J'esquisse un pas vers la porte par réflexe, quand Hécate m'arrête. Elle m'attrape par le poignet, m'empêchant de sortir.
« Je vais voir ta grand-mère. Toi, tu restes avec lui.
- Quoi ? Mais, je... » je commence à protester.
- Réfléchis, Ethel, me chuchote-t-elle pour ne pas que Tobias l'entende. Ce type pense avoir une dette envers toi. Et vu son comportement, tout laisse à penser qu'il ne te lâchera pas d'une semelle avant qu'il ne l'ait remboursée.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Tant qu'il te devra sa vie, il va vouloir te protéger. S'il t'arrive quelque chose avant qu'il ne t'ait rendu cette faveur, ce sera pire que le déshonneur pour lui. Imagine s'il descend pour vérifier que tu n'es pas tombée dans les escaliers, entièrement nu, sous les yeux de ta grand-mère éplorée par la perte de ses deux loups ? »
Nous nous retournons d'un air circonspect vers Tobias, qui ne paraît nullement inquiété par ces confidences qui se font sous son nez. Son regard ne se détache toujours pas de moi. Mon sang se glace. Si Hécate a raison, alors...
Je fronce les sourcils.
« Comment tu sais tout ça, toi, d'abord ? je grommelle.
- Cette marque, m'indique-t-elle en effleurant le début des trois lignes de ce nouveau tatouage partant de la base de la peau presque translucide de mon cou jusqu'à mon épaule.
- Eh bien ?
- Je suis persuadée de l'avoir déjà vue quelque part, m'avoue-t-elle d'un ton détaché. Et dans mes souvenirs, je suis presque sûre que ça avait quelque chose de sacré. »
Je soupire profondément. Je ne sais pas grand-chose d'Hécate, dans la mesure où je ne la connais que depuis quelques semaines, mais si j'ai bien appris quelque chose d'elle, c'est qu'elle accorde une grande importance à tout ce qui est sacré. C'est grâce à elle que j'ai appris à faire des totems en hommage à un dieu loup indien que tout le monde a oublié. Entre ma rationalité à toute épreuve acquise à Orlando et ses croyances à la noix, notre vision du monde est semblable au jour et à la nuit.
« En somme, tu me dis de faire du baby-sitting pour un type à poil qui m'a juré fidélité ? je murmure d'un ton féroce.
- C'est un peu ça. Allez, courage ! Essaye de lui tirer les vers du nez pour voir un peu comment il en est arrivé là ! » me lance-t-elle avant de sortir en claquant la porte.
Le vent provoqué par la fermeture de la porte me souffle au visage, et je songe qu'entre ma grand-mère au caractère de cochon et Hécate l'impulsive, je ne suis vraiment pas aidée. Je me retourne vers Tobias. Me retrouvant seule à seule face à mon "protecteur", j'entremêle mes doigts nerveusement en m'avançant vers lui. Je m'accroupis à son niveau, regrettant de ne pas avoir l'assurance d'Hécate quand il s'agit de se retrouver face à un loup-garou dont la nudité est cachée par une malheureuse couette.
Étrangement, c'est Tobias qui initie la conversation.
« Je ne suis pas un type à poil qui t'a juré fidélité. C'est la déesse qui m'a lié à toi par le lien de l'honneur. Je n'y peux rien, et tu n'y peux rien non plus.
- Parce que tu nous as entendues parler ? je réalise, hébétée.
- Évidemment. Quand tu vis dans la nature, il faut être attentif à tout. Sinon... tu deviens une proie. » m'explique-t-il comme si cette règle tombait sous le sens.
Je manque de me frapper le visage du plat de la main. Je ne sais même pas par quoi commencer : le fait que ce type soit un loup-garou, qu'il vénère le même genre de déesse bizarre qu'Hécate ou le fait qu'il me sorte des maximes dignes d'un écologiste de second rang ?
Je lui lance un sourire crispé.
« Écoute, comme l'a dit Hécate, tu es charmant, probablement très aimable... mais je n'ai pas besoin d'un garde du corps. Mes vacances finissent dans quatre semaines et je n'ai pas l'intention de ramener avec moi à Orlando un... un loup-garou, c'est bien ça ? »
Tobias hoche lentement la tête. Je lève les yeux au ciel, désespérée. Je taille la bavette avec un loup-garou. Avec une créature surnaturelle. Un Alpha, apparemment. C'est à peine croyable.
« Je ne comprends pas, j'admets. J'ai beau me le répéter, mais je ne comprends toujours pas. Tu étais un loup pas plus tard qu'hier, et ma grand-mère ne m'a jamais parlé d'hommes-loups dans son domaine. Si tu es bien Echo, comment est-ce que tu as pu prendre forme humaine ?
- Nous avons été maudits, m'indique-t-il simplement.
- Maudits ?
- Je ne m'en souviens pas bien, me raconte-t-il avec sa façon de parler toujours très directe. J'étais très jeune. À l'époque, nous pouvions nous métamorphoser à notre guise. Et puis un jour, pour une raison inexpliquée, nous avons perdu notre habileté à nous transformer. Nous sommes tous devenus des loups, de simples loups. »
Je sens un frisson me parcourir l'échine.
« Attends... je l'arrête. Tu veux dire que toute la Meute, là... Cette centaine de loups vivant dans le domaine de Grand-Mère... Ils...
- Ils doivent être dans la même situation que moi, probablement. » m'annonce-t-il d'un air grave.
Je tombe à genoux devant cet homme aux allures encore très animales. Encore une fois, dans ma tête, les pensées s'enchaînent. Je repense à ce loup, ce loup féroce qui avait failli nous attaquer, et attaquer Echo. Enfin, Tobias. Ce dernier doit penser à la même chose que moi tandis que je me relève, faisant les cent pas, angoissée.
« Je sais, ce n'est pas une très bonne nouvelle.
- Mais tu es l'Alpha, non ? je lui lance en me retournant vers lui, pleine d'espoir. Tu peux faire quelque chose, je le sais. Les loups suivent toujours les ordres de leur Alpha !
- Pas depuis que je ne suis plus l'Alpha. » m'annonce-t-il en baissant les yeux, l'air sombre.
Cette fois-ci, je tombe vraiment des nues. Mes bras retombent le long de mon corps. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Grand-Mère m'avait bien indiqué qu'Echo - Tobias, je dois l'appeler Tobias - était l'Alpha de la Meute du domaine Burnwood.
« Je suis un loup-garou aux pouvoirs d'Alpha, mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas être détrôné.
- Pardon ? »
Le visage de Tobias se ferme, couvert de honte. Très bien, pas d'explications aujourd'hui. Je n'ai pas besoin de ça pour comprendre que je viens d'hériter d'un Alpha déchu. Comme si cette situation ne pouvait pas être pire, des centaines de loups-garous se promènent en liberté et plus personne dans la Meute du loup dont j'hérite ne le respecte !
Je m'affale sur le lit, juste au-dessus de la tête de Tobias. Je sens vaguement l'odeur de ses cheveux : il sent la forêt, les feuilles, la nature. Tout le contraire des odeurs d'essence auxquelles je suis habituée. Ce type est la représentation même de l'inconnu. Et je déteste l'inconnu.
« Donc si je résume, tu n'as plus le respect de ta Meute, et tu as une dette envers moi qui t'empêche de me quitter ? je lui lance, la tête à moitié enfouie dans l'oreiller.
- Exact. »
Bon. Je suis dans la mouise. La bonne nouvelle, c'est que j'y suis avec Tobias. Et même si c'est avec un loup-garou ayant perdu toute dignité aux yeux de sa Meute, ça reste toujours un partenaire de galère.
S'il y a une autre chose que je déteste, à part l'inconnu et courir dans les Rocheuses en quête de loups-garous blessés, c'est quand une inconvenance me résiste. Comme me dirait Chiara, mon amie italienne d'Orlando, il faut régler les problèmes un à un. Déjà, la nudité de mon tout nouveau protecteur.
Je me lève du lit d'un bond, me dirigeant vers la commode. Je souris en y découvrant les vêtements que portait mon père lorsqu'il vivait encore chez ma grand-mère. J'attrape une chemise à carreaux, un pantalon, et un vieux caleçon.
« Tiens, enfile ça. Tu ne peux pas rester tout nu.
- Oui, j'avais oublié que notre forme humaine manquait sérieusement de poils. » constate-t-il, l'air un peu réticent à l'idée de devoir vivre sans sa pilosité lupine.
Je me retourne pendant qu'il se débarrasse de la couette. Je l'entends se débattre avec la chemise. Il va falloir aussi lui réinculquer les manières humaines de faire.
« Tu peux m'aider ? » je l'entends me dire.
Je me retourne, et je manque d'éclater de rire. Je retrouve mon tout nouveau protecteur avec une manche à l'envers et des boutons mal attachés. J'hésite un peu avant de me diriger avec méfiance vers lui pour essayer d'arranger ce désastre.
Un peu embarrassée face à cette masse de muscles se déplaçant sur le torse de Tobias à chaque mouvement, je tente de dévier le sujet de conversation. Pourtant, mon esprit est troublé. Comment trouver une situation dans laquelle il jugera sa dette remboursée ?
« Et sinon... Tu sais quel âge tu as ?
- Une vingtaine d'années. Je crois. Quand j'étais un loup, je ne comptais plus vrai... Aourgh ! » grogne-t-il subitement d'une manière bestiale.
J'ai un large mouvement de recul. Pendant un instant, Tobias semblait être redevenu un vrai loup. Son mouvement de tête, son grognement... Tout m'a rappelé, durant ces courtes secondes, l'état animal dans lequel il s'est trouvé pendant des années. Je remarque une brûlure au niveau de son torse, là où je l'ai effleuré avec... mon doigt ?
« Ta bague... grommelle-t-il. Elle est en argent, n'est-ce pas ? »
Je lance un regard interrogateur à l'anneau en argent que je porte à l'annulaire droit. C'est un cadeau de ma mère, un cadeau qui selon elle a une valeur inestimable, sans jamais qu'elle m'ait précisé pourquoi. J'hoche la tête et Tobias grimace. Est-ce que, comme dans les légendes, les loups-garous seraient sensibles à l'argent ? Intéressant...
Je m'approche de lui pour finir de l'aider à boutonner sa chemise, mais il secoue la tête, réticent à l'idée d'être brûlé une deuxième fois. Je baisse la tête, légèrement penaude.
« Pardon, je marmonne.
- Non. C'est moi qui te demande pardon. »
Hein ? D'où sort-il ça ?
Les cris à l'étage du bas cessent d'un coup et me tirent des mystères qui m'interrogent. Hécate, quelques secondes plus tard, pénètre dans la chambre.
« Comment va Grand-Mère ? je lui demande précipitamment, ravie qu'elle vienne mettre fin à cette tension.
- Pas très bien. Je l'ai envoyée au lit avec une tisane. »
La mâchoire m'en tombe presque. Grand-Mère ! Avec une tisane, dans son lit ! C'est à peu près aussi improbable que de trouver un loup-garou nu sous sa couette... Oh, attendez une minute.
Hécate lance un regard dans la direction de Tobias.
« Bon, au moins, il n'est plus tout nu. C'est bien... commente-t-elle, avant de froncer les sourcils. Qu'est-ce que tu regardes comme ça, mon petit loup ? »
Tandis que je me demande comment Hécate, avec ses airs si jeunes, arrive à donner l'impression d'avoir l'expérience d'une femme d'une quarantaine d'années avec les hommes, je réalise qu'effectivement Tobias regarde autour de lui, humant l'air. Tout à coup, je me sens observée. Si c'était ce loup dingue, ce fameux Cyrus, qui est revenu nous chercher des noises ?
« Tobias ? » je fais timidement.
Surpris que je prononce son nom véritable et pas son nom de loup, il tourne la tête vers moi brusquement et n'a pas la possibilité de m'avertir. Tout à coup, je me retrouve projetée au sol par une force surhumaine venue de nulle part, quelques mètres plus loin.
Je me retrouve observée par deux yeux verts aux teintes dorées, à l'expression féroce. Venant de son dos, j'entends des sons ressemblant aux babillements d'un bambin ; mais j'entends surtout la respiration haletante et sauvage de cette femme entièrement nue - je viens de le réaliser - qui s'est jetée sur moi. On dirait...
Une louve et un louveteau. Une louve qui a l'air de beaucoup m'en vouloir pour une raison que j'ignore.