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Amoureuse de son regard
img img Amoureuse de son regard img Chapitre 2 La traque
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Chapitre 7 Le baiser img
Chapitre 8 Les non dit img
Chapitre 9 L'écho des silences img
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Chapitre 2 La traque

Amoureuse de son regard

Chapitre 2 - La traque

Je me réveille avec une gueule de bois légère et une obsession lourde. Le soleil traverse mes rideaux comme s'il voulait me féliciter d'être encore en vie, mais moi, je n'ai qu'une idée en tête : Kévin. Son prénom tourne en boucle dans mon crâne, trois syllabes qui remplacent le café, la douche, la respiration.

- Tu es pathétique, Laura, je déclare à mon reflet dans le miroir de la salle de bain.

Mon reflet ne me contredit pas.

J'attrape mon téléphone. Dix-sept messages non lus dans la conversation de groupe de la soirée. Des photos floues, des remerciements émus de Sophie, une vidéo du type en pingouin qui hurle I Will Survive perché sur une table basse. Mais rien sur Kévin. Évidemment. Il n'est même pas dans le groupe.

Je tape frénétiquement : « Sophie, t'as le numéro de Kévin ? L'ami de Lucas ? »

Trois points de suspension apparaissent. Disparaissent. Réapparaissent. Puis la réponse tombe, assassine.

__ Non. Pourquoi ?

Pourquoi. Comme si elle ne savait pas. Comme si elle n'avait pas vu mon âme s'échapper de mon corps et ramper vers lui hier soir.

__Pour rien. Simple curiosité.

__Simple curiosité mon œil, t'es cuite ma pauvre. Demande à Lucas.

Lucas. Le fameux Lucas, l'ami mystérieux qui a introduit Kévin dans l'écosystème de notre bande. Je ne le connais quasiment pas. On s'est croisés trois fois, toujours dans des soirées, et je crois bien que je l'ai pris pour un décor une fois sur deux. Il travaille dans une boîte de production musicale, quelque chose comme ça. Il porte des bonnets même en été et rit très fort à ses propres blagues.

Je fouille mes contacts. Je l'ai enregistré sous « Lucas Soirée » avec un émoji bière à côté, ce qui en dit long sur la profondeur de notre relation. J'hésite trente secondes - ce qui, pour une fille impulsive comme moi, est une éternité - puis je me lance.

__Salut Lucas ! Désolée de te déranger un dimanche matin. Je cherche les coordonnées de Kévin, ton ami d'hier soir. Tu pourrais me les filer ?

Envoi.

Je jette le téléphone sur mon lit comme s'il était radioactif. Je fais les cent pas dans ma chambre. Je me brosse les dents avec une énergie frénétique. Je regarde par la fenêtre. Le chat du voisin me fixe avec jugement.

- Toi, ta gueule, je marmonne au chat.

Le téléphone vibre. Je plonge dessus.

__C'est pour quoi ?

Sérieusement ? Il me prend pour la CIA ? Je tape une réponse que j'efface, puis une autre, puis une autre encore. Trop détachée, trop évidente, trop désespérée. Finalement, je mise sur l'honnêteté.

« J'ai trouvé un truc qui lui appartient hier soir. Je voudrais le lui rendre. »

Techniquement, ce n'est pas un mensonge. Mon cœur lui appartient déjà, et j'aimerais bien le lui rendre ou plutôt, le lui donner pour de bon.

« Ah OK. Tiens : 06 XX XX XX XX. Mais il répond jamais aux inconnus, préviens-le que tu vas l'appeler. »

Je fixe l'écran. Ces dix chiffres dansent devant mes yeux comme une combinaison de coffre-fort. Je les enregistre immédiatement sous « Kévin » nom de contact sobre, aucun émoji.

Puis je bloque.

Qu'est-ce que je lui dis ? « Salut, c'est Laura, la fille à la robe tachée de bière, tu te souviens ? » Pathétique. « Kévin, j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu as dit sur les fragments et je crois que je veux être le puzzle entier de ta vie. » Flirt suicidaire. « Yo. » Trop décontracté, il va croire que je suis une meuf qui dit « yo ».

Je tape, j'efface, je retape. Le chat du voisin est toujours là, témoin silencieux de ma déchéance.

Finalement, je me lance :

« Salut Kévin, c'est Laura. On s'est parlé hier chez Sophie. J'aimerais beaucoup qu'on se revoie. »

Envoi.

Je pose le téléphone écran contre le matelas pour ne pas surveiller les petites coches bleues qui vont forcément m'obséder. Je tiens trente-deux secondes. Je retourne l'appareil. Rien. Pas de « vu », pas de réponse.

Je décide d'aller prendre l'air. C'est dimanche, il fait beau, les oiseaux chantent, la vie est belle et l'attente est une torture. Je descends acheter des croissants à la boulangerie en bas de chez moi. La boulangère me connaît.

- Alors ma p'tite Laura, en forme ?

- Amoureuse, je crois. Mais c'est compliqué.

- Comme toujours, dit-elle en glissant un pain au chocolat bonus dans mon sac. Tenez, celui-là c'est pour le courage.

Je l'embrasserais presque. Je rentre chez moi en grignotant le pain au chocolat sur le trottoir, mon téléphone serré dans la main libre comme une grenade dégoupillée.

Toujours rien.

Je passe l'après-midi à scroller sur Instagram. Je cherche son compte. Kévin comment ? Kévin tout court, c'est aussi efficace que de chercher une aiguille dans une botte de foin. Je tente « Kevin ingé son », « Kevin Paris musique », « Kevin ami de Lucas ». Rien. Le mec est un fantôme numérique. Pas de profil Facebook visible, pas de LinkedIn, pas de Twitter. À vingt-quatre ans, dans notre époque, c'est presque suspect.

- Il est peut-être espion, je dis au chat du voisin qui a changé de fenêtre mais pas de jugement.

À dix-sept heures douze précises, mon téléphone vibre. Je me jette dessus comme une lionne sur une gazelle.

Kévin. Il a vu. Il répond.

« Pour quoi faire ? »

Je relis le message cinq fois. Trois mots. Pas « salut », pas « désolé j'ai pas vu ton message », pas « avec plaisir ». Juste cette question brute, directe, chirurgicale.

Pour quoi faire.

Je reste interdite. Il ne facilite rien. Il ne mâche rien. C'est déstabilisant, et en même temps, c'est exactement ce qui m'a attirée hier : cette honnêteté radicale qui ne laisse aucune place aux faux-semblants.

Je décide de jouer sur le même terrain.

__Parce que j'ai envie de te parler. Parce que tu m'intrigues. Parce que j'ai rarement rencontré quelqu'un qui ne fait pas semblant.

Envoi. Mon cœur tape contre mes côtes. Le « vu » s'affiche. Les minutes s'égrènent. Une. Deux. Cinq. Sept.

Puis :

« Café. Mardi. 15h. Le Petit Poucet, rue Oberkampf. »

Pas de point d'interrogation. Pas de « ça te va ? ». Une convocation. Je devrais être vexée, offusquée, indignée. Au lieu de quoi je bondis de mon lit en poussant un cri de victoire que le chat du voisin va mettre des semaines à digérer.

- IL A DIT OUI ! je hurle à mon appartement vide.

Enfin, il n'a pas dit oui. Il a émis un ordre concis comme on jette une bouée à quelqu'un qui se noie. Mais il a donné un lieu, une heure, et implicitement, la possibilité d'exister dans son champ de vision pendant une durée indéterminée. Pour moi, c'est un triomphe.

Je rappelle Sophie immédiatement.

- Il veut me voir mardi ! En tête-à-tête ! Dans un café !

- Attends, c'est qui « il » ? Ah oui, le grand sombre qui te regardait comme un meuble hier.

- Il ne me regardait pas comme un meuble. Il me regardait comme... comme une énigme.

- Une énigme qu'il a pas cherché à résoudre, si je me souviens bien. Il s'est barré sans dire au revoir.

Détail technique. Sophie ne comprend pas. Sophie n'a jamais aimé quelqu'un dès le premier regard. Elle fonctionne par étapes, par paliers, par évaluations rationnelles. Moi, je fonctionne par électrocution. Et hier, Kévin m'a électrocutée.

Le lundi passe dans un brouillard total. Au travail je suis assistante dans une agence de communication , je fixe mon écran sans voir les lignes, je réponds à côté aux mails, je souris béatement à des réunions ennuyeuses. Ma collègue Justine finit par me secouer l'épaule à la pause déjeuner.

- T'as gagné au loto ou t'es sous médicaments ?

- J'ai un rendez-vous demain.

- Avec qui ? Le pape ?

- Mieux. Un ingénieur du son qui cite des aphorismes sur les fragments humains.

Elle me dévisage, circonspecte.

- Laura, méfie-toi. Les mecs trop profonds dans les soirées, c'est soit des génies, soit des narcissiques.

- Ou les deux.

- C'est censé me rassurer ?

Je hausse les épaules. Rien ne pourrait entamer mon enthousiasme. Je rentre chez moi le soir, je prépare trois tenues différentes que je dispose sur mon lit comme des offrandes à un dieu capricieux. La robe noire ? Trop premier rendez-vous. Le jean et le pull ? Trop décontractée. La jupe et le chemisier ? Trop bureau. Finalement, j'opte pour un pantalon cigarette, un top bleu nuit et une veste en cuir. Élégant mais pas coincé. Moi mais en mieux.

Mardi, treize heures trente. Je suis prête avec une heure et demie d'avance. Je tourne dans mon appartement comme un lion en cage. Relis nos messages. « Pour quoi faire ? » Cette question me hantera jusqu'à la tombe.

Quatorze heures quinze. Je décide de partir, quitte à attendre sur place. Le métro est bondé, une vieille dame m'écrase les orteils avec son chariot, je m'en fous. Je flotte. Je lévite.

Quatorze heures cinquante-cinq. Le Petit Poucet est un de ces cafés parisiens à l'ancienne, avec des banquettes en moleskine rouge, un comptoir en zinc et un serveur à moustache qui vous appelle « ma p'tite dame ». Je choisis une table près de la vitre. Je commande un thé à la menthe que je bois sans sucre, les yeux rivés sur la porte.

Quinze heures. Pas de Kévin.

Quinze heures dix. Toujours rien. Le thé refroidit. Je vérifie mon téléphone. Pas de message.

Quinze heures vingt. L'angoisse s'infiltre. Et s'il ne venait pas ? Et si c'était un test ? Et si j'avais mal noté le lieu, l'heure, le jour ?

Quinze heures vingt-cinq. La porte s'ouvre. Une bouffée d'air frais s'engouffre dans le café, et avec elle, Kévin.

Il porte le même blouson que l'autre soir, un jean noir, des boots. Ses cheveux sont toujours aussi peu disciplinés, sa barbe un peu plus fournie. Il scrute la salle, me repère, s'avance sans hâte.

- Désolé pour le retard, dit-il en s'asseyant en face de moi. Je n'avais pas prévu de venir.

Je reste bouche bée.

- Comment ça, tu n'avais pas prévu de venir ?

- Je ne mens pas, Laura. J'ai failli ne pas être là.

Son regard plante ses yeux sombres dans les miens, et je ne sais pas si je dois le gifler ou l'embrasser.

- Pourquoi tu es venu, alors ? je demande, la voix plus tremblante que je ne voudrais.

Il attrape machinalement une pochette de sucre, la tourne entre ses doigts.

- Parce que j'étais curieux de savoir pourquoi tu veux recoller les fragments.

Mon cœur fait un looping. Il se souvient de notre conversation. Il se souvient de chaque mot. Il n'est pas venu pour moi, peut-être, mais il est venu. Et ça, pour l'instant, ça me suffit.

- Alors on commence par quoi ? je souris. La météo, ou directement le sens de la vie ?

Pour la première fois, quelque chose vacille dans ses yeux. Pas un sourire, non, mais presque. L'ombre d'une lumière.

- Commençons par un café. Noir, sans sucre.

Je fais signe au serveur, le cœur gonflé d'espoir et d'inconscience. Dehors, Paris poursuit sa course, et moi, assise en face d'un presque inconnu qui n'avait pas prévu de venir, je me sens plus vivante que jamais.

Je ne sais pas encore que certains rendez-vous sont des promesses, et d'autres des pièges. Pour l'instant, je savoure juste la victoire d'être là, à cette table, avec lui.

Le sucre craque entre ses doigts. La rencontre commence vraiment.

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