Il inspira profondément. Ophélie. Depuis six mois, elle était sa maîtresse officieuse. Il l'avait rencontrée lors d'une soirée caritative, séduit par son rire facile et son mépris affiché des convenances. Elle était l'exact opposé de Camille : bruyante, exigeante, imprévisible.
L'exact opposé de celle qu'il avait trahie.
« Faites-la entrer. »
Ophélie déboula dans le bureau comme une tornade. Robe rouge moulante, talons aiguilles, sac à main criard. Elle sentait le parfum à dix mètres – le même flacon qu'il avait laissé traîner dans la mallette, la veille. Pour faire quoi ? Pour humilier Camille, sans doute. Pour lui montrer qu'il avait déjà remplacé.
« Lucas, mon chéri ! » Elle se jeta à son cou, déposa un baiser bruyant sur sa joue. « J'ai appris que la sorcière avait enfin signé. C'est merveilleux ! »
Il se dégagea doucement. « Ne l'appelle pas comme ça. »
Ophélie haussa un sourcil, surprise. « Comment ? Sorcière ? Mais c'est toi-même qui... »
« J'ai changé d'avis. » Il se leva, alla vers la fenêtre. De là-haut, Paris ressemblait à une fourmilière. Des millions d'êtres insignifiants. Lui y compris, peut-être.
Ophélie croisa les bras. « Attends. Tu n'as pas l'air content. Qu'est-ce qui se passe ? »
Il hésita. Lui parler de Camille Delacroix ? De la banque, du prêt refusé ? Ophélie n'avait rien à voir avec ses affaires. D'ailleurs, elle ne s'y intéressait pas. Seulement à son argent, son statut, son nom.
Comme Camille, au fond ? Non. Camille ne lui avait jamais demandé un centime.
« Rien. C'est juste le stress. »
Elle s'approcha, posa une main sur sa nuque. Ses ongles longs griffèrent légèrement la peau. « Alors laisse-moi te détendre. Ce soir, dîner aux Bougainvilliers. Je te réserve une table. »
Il faillit refuser. Mais à quoi bon ? C'était ça, sa vie désormais : des dîners clinquants, des sourires de façade, et le vide au fond du ventre.
« D'accord. À vingt heures. »
Quand Ophélie fut partie, il sortit son portable et regarda la photo de Camille – celle qui figurait sur son contrat de mariage. Elle souriait timidement, une mèche de cheveux lui tombant sur l'œil. Elle était belle, ce jour-là. Tellement belle.
Pourquoi ne le lui avait-il jamais dit ?
Camille – 17h00, hôtel particulier
Elle avait passé l'après-midi à étudier les dossiers. La galerie d'art « Le Cercle », propriété d'Ophélie Vernet – achetée grâce à un prêt du groupe Moreau, garanti par Lucas. Un petit caprice de maîtresse, offert sur un plateau d'argent.
Six cent mille euros. Une somme ridicule pour Lucas, mais qui représentait un levier intéressant.
Alexandre entra dans la bibliothèque, où Camille avait étalé des papiers partout.
« Tu as trouvé ton premier coup ? »
Elle désigna le dossier. « La galerie. Elle appartient à Ophélie, mais le prêt est signé par Lucas. Et devine qui détient la banque qui a financé le prêt ? »
Alexandre siffla. « Nous. »
« Exactement. Et la clause de remboursement est exigeante : en cas de défaut de paiement, la banque peut saisir le bien. » Elle sourit froidement. « Ophélie n'a pas payé les trois dernières mensualités. »
« Tu veux lui prendre sa galerie ? »
« Non. Je veux la menacer de le faire, pour qu'elle se tourne vers Lucas. Et Lucas, qui n'a plus de crédit chez nous, devra trouver l'argent ailleurs. » Elle se leva. « Ça va lui mettre la pression. Et j'adore la pression. »
Alexandre la regarda, admiratif et inquiet à la fois. « Tu es devenue redoutable. »
« J'ai toujours été redoutable. » Elle rangea les dossiers. « J'avais juste oublié. »
Son téléphone vibra. Un message d'un numéro inconnu : « Camille. Je sais que tu as refusé le prêt. Explique-moi pourquoi. On peut s'arranger. - Lucas »
Elle lut le message à voix haute pour Alexandre, puis rit sèchement.
« Il croit encore que tout s'arrange avec de l'argent. »
« Que vas-tu répondre ? »
Elle tapa : « Renseigne-toi sur Ophélie. Sur ses comptes. Et reviens me parler quand tu auras compris. » Puis elle ajouta : « Et n'essaie pas de me recontacter avant. Je t'ai bloqué. »
Elle bloqua son numéro. Rangea le téléphone.
Alexandre leva un sourcil. « Tu ne veux pas le voir se débattre ? »
« Si. Mais je veux qu'il souffre d'abord. Qu'il se pose des questions. Qu'il doute. » Elle attrapa son épée d'escrime, caressa la lame. « La douleur, ça se savoure à petites doses. »
Lucas – 19h00, penthouse
Il avait reçu le message de Camille une heure plus tôt. Depuis, il tournait en rond.
« Renseigne-toi sur Ophélie. Sur ses comptes. »
Qu'est-ce qu'elle voulait dire ? Il connaissait Ophélie : une artiste talentueuse, certes un peu dépensière, mais rien de plus. Il l'avait aidée à acheter sa galerie, c'est vrai. Mais les mensualités ? Il n'avait jamais vérifié.
Il appela son comptable.
« Monsieur Moreau ? »
« Les comptes d'Ophélie Vernet. Je veux tout savoir. Dettes, revenus, échéances. »
Un silence gêné. « Je... je n'ai pas accès à ses comptes personnels, Monsieur. Mais je peux vous dire que le prêt pour la galerie n'a pas été honoré depuis trois mois. La banque Delacroix nous a envoyé un avertissement. Je pensais que vous étiez au courant. »
Lucas sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage. Trois mois. Trois mois qu'elle ne payait pas, et il n'avait rien vu. Parce qu'il ne regardait pas. Parce qu'il était trop occupé à gérer ses propres déboires.
« Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé ? »
« J'ai envoyé un rapport mensuel. Vous ne les lisez pas, Monsieur. »
La vérité lui cingla le visage. Il ne lisait pas les rapports. Il ne lisait pas les comptes. Il ne regardait pas sa femme. Il ne voyait rien de ce qui l'entourait.
Imbécile.
« Envoyez-moi tout ce que vous avez sur Ophélie. Maintenant. »
Il raccrocha, le cœur battant. Ophélie. Elle l'avait trompé ? Non, pas trompé – il n'était pas sûr. Mais elle lui avait caché ses difficultés. Elle avait continué à dépenser son argent sans rien dire.
Comme Camille, au fond ? Camille aussi cachait des choses.
Mais Camille, elle, ne lui avait jamais coûté un centime. Elle vivait chichement, n'achetait rien, ne demandait rien. Il se souvint d'un anniversaire où elle avait voulu lui offrir une montre. Une simple montre en argent, pas chère. Il l'avait regardée avec mépris.
« Ce n'est pas votre genre, Madame Moreau. Gardez votre argent. »
La honte lui noua l'estomac.
Ophélie – 21h00, restaurant Les Bougainvilliers
Elle était magnifique dans sa robe verte, les cheveux relevés, le sourire éclatant. Lucas, en face d'elle, paraissait ailleurs.
« Tu es distant, ce soir. »
Il leva les yeux. « Ophélie, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu avais du retard dans les paiements de la galerie ? »
Son sourire vacilla, juste une seconde. Puis elle se reprit.
« Ce n'est qu'un petit contretemps. Les ventes n'ont pas été bonnes ce trimestre. Mais ça va s'arranger. »
« Trois mois de retard, ce n'est pas un petit contretemps. C'est un problème sérieux. » Il posa sa fourchette. « La banque Delacroix menace de saisir. »
Elle blêmit. « La banque Delacroix ? Mais... c'est ta banque, non ? Tu peux leur parler, arranger ça. »
« Non. Je ne peux pas. » Il n'ajouta pas pourquoi. Il n'avait pas envie d'expliquer que Camille, son ex-femme, était la directrice. La honte était trop grande.
Ophélie crispa les doigts. « Alors qu'est-ce que je fais ? »
« Tu rembourses. » Sa voix était sèche. « Je t'avancerai l'argent, mais tu me rembourseras. Avec intérêts. »
Elle ouvrit la bouche, choquée. « Lucas ! Ce n'est pas ainsi qu'on traite... »
« Comment traite-t-on une maîtresse ? » Il se leva brusquement, jeta une liasse de billets sur la table. « Je rentre. Finis ton dîner seule. »
Il sortit sans se retourner. Dans la rue, la fraîcheur du soir lui fit du bien. Il leva les yeux au ciel. Pas une étoile. Comme son cœur, sans doute.
Son téléphone sonna. Le comptable. « Monsieur Moreau, j'ai les comptes d'Ophélie. Ce n'est pas joli. Elle a des dettes ailleurs, des prêts à la consommation, des découverts. Et je crois... je crois qu'elle a utilisé votre nom pour obtenir un deuxième prêt. »
Lucas sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Combien ? »
« Au total, près de deux cent mille euros. »
Deux cent mille. La somme qu'il avait donnée à Camille dans le divorce – le double, presque. Et pendant ce temps, sa maîtresse le trompait financièrement.
Il éclata d'un rire nerveux, presque hystérique.
« Monsieur Moreau ? »
« Rien. Envoyez-moi tout par écrit. Et préparez une rupture de contrat. »
« Avec Ophélie ? »
« Avec tout. »
Il raccrocha. Au loin, la tour Eiffel scintillait, indifférente. Il pensa à Camille, à son sourire discret, à ses mains douces, à sa façon silencieuse d'arranger les coussins sur le canapé.
Tu m'as menti, toi aussi. Mais au moins, tu ne m'as jamais volé.
Camille – 22h30, sa chambre
Elle relisait le dernier message qu'elle avait envoyé à Lucas. « Et n'essaie pas de me recontacter avant. Je t'ai bloqué. »
Était-ce trop cruel ? Peut-être. Mais après quatre ans d'humiliation, elle avait le droit d'être cruelle.
Alexandre passa la tête par la porte entrouverte. « Je voulais te dire : Bernard a réussi à acheter la galerie. Par l'intermédiaire d'une société écran. Demain matin, Ophélie n'aura plus rien. »
Camille hocha la tête. « Et Lucas ? »
« Lucas a demandé tous les comptes d'Ophélie à son comptable. Il commence à se douter. »
« Parfait. » Elle se glissa sous les draps, comme une enfant. « Qu'il doute. Qu'il fouille. Qu'il découvre à quel point il a été aveugle. »
Alexandre éteignit la lumière sur le pas de la porte. « Bonne nuit, petite sœur. »
« Bonne nuit. »
Dans l'obscurité, Camille ferma les yeux. Les larmes qu'elle avait retenues toute la journée coulèrent enfin, en silence. Pas de regret. Pas de pitié. Juste la tristesse ancienne, celle qui ne guérit jamais tout à fait.
Demain, je serai forte. Ce soir, je me permets de pleurer.
Elle s'endormit en serrant l'oreiller contre elle, comme si c'était son dernier refuge.