Lucas Moreau était là, contraint et forcé. Son directeur de communication lui avait seriné que sa présence était « indispensable à la réhabilitation de son image ». Depuis trois semaines, les rumeurs sur ses déboires financiers commençaient à fuiter dans la presse. Il devait montrer un visage serein, détendu, prospère.
Détendu. Il serrait les mâchoires à s'en casser les dents.
Ophélie était à son bras, vêtue d'une robe mauve trop voyante, le sourire vissé comme un masque. Il ne lui avait pas encore annoncé qu'il avait découvert ses dettes – il attendait le moment opportun. Ce soir, il jouait la comédie.
« Lucas, regarde ce diamant ! » Ophélie pointait un écrin. « Il est splendide. Tu me l'offres ? »
Il ne répondit pas. Son regard balayait la salle, à la recherche d'un visage familier. Ou plutôt, d'un visage précis.
Camille.
Depuis trois semaines, il n'avait pas réussi à la revoir. Elle avait bloqué son numéro, déménagé de l'hôtel particulier – du moins, le gardien lui avait dit qu'elle était « en voyage ». Il avait envoyé des courriers. Aucune réponse. Il avait tenté de la faire suivre par un détective privé. Résultat : la trace s'arrêtait à la porte des Delacroix.
Elle s'était volatilisée.
Ou plutôt, elle s'était transformée.
Côté jardin, loge privée
Camille Delacroix observait la salle depuis la mezzanine. Une vitre sans teint la protégeait des regards. Elle portait une robe noire, bustier, fendue sur la cuisse – du soir, du chic, du puissant. Ses cheveux blonds, qu'elle laissait autrefois tombés en cascade, étaient relevés en un chignon sévère. Un collier de perles fines – héritage de sa grand-mère – brillait à son cou.
Elle était méconnaissable.
« Il est là, » murmura Alexandre à son oreille. « Avec Ophélie. Il a l'air mauvais. »
« Tant mieux. » Elle but une gorgée de champagne. « Il commence à comprendre. »
« Tu veux lui parler ? »
« Non. Je veux qu'il me voie, sans savoir que c'est moi. » Elle posa sa flûte. « Le jeu du chat et de la souris commence. »
La vente – premier lot
Le commissaire-priseur, un homme sec en queue-de-pie, annonça l'ouverture. Le premier lot était un petit bronze de Rodin, estimé à quatre-vingt mille euros. Les enchères montèrent vite. Lucas leva la main par politesse, puis se retira.
Son téléphone vibra. Un message du comptable : « Monsieur, la banque Delacroix vient d'acquérir la galerie d'Ophélie. Saisie immédiate. »
Il sentit le sang se retirer de son visage. Saisie. La banque Delacroix – sa banque, sa femme – avait saisi le bien de sa maîtresse. C'était un coup d'une violence inouïe.
Il se tourna vers Ophélie, mais elle était absorbée par les enchères, inconsciente du drame.
« Je dois sortir, » lui dit-il à voix basse. « Affaire urgente. »
« Mais le diamant... »
« Plus tard. »
Il se leva, traversa la salle. Dans le couloir, il composa le numéro de la banque Delacroix. On lui répondit que la directrice était « indisponible ». Il savait bien qui c'était.
Camille.
Il remonta vers la mezzanine, cherchant une issue. Et là, au détour d'une colonne, il la vit.
La rencontre
Camille était debout devant la rambarde, un programme à la main. La lumière tamisée dessinait les courbes de son visage, qu'il ne voyait que de profil. Elle portait des lunettes fines, une monture en écaille – un accessoire qu'elle n'avait jamais porté devant lui.
Lucas s'arrêta net.
Il ne la reconnut pas.
Ce qu'il vit, ce fut une femme élégante, froide, riche – comme il y en avait tant dans ces soirées. Ses yeux glissèrent sur elle sans s'attarder, sans la moindre étincelle de souvenir.
Et pourtant, quelque chose le troubla. Une façon de tenir la tête, une imperceptible courbe des lèvres. Mais il écarta l'impression.
« Une inconnue. Rien à voir avec Camille. »
Il allait passer son chemin quand la femme tourna lentement la tête. Leurs regards se croisèrent.
Le sien, glacial, vide de toute reconnaissance.
Le sien à elle – un océan de mépris contenu, presque amusé.
Elle soutint son regard une seconde, deux secondes. Puis elle détourna les yeux, comme s'il était une vitre sale.
Lucas sentit une pointe de gêne. Pourquoi cette femme le regardait-elle ainsi ? Avait-elle quelque chose à lui reprocher ?
Il haussa les épaules, continua son chemin.
Dans la mezzanine
Alexandre avait tout vu. Il s'approcha de Camille, qui respirait profondément.
« Il ne t'a pas reconnue, » dit-il, presque incrédule.
« Non. » Sa voix tremblait, à peine. « Il ne m'a jamais vraiment regardée. Pourquoi commencerait-il aujourd'hui ? »
« Tu es déçue ?
« Soulagée. » Elle ajusta son collier. « Il va le regretter. »
Côté parking
Lucas monta dans sa voiture, les mains moites. Il avait l'impression d'avoir oublié quelque chose d'important. Cette femme, sur la mezzanine... son profil, son port de tête...
Il sortit son portable, chercha une photo de Camille – celle du contrat de mariage, qu'il avait gardée par négligence. Il la regarda longuement.
Le visage rond, les cheveux plats, le regard timide.
Rien à voir avec la reine de glace de la mezzanine.
« Non. Pas possible. »
Il rangea le téléphone, démarra en trombe. Dans son rétroviseur, la salle des ventes s'éloignait, emportant avec elle le fantôme d'une femme qu'il n'avait même pas su voir.
Chez Camille – même nuit
Elle s'était déshabillée devant son miroir. Le collier de perles brillait sur sa peau nue. Elle l'enleva, le rangea dans son écrin.
Alexandre frappa à la porte.
« Tu veux qu'on fête ça ? »
« Non. » Elle enfila un pyjama de soie. « Ce n'est qu'une première bataille. La guerre ne fait que commencer. »
« Il va finir par comprendre. »
« Quand il comprendra, » dit-elle en éteignant la lumière, « il sera déjà à genoux. »
Elle s'allongea, fixa le plafond. Dans l'obscurité, elle revit le regard de Lucas – ce regard vide, indifférent, qui l'avait traversée comme une ombre.
Quatre ans de mariage. Et il ne me reconnaît même pas.
La douleur fut aiguë, brève. Puis la colère prit le relais, chaude et salvatrice.
« Dors bien, Lucas, » murmura-t-elle. « Demain, tu auras une mauvaise surprise. »
Dehors, la lune luisait, implacable. Et quelque part dans la ville, un homme allait bientôt comprendre qu'il avait perdu bien plus qu'une femme.
Il avait perdu son avenir.