Elle et moi savions également que les choses n'allaient pas être aussi faciles que ça. Mes parents n'allaient sûrement jamais le comprendre. J'imaginais ma mère offusquée si je lui annonçais que je ne me suis jamais sentie à ma place ici.
Et si j'essayais de leur en parler à l'avance, mes parents allaient m'en dissuader. Alors, si je devais accompagner Leonardo en ville, je ne devais rien dire à mes parents. Un peu comme si je choisissais entre Leonardo et mes parents. En étais-je réellement capable?
"Je dois retourner chez moi ...on en discute plus tard." dit Magalie.
Elle me prend dans ses bras avant de s'en aller. Son étreinte était si forte qu'on aurait dit qu'on allait se séparer. Un peu comme si c'était un adieu qu'elle me faisait.
Le bruit sourd de la porte d'entrée se referme derrière elle. J'étais maintenant seule dans la supérette à repenser à tout ce qui se passait dernièrement dans ma vie.
Bien-sûr, l'éventualité de rester à la campagne avec mes parents se présentait à moi mais je ne m'en sentais pas capable.
Je n'oublis pas que Leonardo m'était encore jusqu'ici inconnu. Il était séduisant et l'adrénaline que je ressentais à l'idée de m'en aller avec lui slintensifiait de plus en plus.
En même temps, je pensais au fait que la venue de Leonardo dans ma vie est une chance que la vie me donne. Si c'était le cas, il fallait vraiment que je la saisisse.
J'aurais voulu en parler à Déna mais elle n'allait pas comprendre. Elle va essayer de me dissuader mais j'avais besoin qu'on comprenne mon choix. Et je savais déjà que ma sœur allait vouloir me faire rester à la campagne.
La supérette venait encore de s'ouvrir sur des gens qui venaient acheter. C'est ainsi que j'ai passé toute ma matinée.
Quelques heures plus tard
Il était l'heure du déjeuner. Mes parents, Déna et moi étions assis autour de la table à manger. On déjeunait tout en discutant. Mes parents et ma sœur rigolaient et moi j'avais la tête baissée dans mon plat, la fourchette en main sans faire de gestes. En réalité, je me sentais mal vis-à-vis d'eux à cause du dilemme dans lequel je me retrouvais.
"Qu'est-ce qui ne va pas?" demanda mon père.
Je sursaute.
Un silence plat s'était installé autour de la table.
"...je ...je vais bien." dis-je en essayant de faire comme si de rien n'était.
Je n'osais pas affronter leur regard. Ma mère allait tout de suite se rendre compte que quelque chose clochait chez moi.
"Tracy, regarde-moi."
C'était mon père qui venait de parler. Contrairement à ma mère, il avait toujours des mots doux et calmes. Comme un animal docile, j'obéis.
"Qu'est-ce qui ne va pas?" questionne-t-il en me regardant droit dans les yeux.
Il n'y avait pas que lui qui me regardait de manière aussi interrogative. Ma mère et ma sœur aussi m'étudiaient du regard.
"Je vais bien, papa." dis-je la gorge nouée.
"Te rends-tu compte que tu n'as pas dis un seul mot depuis que nous sommes à table et que tu n'as même pas touché à ton repas..."
Eh non, je ne m'en étais pas rendue compte. Mon regard croise celui de Déna et je n'ose pas regarder ma mère en face. Aucun d'eux n'aurait pu s'imaginer tout ce qui me traversait l'esprit.
"Tu es en parfaite santé, n'est-ce pas?" dit ma mère avec une voix calme que je ne connaissais pas.
La douceur avec laquelle elle m'avait parlé a failli me faire craquer. Comme une illumination, je ressentais tout l'amour que ma famille avait pour moi. Ils s'inquiétaient pour moi et étaient prêts à tout pour que j'aille mieux.
Et moi, qu'est-ce que j'étais en train de leur faire? J'étais en train de les décevoir.
"Je vais dans ma chambre." dis-je en me levant pour ne pas éclater de sanglots devant eux.
Aussitôt, je sors de la table et je cours presque pour aller dans ma chambre. Je pouvais entendre les murmures entre eux. Ils se demandaient certainement ce qui n'allait pas avec moi.
J'entre dans ma chambre en fermant la porte derrière moi. Je prenais une profonde inspiration en essayant de rassembler mes pensées.
Je me retrouvais entre deux décisions à prendre. La première était d'écouter mes pulsions et de suivre Leonardo et la deuxième était de rester avec mes parents à la campagne.
Je pensais avoir pris ma décision mais les choses s'annoncent plus difficiles que je ne le pensais.
L'après-midi
Il était sept heures du soir et j'étais seule à la maison. Mon père était certainement à la ferme avec ma mère et Déna était à la supérette parce que c'était elle qui s'en chargeait l'après-midi.
Je ne pouvais m'empêcher de me demander qui allait garder la supérette dans la matinée si jamais je prenais la décision de m'en aller avec Leonardo. Mes parents et ma sœur allaient être débordés avec tout ce travail à faire.
En prenant cette décision, j'allais faire preuve d'égocentrisme et ne penser qu'à moi. Dans ma vie, j'avais toujours pensé à l'avis et au bien-être de ceux qui m'entouraient et jamais à moi. Tout ceci était nouveau pour moi.
La porte d'entrée retentit. Ce devait certainement être mes parents.
"Salut Tracy !" dit John.
"Oh!" m'exclamai-je en l'apercevant.
John était le meilleur ouvrier de mon père depuis plusieurs années. Il a presque grandi avec ma sœur et moi. Il était quelqu'un de très impliqué et de fiable.
Il était un peu comme un membre de la famille parce que mon père lui faisait tellement confiance qu'il lui permettait d'accéder à ses affaires personnelles.
"Je viens déposer des documents pour ton père." dit-il en me tendant une pile de papiers.
"Ah!" m'exclamai-je en prenant les documents qu'il me tendait.
C'est bien ce que je me disais. Mon père et lui collaborent sur beaucoup de choses. John était un peu comme le garçon qu'il n'a jamais eu.
"Tu veux un rafraîchissement ?" questionnai-je
Il avait hésité un instant mais il finit par acquiescer. Je suis allée lui chercher un soda et à mon retour, il était assis.
"J'espère que mon père n'est pas difficile à vivre..." dis-je en lui tendant le soda.
Il avait esquissé un sourire.
"Ton père est la personne la plus travailleuse que je connaisse..."
Il avait ouvert le soda et il s'était mit à le boire tout en continuant de parler. Mais je ne l'écoutais plus.
John était un bel homme. D'ailleurs le plus beau de la campagne selon Magalie et les autres filles. Il avait une chevelure abondante et une barbe qui lui donnait un air sauvage. Il avait également un corps imposant et bien bâti.
Il faisait craquer toutes les filles de la campagne sauf moi. Je l'ai toujours vu comme l'ouvrier de mon père et rien de plus. Il était quelqu'un de fiable et en qui on pouvait faire confiance.
"... Tracy...tu m'écoutes?"
"Euh...oui..."
Cette manie que j'avais dernièrement de me laisser envahir par le flot de mes pensées devenait de plus en plus récurent.
Il avait juste souri.
"Ça fait un moment que je voulais te parler de quelque chose..." dit John.
Ma curiosité avait été piquée au vif. De quoi faisait-il allusion? M'avait-il surpris lors d'une de mes escapades nocturnes au bar? Il allait certainement me dire qu'il en parlerait à mon père.
Il s'était retourné vers moi et avait pris un air très sérieux. Mon cœur commençait par se resserrer.
"Je ne sais pas comment tu vas le prendre. Je me suis toujours battu contre la possibilité de le faire mais peut-être que c'est le moment. Peut-être que je n'aurai pas d'autre chance..."
De quoi était-il en train de parler ? Je ne comprenais rien à tout ce qu'il disait. Il devenait de plus en plus long et je voulais qu'il finisse au plus vite. Il n'avait pas besoin d'en faire tout un tas juste pour me dire qu'il m'avait surprise au bar. J'allais prendre les devants.
"...tu sais John, si c'est pour me faire chanter, tu peux tout de suite le dire à mes parents. Je n'ai rien à te donner pour acheter ton silence..."
Je parlais très rapidement sous l'effet du stress.
"Bon sang, Tracy...de quoi parles-tu ?"
Il avait écarquillé les yeux de stupéfaction. Et si j'avais parlé trop vite ?
Il pousse un long soupir et il prend mes mains entre les siennes.
"Je n'en peux plus de me battre contre ce que je ressens ni de me retenir de te le dire à chaque fois que je te vois et de faire comme si de rien n'était...Tracy, je t'aime...depuis toujours."