Modifier la teneur ionique de l'eau, rendre les particules moins infectieuses.
Je n'arrivais pas à croire que ma mère ait laissé ça là, au risque que quelqu'un marche dedans.
Regardant autour de moi dans la petite chambre parentale, je la découvris allongée sur le canapé à côté d'une paire de pantoufles de lapin mouillées. Sa tête reposait mollement sur le dossier. Elle me tournait le dos.
Un nœud se forma au creux de mon estomac tandis que je m'approchais. Je savais que ma mère était emmitouflée dans une couette, mais elle frissonnait quand même dessous. C'était une femme de petite taille avec un peu de ventre. Pour compenser son manque de hauteur, elle portait des cheveux auburn qui lui descendaient jusqu'à la taille. Sa chevelure lui tombait sur le visage comme une nappe d'huile. Je remarquai qu'elle respirait rapidement sous ses mèches sombres et trempées.
- M'man ?
Elle ne répondit pas. Je m'approchai davantage et lui serrai l'épaule. Son corps était rigide et glacé. C'était comme toucher l'épaule du David de Michel-Ange. Si elle n'avait pas immédiatement dégagé son épaule de ma main, je me serais demandé s'il s'agissait vraiment d'un être humain sous ces couvertures. Elle ramena l'épaisse couette en duvet plus près de ses épaules.
- Tu es vraiment f-froide, dis-je. Tu veux que j'augmente le chauffage ?
Aucune réponse.
Je n'avais pas besoin des battements de mon cœur révélateur pour savoir que quelque chose n'allait pas.
- H-hé... hé, dis-je. Réveille-toi. Je vais faire des pancakes pour le dîner, pour Grace et moi. Tu en veux ?
Elle tourna la tête, et je vis ses yeux s'agiter sous ses paupières closes.
- Maman ? répétai-je.
Finalement, ses paupières s'entrouvrirent. Je pouvais à peine distinguer ses yeux sous ses cheveux mouillés. J'eus le souffle coupé. De la lumière émanait d'entre ses paupières. Ses pupilles étaient brillantes, comme celles d'un chat.
- Q-qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux ? demandai-je en reculant d'un bond.
Elle était infectée. Je devais l'emmener à l'hôpital - tout de suite ! Restait-il du temps, même s'il ne pleuvait pas ? Mes yeux se tournèrent vers la fenêtre. Il n'y avait aucun espoir que la Pluie de la Ruine s'arrête. La pluie martelait les vitres avec tant de force que je pouvais entendre les cadres en bois craquer à chaque assaut. Au loin, je voyais la pluie tomber en rideaux denses, transformant presque les rues en rivière.
- Aïe !
Horrifiée, je regardai mon bras.
Ma mère venait de me mordre. Je n'en croyais pas mes yeux. Mon poignet saignait, marqué par plusieurs perforations. Je pouvais voir l'empreinte nette de ses dents sur ma peau pâle. Je la regardai se lécher les lèvres. Était-ce mon sang et ma chair sur ses lèvres ?
Je reculai. Ma mère rejeta la couette et glissa ses pieds dans ses pantoufles détrempées.
Je vis ses yeux luisants s'approcher comme deux torches dans la nuit. Elle en voulait encore.
Ploc, ploc - ses pantoufles gorgées d'eau claquaient sur le parquet.
De ses cheveux continuait de s'égoutter la Pluie de la Ruine.
Elle ne voulait pas seulement me dévorer. Elle allait m'infecter elle aussi.
Je ne savais pas ce qui me terrifiait le plus - devenir un vampire décérébré ou voir ma mère m'arracher un énorme morceau de chair du cou comme un steak cru.
L'enfermer dans la pièce. C'était mon seul espoir. Alors qu'elle tendait vers moi une main griffue, je tournai les talons et courus. Je remerciai le ciel que ma mère souffre d'arthrite et qu'elle ait un mauvais genou depuis qu'elle avait glissé sur des marches mouillées l'hiver dernier. Je claquai la porte de la chambre derrière moi et renversai un lourd meuble de couloir pour bloquer l'accès.
Je dévalai les escaliers et attrapai les clés de mon père sur la table de la salle à manger. L'eau me fouetta le visage en arrivant à la porte d'entrée. Grace se tenait devant la porte grande ouverte, et la pluie torrentielle s'engouffrait dans la maison. Elle se tenait là, les bras grands ouverts, comme si elle accueillait la tempête.
Ce spectacle d'horreur me laissa momentanément sans voix. Qu'est-ce qui lui prenait ? Grace n'avait que dix ans, mais elle savait que la Pluie de la Ruine était toxique.
- Qu'est-ce que tu fais ? lui lançai-je.
Oubliant le danger de la pluie, je m'avançai et tirai Grace en arrière par sa queue-de-cheval pour l'éloigner de la porte. Elle tourna ses yeux vers moi. Avec soulagement, je vis que même si sa peau était glacée, ses yeux ne brillaient pas.
- J'ai vu papa, dit-elle. Il a dit de lui laisser la porte ouverte.
- Espèce de nouille ! Papa n'est pas là, répliquai-je. On s'en va d'ici.
- Pourquoi ? demanda Grace d'un air rêveur en frissonnant. Elle était trempée de la tête aux pieds. Des mèches de cheveux noirs rebelles étaient collées sur son petit visage.
- Pas de questions. Je suis l'aînée, monte dans la voiture de papa tout de suite !
- Tu as seulement le permis ?
- J'ai le code, dis-je en jetant un coup d'œil vers l'étage.
J'entendis le fracas lourd du meuble renversé et le bruit de flacons de toilette en verre se brisant sur le sol. Elle arrivait. Il fallait faire vite. À mon âge, la plupart de mes amis avaient leur permis définitif depuis longtemps. Mes parents s'étaient toujours montrés surprotecteurs à mon égard à cause de ma santé fragile. Je m'étais toujours pliée à leurs inquiétudes, mais en cette nuit précise, j'aurais vraiment voulu avoir plus qu'un simple permis d'apprenti. Ce n'était pas la peur de me faire arrêter par un flic qui m'importait, c'était le fait que je n'avais jamais conduit seule sans surveillance. À présent, je devais apprendre à le faire, sur le tas, au beau milieu d'une catastrophe sans précédent.
- Tais-toi et suis-moi, Crevette. Je te promets que... ça n'a plus d'importance de toute façon.
Saisissant la petite main de Grace, je l'entraînai dans le garage. Au moins, Grace semblait plongée dans une sorte de transe tranquille et me suivit sans résistance. Je ne voulais pas qu'elle me demande où nous allions sans notre mère. Je n'avais pas le temps de lui expliquer que notre mère était infectée et qu'elle voulait nous dévorer. Je verrouillai la porte qui communiquait avec la maison derrière moi. Avec un peu de chance, dans son état de vampire, ma mère saurait rester à l'intérieur. Je poussai Grace sur la banquette arrière et appuyai sur la télécommande pour ouvrir la porte du garage.
Je n'avais jamais conduit une voiture toute seule auparavant. Toutes les heures d'entraînement accumulées jusqu'ici ne m'auraient pas été d'un grand secours : les rues étaient complètement inondées. Alors que la voiture se mettait à glisser et à déraper sur la chaussée, je sus que nous devions absolument retrouver notre père.