L'éclaireur qui m'accompagnait - un grand loup gris au pelage terne - n'a pas repris forme humaine pour me parler. Il est resté en loup, ses pattes crissant sur le gravier, et a poussé la porte métallique de son museau. Puis il m'a regardée avec ses yeux jaunes et plats, et m'a envoyé une unique pensée.
*C'est ici que tu crècheras. Ordre de l'Alpha. *
Il est reparti sans se retourner. J'ai entendu le bruit de ses griffes décroître sur le chemin, puis plus rien.
Je suis restée seule sur le seuil.
Le mobile-home était une épave. La carrosserie autrefois blanche était constellée de rouille et de mousse. Une fenêtre était fendue, l'autre condamnée par un volet en plastique qui pendait sur un gond cassé. À l'intérieur, une pièce unique avec un matelas posé à même le sol, une table en formica jaunie, une kitchenette dont l'évier était noir de crasse, et une odeur de renfermé, d'humidité et de vieille cigarette froide.
J'avais treize ans.
Je venais de perdre mes parents, ma meute, mon nom, et tout ce que j'avais jamais connu.
Et voilà ce qu'il me restait.
Je me suis assise sur le matelas. Je n'ai pas pleuré. Je crois que je n'avais plus de larmes. J'ai juste serré le bracelet de pierre de lune autour de mon poignet, celui que ma mère m'avait donné, et j'ai attendu.
Je ne savais pas quoi attendre. La mort, peut-être. Ou le matin.
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Les premiers jours, je ne suis pas sortie.
Personne n'est venu me chercher. Personne ne m'a apporté à manger. Personne ne m'a expliqué les règles, les horaires, les zones du territoire, les codes de la meute. J'étais une étrangère, une paria, une tache sur le paysage. Et les Crocs d'Argent avaient choisi de m'ignorer plutôt que de me chasser.
Le quatrième jour, la faim est devenue plus forte que la peur.
Je suis sortie.
Le territoire des Crocs d'Argent était vaste, bien plus que Lune Pourpre. Une propriété privée de plusieurs hectares, clôturée et surveillée. Au centre, loin de mon mobile-home pourri, se dressait le manoir de l'Alpha. Une grande bâtisse moderne en pierre grise et en verre fumé, avec des baies vitrées qui donnaient sur une cour intérieure pavée. Des voitures noires étaient garées devant. Des hommes en costume sombre allaient et venaient, des oreillettes vissées à l'oreille. Les Crocs d'Argent étaient riches. Puissants. Organisés.
Et ils me détestaient.
Dès que j'ai mis un pied hors du chemin de terre qui menait à mon mobile-home, les regards se sont tournés vers moi. Des femmes qui plissaient le nez en buvant leur café sur le perron de leurs maisons. Des enfants qu'on rappelait à l'intérieur en claquant la porte. Des hommes qui posaient une main sur leur ceinture - pas par menace, non, juste par réflexe. Comme si ma présence déclenchait une alerte silencieuse dans leur instinct.
Elle sent la sorcière.
Je l'ai entendu. Pas à voix haute. Dans le murmure de la télépathie de meute. Un bruissement de pensées hostiles qui couraient sous la surface des conversations normales. Je n'aurais pas dû pouvoir les capter. Je n'étais pas membre de cette meute. Le lien d'Alpha de Bram ne m'incluait pas.
Mais je les entendais quand même.
...odeur de magie...
...fille de la sorcière...
...pourquoi l'Alpha la garde...
...porte-malheur...
Ma mère m'avait dit un jour que les Sorcières de la Lune entendaient des choses que les loups ne percevaient pas. Que Séléné leur offrait des oreilles pour les murmures du monde. Je n'avais jamais compris ce qu'elle voulait dire.
Maintenant, je comprenais.
Et je regrettais de comprendre.
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La première semaine, j'ai survécu en volant.
Des restes de plateaux-repas laissés sans surveillance derrière les cuisines du manoir. Des fruits tombés des arbres à la lisière du territoire. De l'eau du robinet extérieur, bue à genoux comme un animal, le regard aux aguets.
La deuxième semaine, j'ai compris que voler allait me faire tuer.
Un jeune guerrier m'a surprise près des cuisines. Il n'a pas crié. Il n'a pas alerté l'Alpha. Il m'a juste attrapée par le col de mon sweat et m'a jetée contre le mur de béton. Ma tête a heurté la pierre. Du sang a coulé dans ma nuque.
"La prochaine fois que tu touches à la bouffe de la meute, je te brise les doigts. Un par un."
Il n'a pas attendu ma réponse. Il est parti.
Je suis restée prostrée contre le mur, la tête qui tournait, le goût du sang dans la bouche.
C'est à ce moment-là qu'elle est apparue.
Une femme. Ni jeune ni vieille. Des mains calleuses, un dos légèrement voûté, un jean usé et un t-shirt informe taché de lessive. Elle tenait un panier en plastique rempli de draps propres. Elle s'est arrêtée devant moi. Elle m'a regardée sans plisser le nez. Sans reculer.
Puis elle a posé son panier.
"Tiens."
Elle m'a tendu un morceau de pain. Noir, dur, à peine comestible. Le pain des restes, celui qu'on donne aux chiens de garde.
Je l'ai regardé sans comprendre.
"Prends", a-t-elle répété. "C'est pas grand-chose, mais c'est mieux que rien. Et rien, ici, c'est ce que tu auras si tu continues à voler."
J'ai pris le pain. Mes doigts tremblaient.
"Pourquoi vous m'aidez ?"
Elle a haussé les épaules.
"Parce que moi aussi, je sais ce que c'est. D'être tolérée sans être acceptée."
Elle a relevé sa manche. Sur son avant-bras, une vieille cicatrice en forme de croissant de lune. Une marque de morsure. Mais pas une morsure de combat. Une morsure de transformation. Une morsure de loup donnée à un humain.
"Je suis née humaine", a-t-elle dit. "Mordue à vingt ans par un loup qui m'aimait. Il est mort depuis. La meute m'a gardée par charité. Je suis leur blanchisseuse. Je lave leur linge sale. Je ne cours pas avec eux les nuits de pleine lune. Ma transformation est... incomplète. Je sens à moitié. Je vis à moitié. Mais je vis."
Elle a repris son panier.
"Je m'appelle Sève. Et toi, t'es la petite de Lune Pourpre. La fille d'Elara."
"Lyra", j'ai murmuré. "Je m'appelle Lyra."
"Lyra." Elle a goûté le nom sur sa langue. "C'est joli. Ça fait étoile."
Elle s'est éloignée sans rien ajouter.
Le lendemain, à l'aube, un quignon de pain noir était posé sur le seuil de mon mobile-home. Avec un petit flacon de désinfectant et un pansement.
Je n'ai jamais su comment Sève avait su pour ma tête.
Je n'ai jamais posé la question.
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Les mois ont passé. Puis les années.
Je n'ai jamais été acceptée par les Crocs d'Argent. Mais j'ai appris à survivre parmi eux. Grâce à Sève, surtout. Elle m'a montrée comment trier le linge, comment faire fonctionner les machines à laver industrielles du sous-sol du manoir, comment me rendre utile sans me faire remarquer. Les tâches ingrates, invisibles, méprisées. Celles que personne ne voulait faire.
Je suis devenue une ombre.
Une ombre qui lavait, qui pliait, qui se taisait.
Et qui, chaque nuit, serrait le bracelet de sa mère en se demandant pourquoi Séléné l'avait abandonnée.
Les sévices n'ont jamais vraiment cessé.
Kellan, le fils du Bêta, était le pire. Un grand loup aux yeux rapprochés et aux poings toujours prêts à frapper. Il avait deux ans de plus que moi. Et il avait fait de ma souffrance son divertissement favori.
Un coup dans les côtes quand je passais trop près de lui dans les couloirs du manoir. Une torsion de poignet quand je ne le regardais pas dans les yeux. Une nuit, il m'a attachée à un arbre derrière les garages, avec du fil électrique, "pour voir si les sorcières crient comme les louves".
Je ne criais pas.
Crier, c'était leur donner ce qu'ils voulaient.
Je serrais le bracelet, je fermais les yeux, et je pensais à la voix de ma mère. À l'odeur de la sauge et du miel. À la constellation de la Lyre, accrochée dans le ciel, qui jouait une mélodie que personne n'entendait sauf moi.
Sève voyait les marques. Elle ne disait rien. Mais le lendemain, il y avait toujours un peu plus de pain sur le seuil. Un peu plus de désinfectant et de pansements.
Et Kellan, parfois, boitait pendant une semaine sans raison apparente.
Je n'ai jamais demandé à Sève ce qu'elle faisait.
Elle ne m'a jamais répondu.
C'était notre pacte silencieux. Le pacte des ombres.
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Mon dix-huitième anniversaire est arrivé comme une promesse.
La Cérémonie de la Lune.
Le soir où Séléné désigne les compagnons. Où les âmes destinées se reconnaissent et s'unissent pour la vie.
Je n'espérais presque plus rien. Mais une petite flamme, tout au fond de moi, refusait de s'éteindre.
Peut-être que la Déesse ne m'a pas oubliée. Peut-être qu'elle va m'offrir quelqu'un. Un loup qui verra au-delà de mon odeur. Au-delà de mon sang. Au-delà des mensonges qu'on raconte sur moi.
Sève m'a aidée à me préparer. Elle a lavé ma seule robe potable - une robe noire toute simple, usée aux coutures. Elle a coiffé mes cheveux avec un ruban de tissu rouge, le seul ornement qu'elle possédait.
"Tu es belle", a-t-elle dit en reculant pour me regarder.
J'ai failli pleurer. Personne ne m'avait dit ça depuis ma mère.
"Merci, Sève."
Elle a hoché la tête. Puis elle a posé sa main calleuse sur ma joue.
"Quoi qu'il arrive ce soir, Lyra... souviens-toi que tu n'es pas ce qu'ils disent. Tu es la fille d'Elara. Tu es la petite-fille des étoiles. Ne les laisse pas éteindre ta lumière."
Je n'ai pas répondu. Je suis sortie du mobile-home.
Et je suis allée au-devant du pire soir de ma vie.