Ce dernier message, je l'ai lu dix-sept fois. Je le connais par cœur. Je pourrais le réciter sous la torture. Coltrane. Robe bleue. Le fait qu'il ait remarqué ma robe, qu'il s'en souvienne, qu'il l'associe à du jazz. C'est ridiculement romantique et ça me rend ridiculement heureuse.
- Tu flottes, constate Justine à la machine à café du bureau. Depuis trois semaines, tu flottes. C'est indécent.
- Je ne flotte pas. Je lévite.
- C'est la même chose.
- Non. Flotter, c'est subir. Léviter, c'est choisir de s'élever.
Elle me tend un gobelet en carton.
- T'es devenue philosophe en plus. Qu'est-ce qu'il t'a fait, ce mec ?
Je souffle sur mon café, un sourire aux lèvres.
- Il m'a touché la joue.
- Pardon ?
- Avec deux doigts. Comme ça.
Je mime le geste sur ma propre joue. Justine me regarde comme si j'avais annoncé mon départ pour une mission sur Mars.
- Il t'a touché la joue et depuis trois semaines tu planes ?
- Oui.
- Ma pauvre. T'es amoureuse d'un vampire émotionnel.
- C'est pas un vampire.
- Il te donne des miettes et tu fais un festin. C'est la définition du vampire.
Je n'écoute pas. Je ne veux pas entendre. Justine n'a pas rencontré Kévin, elle ne sait pas. Elle ne sait pas que derrière chaque miette il y a un effort colossal, une victoire sur lui-même, un pas loin de l'ombre qui l'habite.
Ce soir-là, je retrouve Kévin chez lui pour la première fois.
Il m'a envoyé l'adresse à quatorze heures : « 19h. 47 rue Ordener. Code 2874. 5e étage. » Pas de point d'interrogation, pas de « si tu veux ». Une convocation, toujours. Mais cette fois, j'ai l'impression d'avoir franchi un niveau dans un jeu vidéo amoureux dont il détient les manettes.
L'immeuble est façade blanche, balcons en fer forgé. L'ascenseur est en panne, évidemment. Je grimpe les cinq étages à pied, le souffle court en arrivant sur le palier. La porte est entrouverte.
- Entre. C'est ouvert.
Sa voix, grave et familière, me parvient de l'intérieur. Je pousse la porte et reste figée sur le seuil.
L'appartement est un studio. Petit, mais pas étouffant. Les murs sont tapissés d'affiches de concerts et de vinyles encadrés. Une platine trône sur une caisse en bois retournée. Des câbles serpentent partout, des enceintes imposantes encadrent une fenêtre qui donne sur les toits de Montmartre. Et partout, partout, des vinyles. Par centaines. Empilés, rangés, classés. Une bibliothèque vivante de musique noire.
- C'est chez toi, je souffle.
- C'est chez moi.
- C'est magnifique.
- C'est petit.
- C'est toi.
Il est debout près de la platine, un disque à la main. La pochette est usée, les coins cornés. Blue Train de John Coltrane. Il le glisse délicatement sur la platine, pose l'aiguille avec une précision d'horloger. Les premières notes de saxophone s'élèvent dans la pièce, chaudes, enveloppantes.
- Assieds-toi, dit-il en désignant un vieux fauteuil club en cuir craquelé. Je prépare à manger.
- Tu cuisines ?
- Ne sois pas surprise. Ça m'arrive.
Je m'enfonce dans le fauteuil qui sent le tabac froid et le temps. La musique live l'espace, le saxophone de Coltrane vrille l'air, et je regarde Kévin s'activer dans la kitchenette ouverte. Il coupe des légumes avec des gestes précis, fait revenir de l'ail dans une poêle, ajoute des tomates concassées. L'odeur emplit le studio.
- Tu m'impressionnes, je lance par-dessus la musique.
- Attends de goûter avant de t'extasier.
- Je parle pas de la cuisine. Je parle de toi. De tout ça. L'appartement, les vinyles, Coltrane. C'est cohérent. C'est habité.
Il ne répond pas tout de suite. Verse des pâtes dans l'eau bouillante. Essuie ses mains sur un torchon.
- Longtemps, je n'ai pas eu d'endroit à moi. Quand j'ai emménagé ici, j'ai décidé que chaque objet aurait un sens. Rien de décoratif. Rien d'inutile.
- Rien qui fait semblant.
- Exactement. Tu commences à comprendre.
- Je commence.
Il dresse deux assiettes sur la petite table pliante près de la fenêtre. Pâtes à la sauce tomate, basilic frais, parmesan. Simple. Parfait. On mange dans la pénombre, la seule lumière vient d'un lampadaire à l'abat-jour orange et de la Lune qui perce à travers la vitre.
- Alors ? il demande.
- Excellent.
- Tu dis ça pour me faire plaisir ?
- Je t'ai promis de ne pas faire semblant. C'est excellent. Vraiment.
Il esquisse ce demi-sourire que je collectionne comme un trésor. On termine le repas en parlant de tout, de rien. Son enfance dans le Vaucluse avant la mort de sa mère. Les cigales, les champs de lavande, le ciel qui s'embrase en été. Mon enfance à Nantes, moins tragique mais tout aussi solitaire. Mes parents divorcés, une mère qui s'est reconstruite, un père qui s'est effacé.
- On est deux solitudes, je constate en repoussant mon assiette.
- Peut-être que deux solitudes, ça peut faire un début de quelque chose.
Je le regarde. Ses yeux noirs sont moins sombres ce soir. Plus velours que bitume. La fatigue adoucit ses traits, ou peut-être autre chose. Peut-être la confiance qui pousse doucement, fragile comme une pousse au printemps.
- Kévin ?
- Oui ?
- Merci de m'avoir invitée.
- Merci d'être venue.
Coltrane s'est tu. Le silence retombe, mais il n'est pas vide. Il est plein de ce qui vient d'être partagé : un repas, des histoires, des silences complices, et cette sensation grisante que nous sommes en train de construire une bulle.
- Je vais débarrasser, dit-il.
- Je t'aide.
- Non. Reste assise.
Il ramasse les assiettes. Soudain, sa main accroche un verre vide qui tombe au sol et explose en éclats.
- Merde.
Il s'accroupit pour ramasser. Je me lève instinctivement.
- Attends, je vais t'aider, fais voir.
- Non, c'est bon, laisse.
- Kévin.
- J'ai dit laisse.
Sa voix est dure. Plus dure qu'il ne l'a jamais été avec moi. Je me fige, à mi-chemin entre la chaise et lui. Il ramasse les débris à mains nues, les dents serrées. Un éclat lui entaille la paume. Un filet de sang coule sur son poignet.
- Tu saignes.
- C'est rien.
- Montre-moi.
- J'ai dit que c'était rien !
Il se redresse brusquement. Son regard est noir. Vraiment noir cette fois. Fermé. Hostile. Ce n'est plus le Kévin qui m'a touché la joue. C'est un étranger. Un bloc de marbre taillé dans l'urgence.
- Kévin, qu'est-ce qui se passe ?
- Rien. Tout va bien.
- Tu hurles parce que je veux t'aider à ramasser un verre cassé. Évidemment que tout ne va pas bien.
- Je ne hurle pas.
- Si. Tu hurles.
Il baisse les yeux. Sa main saigne toujours, les gouttes tombent sur le parquet. Il inspire longuement, expire lentement. Sa mâchoire se décrispe de quelques millimètres.
- Pardon, dit-il d'une voix plus basse.
- C'est pas des excuses que je veux. C'est comprendre. Pourquoi un verre cassé te met dans cet état ?
Il ne répond pas. Pose les débris dans l'évier. Attrape un torchon propre et l'enroule autour de sa main sans un mot. Je m'approche doucement, comme on approche un animal blessé.
- Kévin. Regarde-moi.
Il relève la tête. Son regard est redevenu cette forêt la nuit. Sauf que cette fois, je distingue quelque chose entre les arbres. De la peur. De la vraie peur. Pas celle du verre cassé. Celle de ce qui se cache derrière.
- Ma mère a cassé un verre, dit-il enfin.
Sa voix n'est plus qu'un murmure rauque.
- Juste avant le diagnostic. Elle a cassé un verre dans la cuisine, et elle s'est mise à pleurer. Pas à cause du verre. À cause de ce que le médecin venait de lui annoncer au téléphone. J'étais là. J'ai vu ses mains trembler, j'ai vu le sang couler, j'ai vu mon père arriver et la prendre dans ses bras. Et c'est ce jour-là que tout a basculé. Le verre cassé, c'est le bruit de la fin du monde.
Mes yeux se remplissent de larmes. Je ne les retiens pas. Il ne veut pas de pitié, d'accord. Mais il n'a pas dit qu'il ne voulait pas d'émotion.
- Je ne savais pas.
- Personne ne sait. Je n'en ai jamais parlé. Pas même à Lucas.
Je fais un pas vers lui. Puis un autre. Je suis tout près maintenant. Je pourrais tendre la main et toucher son torse.
- Pourquoi tu me le dis à moi ?
- Je ne sais pas.
- Je crois que tu sais.
Il pose sa main valide sur mon épaule. Légère. Hésitante.
- Peut-être que je commence à en avoir marre de porter ça tout seul.
- Alors porte-le avec moi.
- C'est lourd, Laura. Très lourd.
- Je suis plus solide que j'en ai l'air.
Il me regarde. Ses yeux brillent. Pas de larmes je ne suis pas sûre qu'il sache pleurer mais une brillance. Un éclat humide qui transforme le bitume en velours mouillé.
- Tu n'as pas peur.
- Pas de toi.
- C'est pareil.
- Non. J'ai peur de te perdre, j'ai peur de te blesser, j'ai peur de ne pas être à la hauteur. Mais je n'ai pas peur de toi. Toi, je te veux.
Il retire sa main de mon épaule. La lève vers mon visage. Sa paume entaillée, entourée du torchon taché de rouge, effleure ma joue. Comme l'autre soir. Mais en plus fort. En plus fragile.
- Tu es la seule, dit-il.
- La seule quoi ?
- La seule qui ne recule pas.
- Parce que je ne reculerai pas. Même si tu hurles. Même si tu casses mille verres. Même si tu me racontes tous les pires jours de ta vie.
Il pose son front contre le mien. Nos souffles s'emmêlent. La musique s'est tue, mais je jurerais entendre un saxophone au loin, quelque part dans Montmartre, jouer une note bleue pour nous.
- Reste, murmure-t-il. Cette nuit. Reste.
- Je reste.
Pas de baiser. Pas tout de suite. Juste deux fronts appuyés l'un contre l'autre, deux respirations qui trouvent leur rythme, deux solitudes qui se touchent.
Plus tard, il me prêtera un t-shirt trop grand. Je me glisserai dans son lit une place, contre le mur, et lui s'allongera à côté, sur la couette, sans me toucher. On parlera dans le noir. De sa mère. De ses rires à elle, qu'il a oubliés. Des chansons qu'elle chantait en faisant la cuisine. De mon père, que j'appelle deux fois par an. Des choses qu'on perd et qu'on ne retrouve jamais.
Et puis, au milieu de la nuit, sa main cherchera la mienne. Ses doigts froids s'entrelaceront aux miens. Il ne dira rien. Moi non plus.
Mais ça voudra tout dire.
Au petit matin, je me réveillerai avant lui. Je regarderai son visage endormi, apaisé pour la première fois. Ses traits détendus. Sa respiration lente. Ses cils noirs posés sur ses joues. Il ressemblera à un enfant qui a enfin cessé de lutter contre le sommeil.
Je ne bougerai pas. Je garderai sa main dans la mienne. Et je me ferai une autre promesse, plus folle encore que la première.
Je resterai. Quoi qu'il arrive.
Je ne sais pas encore à quel point cette promesse va être mise à l'épreuve.
À suivre...