Lui, en revanche, n'était rien de tout cela. Simple assistant au service d'Alex, leur manager, il n'existait qu'à travers les ordres qu'il recevait. Son rôle se limitait à obéir, à anticiper les besoins des autres, et surtout à ne pas faire de vagues. Il n'avait pas le luxe de se rebeller. Il survivait, voilà tout.
Ce travail, il le supportait plus qu'il ne l'acceptait. À force, une question revenait sans cesse dans son esprit : ces gens-là possédaient-ils encore une once d'humanité ? Ils traitaient ceux qui dépendaient d'eux avec une froideur mécanique, une indifférence presque cruelle. Parfois, Damien avait la certitude qu'un animal domestique recevait davantage de considération que lui.
Cherchant un semblant de répit, il s'était installé discrètement sur un siège à l'écart, tentant de relâcher la tension accumulée. Voyager dans un jet privé restait, malgré tout, une expérience exceptionnelle. Il tourna la tête vers le hublot : en dessous, rien que l'immensité bleutée de l'océan, sans vie apparente, sans repère.
C'est à ce moment que Claire, mannequin de renommée internationale, au corps sculptural et à la beauté incontestable, posa brièvement les yeux sur lui. Elle remarqua sa posture relâchée, sa tête à moitié appuyée sur le dossier, et esquissa un sourire presque imperceptible. Puis, sans la moindre hésitation, elle laissa tomber son verre au sol.
« Oups. »
Le liquide s'étala sur le sol impeccable.
Damien sentit immédiatement la tension revenir. Il connaissait ce genre de situation. Chaque tentative de confort se retournait invariablement contre lui. Il aurait dû rester invisible.
« Où est passé ce bon à rien ? »
La voix d'Alex éclata, brutale.
« Ne me dites pas qu'il est assis ! Il se croit en vacances ? »
Sans attendre, Damien se précipita pour nettoyer le sol. Il n'eut même pas le temps de s'excuser qu'un coup violent le frappa au niveau des côtes. Il serra les dents.
« Tu crois qu'on te paie pour te reposer ? »
Il baissa la tête, contenant la colère qui grondait en lui. S'il avait pu, il aurait répondu autrement. Il aurait frappé. Mais ce genre de pensée restait enfermé dans son esprit, sans jamais franchir ses lèvres.
« Reste disponible. Ces dames doivent être servies sans délai. Et si tu relâches encore tes efforts, je te jure que je te balance hors de cet avion. »
Damien se redressa et s'éloigna, allant s'appuyer contre un accoudoir. Derrière lui, des rires éclatèrent. Jada, Evelyn et Tendzel – figures emblématiques d'un cercle de danse ultra sélect – se moquaient ouvertement de lui. Leur aisance, leur richesse, leur statut leur donnaient ce privilège.
Il sentit la honte le gagner. Un mélange d'impuissance et d'humiliation.
Pourtant, une présence se distinguait du reste. Assise à l'écart, plongée dans la lecture, Ayisha semblait étrangère à la scène. Cette jeune écrivaine, reconnue pour ses romans à succès, restait silencieuse, comme détachée du tumulte.
Lorsqu'elle releva les yeux, leurs regards se croisèrent. Dans le sien, il crut percevoir une forme de compassion. Une tristesse muette. Comme si elle comprenait.
Ce simple échange troubla Damien. Il ne sut comment l'interpréter. Était-ce de la pitié ? Une reconnaissance ? Il se sentit à la fois réconforté et désorienté.
« Damien. »
Une voix douce et provocante l'interpella.
Monalisa.
Célèbre actrice aux formes envoûtantes, elle incarnait un fantasme vivant. Autrefois, Damien n'aurait pas su détourner les yeux. Mais aujourd'hui, quelque chose avait changé.
« J'ai mal aux jambes. Viens me masser. »
Elle retira lentement ses talons, dévoilant des jambes parfaites, presque irréelles.
Les jumelles Mira et Laurette échangèrent un rire complice.
Avant même que Damien ne réagisse, Alex s'approcha, déjà irrité.
Sans protester, Damien s'agenouilla et commença à masser. Les rires reprirent, plus insistants.
Soudain, Monalisa glissa son pied vers lui et, dans un geste brusque, poussa son orteil contre ses lèvres. Un haut-le-cœur le saisit immédiatement.
Les éclats de rire redoublèrent.
Cette fois, c'en était trop.
Il se redressa brusquement.
« Ça suffit. Je ne peux pas continuer. »
Le silence se brisa aussitôt sous les protestations.
« Pardon ? »
« C'est pour ça que tu es payé ! »
« Tu n'as pas le choix. »
Alex s'avança, furieux.
Damien recula instinctivement, se dirigeant vers l'arrière de l'appareil.
« Arrête-toi immédiatement ! Tu veux mourir ? »
Il se retrouva acculé, le dos contre la paroi. Alex approchait, menaçant.
« Tu prends de l'assurance maintenant ? »
Mais Damien esquiva, se faufilant sur le côté.
La tension monta d'un cran.
Puis, soudain-
Une explosion assourdissante.
L'avion trembla violemment. L'équilibre fut rompu. Une descente brutale s'amorça.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« On va s'écraser ! »
Les cris envahirent la cabine. La panique se propagea instantanément.
Damien sentit son cœur s'emballer. Il n'avait aucune explication.
« Le cockpit ! » cria-t-il.
C'était leur seule chance.
Alex tenta de passer en premier, mais Damien le retint.
« Laissez-les passer ! »
Les femmes se précipitèrent.
« Lâche-moi ! » hurla Alex.
Avant que Damien ne réponde, une seconde explosion retentit.
Cette fois, l'impact fut dévastateur.
L'avion se déchira.
Un souffle violent aspira tout ce qui n'était pas solidement fixé.
Damien s'accrocha désespérément à la porte du cockpit. Sa main trouva le bras d'Alex.
« Aide-moi ! »
Malgré tout, Damien tira.
Mais le poids était énorme.
Ses muscles cédaient.
Alex, dans un geste désespéré, tenta de se hisser en s'appuyant sur lui.
Puis-
Il glissa.
Un cri déchirant.
Et il disparut dans le vide.
Damien resta figé une seconde, les yeux écarquillés.
Il faillit être emporté à son tour, mais trouva la force de se hisser à l'intérieur.
À peine avait-il repris son souffle que la réalité le frappa.
« Le pilote ?! »
Personne.
« Fais quelque chose... s'il te plaît... »
Les voix tremblaient.
Il était leur seul espoir.
Et lui-même n'était qu'un assistant.
Les missiles continuaient de siffler autour de l'appareil.
« Est-ce la fin ? »
Claire pleurait désormais, oubliant toute dignité.
Damien prit place aux commandes, tremblant.
Ses mains hésitaient.
Son esprit était vide.
Puis, dans un souffle brisé :
« Qu'est-ce que je dois faire... ? »