Je vérifie mon téléphone toutes les quarante secondes. Pas de message. Pas de « je suis en retard », pas de « je serai là dans cinq minutes ». Rien. Kévin dans toute sa splendeur.
- Tu l'attends ou tu le fuis ? chuchote une voix derrière moi.
Je sursaute. Kévin est là, à trente centimètres, une veste sombre sur les épaules, ses éternelles boots, et une lueur que je ne lui connaissais pas encore dans le regard : de l'amusement. À peine. Mais présent.
- Tu m'as fait peur .
- Tu surveillais la rue dans le mauvais sens.
- Je surveillais pas, je... admirais l'architecture.
- Bien sûr.
Il ne sourit pas vraiment, mais sa bouche dessine une courbe moins sévère que d'habitude. Je prends ça comme une victoire personnelle.
- Tu es à l'heure, je remarque.
- J'ai failli ne pas l'être.
- Qu'est-ce qui t'a décidé ?
- La curiosité. Encore.
Je secoue la tête en riant et le précède dans la galerie. L'intérieur est blanc, épuré, troué de projecteurs qui découpent la pénombre en îlots de lumière. Les photos de Charlotte, mon amie d'enfance, tapissent les murs. Des toits de Paris à l'aube. Zinc, ardoise, cheminées de pierre, lucarnes. Des perspectives que personne ne voit jamais parce que personne ne lève les yeux à six heures du matin.
- Tu connais la photographe ? demande Kévin en s'arrêtant devant un cliché de la tour Saint-Jacques prise depuis les toits de la rue de Rivoli.
- Charlotte. On a grandi ensemble à Nantes. Elle a toujours eu un appareil photo greffé à la main. Elle disait qu'elle voulait capturer la lumière avant que le monde ne l'abîme.
- Poétique.
- C'est une poète. Enfin, une poète qui fait des photos. Une photète.
- Photète. Le mot n'existe pas.
- Il existe depuis que je l'ai inventé il y a trois secondes.
Il tourne la tête vers moi. Ce regard sombre qui fouille, qui sonde, qui déchiffre. Je commence à m'y habituer, même si ça me fait toujours le même effet : une décharge électrique le long de la colonne vertébrale.
- Tu inventes beaucoup de choses ?
- Seulement quand la réalité ne me suffit pas.
- Et en ce moment, elle te suffit ?
Je plante mes yeux dans les siens.
- De plus en plus.
Un ange passe. Un vrai, cette fois. Pas un pigeon suicidaire. Kévin soutient mon regard quelques secondes de plus que nécessaire, puis se détourne vers la photo suivante.
- Celle-là est différente, dit-il en désignant un tirage légèrement décadré. Regarde le grain. On dirait presque de la peinture.
- Charlotte a fait une série à l'argentique. Elle dit que le numérique, c'est pour les gens pressés. L'argentique, c'est pour ceux qui acceptent l'attente.
- J'aime bien cette idée.
- Ça ne m'étonne pas. Tu es un spécialiste de l'attente, non ? Attendre avant de répondre aux messages, attendre avant de venir, attendre avant de faire confiance.
- Tu marques un point.
- Un seul ?
- Pour l'instant.
Il s'éloigne vers le cliché suivant. Je le suis, un sourire idiot collé aux lèvres. Charlotte, qui discute avec des invités à l'autre bout de la salle, m'aperçoit et me fait un coucou discret. Je lui réponds par un signe de tête. Plus tard. Pour l'instant, je suis occupée à déchiffrer l'énigme Kévin.
- Et toi ? il demande soudain en s'arrêtant devant une photo de la basilique du Sacré-Cœur nappée de brume. Tu es plutôt numérique ou argentique ?
- Moi ? Je suis plutôt polaroïd.
- C'est-à-dire ?
- Immédiate. Impulsive. Parfois floue. Mais authentique.
Il hoche la tête, pensif.
- Je crois que je préfère le polaroïd.
- Vraiment ?
- Vraiment. Le numérique triche. L'argentique attend trop. Le polaroïd, c'est l'instant. Brut, imparfait, irrattrapable.
J'ai l'impression qu'on ne parle plus du tout de photographie.
- Tu sais quoi, Kévin ? je lance, le cœur battant un peu trop vite. Si tu continues à dire des trucs comme ça, je vais finir par croire que tu n'es pas si insaisissable que tu le prétends.
- Je n'ai jamais prétendu être insaisissable. J'ai dit que je ne restais pas.
- Nuance.
- Nuance fondamentale.
On se dévisage. Deux aimants qui hésitent encore entre attraction et prudence. Je cherche une repartie quand une voix joyeuse éclate derrière nous.
- Laura ! Tu es venue .
Charlotte fond sur moi et me serre dans ses bras. Elle sent le parfum à la vanille et la pellicule photo, un mélange qui me ramène instantanément à nos après-midi d'adolescentes à mitrailler le jardin de mes parents.
- Je te présente Kévin, je dis en me dégageant. Un ami.
- Ami, répète Charlotte en toisant Kévin avec une curiosité non dissimulée. Enchantée. Vous aimez les photos ?
- Celles-ci, oui.
- Oh, un compliment laconique. J'adore. Laura, tu fréquentes des gens mystérieux maintenant ?
- J'essaie, je réponds en riant.
Charlotte nous abandonne pour accueillir d'autres invités, non sans m'avoir glissé un « Il est canon mais il fait peur » à l'oreille. Je la regarde s'éloigner en me mordant la joue.
- Elle est sympa, commente Kévin.
- Tu dis ça sans enthousiasme.
- Je le pense sans enthousiasme. C'est différent.
Je ris. Un vrai rire, sonore, que je ne retiens pas. Et là, pour la première fois depuis qu'on se connaît, Kévin fait quelque chose d'extraordinaire.
Il sourit.
Pas une ombre de sourire. Pas un pli ironique. Un vrai sourire, bref mais indéniable, qui transforme son visage et me coupe le souffle.
- Tu devrais faire ça plus souvent, je murmure.
- Quoi ?
- Sourire.
Le sourire s'évanouit presque aussitôt, comme s'il se rappelait qu'il n'en avait pas le droit. Mais je l'ai vu. Il existe quelque part en lui une joie enfouie, un muscle oublié, une étincelle que la vie n'a pas tout à fait étouffée.
- J'ai faim, déclare-t-il brusquement.
- Pardon ?
- Faim. Depuis tout à l'heure. On peut manger quelque part ?
Le virage est si brutal que je mets trois secondes à atterrir.
- Oui. Oui, bien sûr. Il y a un petit resto thaï au coin de la rue. Pas cher, pas prise de tête.
- Allons-y.
Il se dirige vers la sortie sans vérifier si je le suis. Je jette un dernier coup d'œil à Charlotte qui me fait un pouce levé exagéré, et j'emboîte le pas de Kévin dans la nuit parisienne.
Le restaurant est minuscule, six tables collées les unes aux autres, des lanternes en papier suspendues au plafond, une odeur de citronnelle et de lait de coco qui embaume l'air. On s'installe près de la vitre embuée. Le menu est plastifié, les plats portent des numéros.
- Qu'est-ce que tu prends ? je demande.
- Le 23. Poulet aux noix de cajou.
- Classique.
- Efficace.
On commande. Le serveur est rapide, presque pressant. Les assiettes arrivent fumantes. Je picore dans mon pad thaï en observant Kévin qui mange avec une concentration intense, comme s'il n'avait rien avalé depuis la veille.
- Tu manges toujours aussi vite ?
- Toujours.
- Pourquoi ?
- Parce que j'ai connu des périodes où la bouffe n'était pas garantie. Alors quand elle est là, je la mange. Sans traîner.
L'écho de ses six mois dans une voiture résonne entre les murs du restaurant thaï. Je ravale mon badinage.
- Je comprends.
- Je ne veux pas que tu comprennes. Je veux juste que tu saches.
- C'est la même chose.
- Non. Comprendre, c'est intellectuel. Savoir, c'est accepter.
Je pose ma fourchette.
- Alors je sais. Et j'accepte.
Il plante ses yeux dans les miens avec une intensité décuplée par la pénombre du restaurant.
- Vraiment ?
- Vraiment.
- Même si je te dis que j'ai volé pour manger, pendant ces six mois ?
Ma gorge se serre.
- Même si tu me dis ça.
- Même si je te dis que j'ai dormi dans des parkings, que j'ai fait la manche une fois, que j'ai détourné le regard quand des flics me demandaient mes papiers ?
- Même si tu me dis tout ça.
Il inspire longuement. Ses doigts se crispent autour de sa fourchette.
- Tu ne fuis pas.
- Je te l'ai dit. Je ne fuis pas.
- Pourquoi ?
Je réfléchis. Vraiment. Pas pour trouver une réponse jolie, mais une réponse vraie.
- Parce que toi non plus, tu ne fuis pas. Tu es là. Tu me parles. Tu me montres des choses que tu ne montres à personne. Et moi, ces choses-là, je les prends. Toutes. Même les moches.
Un long silence s'installe, mais il n'est pas lourd. Il est habité. Plein. Comme une pièce qu'on meublerait lentement.
- Laura.
- Oui ?
- Tu es la première personne depuis des années qui ne me donne pas envie de partir.
Mon cœur explose en silence. Un feu d'artifice discret que je garde pour moi. Je souris doucement, les yeux piquants.
- Alors ne pars pas.
- Pas ce soir.
Il reprend sa fourchette, mange une bouchée de poulet aux noix de cajou. La conversation glisse vers des choses plus légères. Son boulot. Le dernier album qu'il a mixé, un groupe de rock indé dont je n'ai jamais entendu parler mais dont il parle avec passion. Ses collègues. Le studio d'enregistrement perché dans le dix-huitième, une ancienne imprimerie transformée en cathédrale de sons.
- Tu m'y emmèneras ?
- Peut-être.
- Peut-être, c'est mieux que non.
- Avec toi, tout est mieux que non.
Je note mentalement cette phrase, je la grave dans un coin de ma mémoire, parce qu'elle ressemble à un pas. Un pas vers moi. Un pas loin du vide.
On termine le repas. Il insiste pour payer, je le laisse faire. Dehors, la nuit est fraîche, les trottoirs brillent après une averse qu'on n'a pas entendue. On remonte la rue de Turenne en silence.
- Je te raccompagne ? propose-t-il.
- À la soirée, c'est toi qui m'as dit que tu ne faisais pas semblant. Ne commence pas.
- Pardon ?
- Si tu me raccompagnes, c'est par politesse. Et la politesse, c'est une forme de semblant.
Il encaisse. Réfléchit. Puis :
- Je te raccompagne parce que j'ai envie de marcher avec toi. Pas par politesse.
- Alors oui.
On traverse le Marais, puis les quais, puis les ponts. Paris la nuit, c'est une confidence à ciel ouvert. Les réverbères tracent des halos orangés sur les pavés, la Seine charrie des reflets d'or, et Kévin marche à côté de moi, silencieux mais présent. Totalement présent.
Devant ma porte, rue des Écoles, on s'arrête.
- Merci pour ce soir, je dis. L'expo, le restaurant, la marche. Tout.
- C'est à moi de te remercier.
- Pourquoi ?
- Parce que tu ne m'as pas demandé d'être quelqu'un d'autre. Pas une seule fois.
Je m'avance. Très légèrement. Juste assez pour entrer dans sa bulle.
- Je ne te demanderai jamais ça. C'est toi que je veux. Pas une version de toi.
Il lève la main, hésite, puis pose deux doigts sur ma joue. Un geste minuscule, presque invisible. Mais sa peau est chaude, et ce contact me traverse comme une lame douce.
- Bonne nuit, Laura.
- Bonne nuit, Kévin.
Il retire sa main, recule de deux pas, puis trois. Tourne les talons. S'enfonce dans la nuit. Je reste sur le seuil jusqu'à ce que sa silhouette noire disparaisse au coin de la rue Saint-Jacques.
Dans mon appartement, je m'adosse à la porte refermée et je presse ma main contre ma joue, là où ses doigts se sont posés. La chaleur est déjà partie, mais l'empreinte reste.
Je n'allume pas la lumière. Je reste dans le noir, debout, et je souris bêtement dans l'obscurité. Le chat du voisin doit me regarder par la fenêtre et penser que j'ai perdu la tête. Il n'a pas tort.
Je l'ai perdue. Complètement.
À suivre...