n'y avait plus de file devant moi. Il était à présent huit heures du matin et les rayons du soleil pénétraient dans la supérette.
Leonardo et moi étions maintenant seuls. Il marche lentement jusqu'à moi. Je pouvais sentir mon souffle devenir de plus en plus rapide. J'avais l'impression de me retrouver dans un film.
"Tracy..." susurre-t-il en approchant du comptoir.
"Comment m'as-tu retrouvé?" demandai-je toujours sous l'effet de l'étonnement.
"Ça n'a pas été si difficile que celà. On m'a dit qu'ici, tout se sait."
Il avait raison. On vivait dans une petite campagne dans laquelle tout le monde savait tout sur tout le monde. Ça n'avait pas été bien difficile pour lui de me retrouver mais j'étais étonnée parce que je ne pensais pas le revoir un jour.
Je réussis par remettre de l'ordre dans mes pensées et je lui tend son paquet de pommes.
"Combien dois-je payer?" questionne-t-il.
"Cadeau de la maison." répondis-je machinalement.
En réalité, je voulais qu'il s'en aille au plus vite. Je n'imaginais pas ce qui allait se passer si ma mère tombait sur lui.
"Tu essayes de te débarrasser de moi?"
Sa question me prend de court. Sans savoir quoi répondre, je reste silencieuse.
Le temps que je m'en rende compte, il s'était déjà approché de moi. Il y avait juste quelques centimètres qui nous séparaient et le comptoir mais je pouvais sentir sa respiration chaude.
"Je pense que tu devrais t'en aller." dis-je en détournant le regard.
Il déposa sa main sur la mienne. J'eus un sursaut.
"J'ai envie de te revoir." dit-il avec une voix fébrile.
Que me voulait ce bel homme? Mon incompréhension grandissait de plus en plus. Leonardo était très séduisant et beau alors que moi j'étais une fille banale qui ne prenait presque pas soin d'elle.
Peut-être que c'est moi qui me faisait des idées mais je ne pouvais m'empêcher de me faire des films. Sa manière de me regarder et de me parler laissaient croire autre chose.
"Tracy..."
Je sursaute.
La porte d'entrée de la supérette venait de s'ouvrir sur ma sœur, Déna.
Leonardo avait compris et avait aussitôt retiré sa main de la mienne.
"Ce soir à onze heures du soir au bar, je t'attendrai..." me chuchote-t-il en prenant le paquet de pommes et en sortant.
Déna l'avait observé pendant un long moment jusqu'à ce qu'il s'en aille.
J'essayais toujours de me remettre de mes émotions. Déna s'était approchée de moi avec un regard interrogateur.
"Tracy...tu le connais?"
"Euh...non..non..." dis-je en me dirigeant vers les rangées en faisant semblant d'avoir du travail à faire.
J'esquivais le regard de ma sœur. Elle était restée silencieuse pendant un bon moment mais je savais qu'elle n'allait pas tarder à revenir à la charge.
"Tracy, tu sais que tu peux tout me dire..."
"De quoi parles-tu ?" rétorquai-je en riant nerveusement.
"Je suis peut-être ta sœur mais je ne suis pas dupe..."
Mon cœur se mit à battre très vite. Je craignais qu'elle n'ait entendu Leonardo tout à l'heure. Elle marche jusqu'à moi et prend mes mains dans les siennes.
"Depuis un certain temps, je te trouve...ailleurs."
Je pousse un soupir de soulagement. Il ne s'agissait pas de Leonardo.
J'éclate d'un fou rire.
"Je ne suis pas ailleurs, Déna..."
"Bien-sûr, Tracy. Je te trouve distante. Tu sais que j'ai toujours été très observatrice et je suis ta sœur. Tu peux tout me dire..."
Elle avait dit cette dernière phrase en pressant affectueusement mes mains dans les siennes. L'espace de quelques secondes, j'eus envie de me confier à elle.
De lui dire que plus le temps passait et que je ne me sentais plus à ma place ici. Un peu comme si j'arrivais à une échéance et que l'étau se resserrait un peu plus chaque jour.
Mais la réalité me revient comme une douche froide. Elle ne comprendrait pas. Elle allait certainement me dire que ce n'était qu'une mauvaise passe et que ça irait beaucoup mieux et je n'avais aucune envie d'entendre ce genre de choses.
"Ne t'en fais pas. Tout va bien, Déna."
J'avais répondu avec ma plus grande conviction et un large sourire pour la dissuader d'un quelconque doute.
"D'accord...sache que je serai toujours là pour toi et que tu peux compter sur moi." dit-elle en me serrant dans ses bras.
J'avais acquiescé de la tête en repensant à l'apparition de Leonardo. Son parfum était resté dans l'air.
Le soir
***Tracy***
La musique était assourdissante comme à chaque fois que je venais. Contrairement aux fois précédentes, je me sentais un peu mal à l'aise. Pourquoi ? Parce que j'étais venu comme Leonardo me l'avait demandé.
Qu'est-ce qui était en train de m'arriver? J'étais en train d'honorer le rendez-vous d'un parfait inconnu. Une petite voix au fond de moi me disait qu'il ne m'était pas totalement inconnu.
Je ne connaissais rien d'autre que son prénom mais j'avais pensé à lui toute la journée. Il m'était presque impossible de me concentrer sur ce que j'avais à faire. Leonardo avait envahi mes pensées.
À peine il avait sonné onze heures du soir que je m'étais ruée jusqu'au bar. Cette fois-ci, je n'y étais même pas allée avec Magalie. Comme par magie, j'étais devenue entreprenante.
Ce qui n'avait jamais été le cas jusqu'ici. Je ressentais comme une bouffée d'adrénaline. Ce qui est tout à fait normal pour une fille de la campagne comme moi qui avait toujours suivi les règles à la lettre.
"Tracy..."
Malgré la musique et les gens qui bavardaient, j'avais reconnu sa voix. Leonardo m'avait rejoint dans le coin du bar où j'étais assise en me demandant si j'allais plutôt retourner chez moi.
"Bonsoir." dis-je timidement.
Il s'était assis près de moi et un des serveurs du bar nous a ramené de la bière.
"J'aimerais apprendre à mieux te connaître..." dit-il entre deux gorgées.
Poussée par un courage que je ne connaissais pas, j'avais décidé de mettre les choses au clair avec lui.
"Que me veux-tu au juste?" demandai-je.
Il fut d'abord surpris mais il finit par reprendre ses esprits.
"Je te l'ai dis...je veux mieux te connaître..."
Il l'avait dit en se rapprochant de moi. Cette fois-ci, je ne l'avais pas fui.
Je manifestais une audace dont je ne me savais pas capable.
Soudain, il semblait pensif. Je sentais qu'il ne m'avait pas encore tout dit.
"J'habite en ville et je suis venu à la campagne juste pour quelques jours...Ce que je vais te demander va peut-être te sembler précipité mais...je veux que tu retournes avec moi en ville demain."