Point de vue d'Elenie
Le réveil sonna plus tôt que d'habitude, mais je n'avais pas vraiment dormi de la nuit. Trop d'idées tournaient dans ma tête, trop de questions, trop de peur aussi. Pourtant, quand je posai les pieds sur le sol froid de ma chambre, je sentis une énergie nouvelle me traverser. Aujourd'hui était un jour décisif : mon premier jour à la **Maison Bellaflorence**.
Je passai plus d'une heure à me préparer, ce qui n'était pas dans mes habitudes. D'ordinaire, je choisissais le premier vêtement propre qui me tombait sous la main. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, j'avais ressorti le tailleur que j'avais acheté avec l'argent de mon père. Une jupe ajustée, une chemise blanche parfaitement repassée, et une veste noire cintrée qui épousait mes épaules. Pour compléter, j'avais osé ces escarpins rouges vernis que je n'avais jamais portés. Leur éclat contrastait avec la sobriété de ma tenue, et je sentis une fierté nouvelle me gonfler la poitrine.
Mes cheveux, que j'avais laissés bouclés aux pointes, retombaient en cascade soignée sur mes épaules. Je m'étais maquillée légèrement, juste ce qu'il fallait pour cacher ma fatigue et illuminer mon regard. Quand je me regardai une dernière fois dans le miroir fêlé de ma chambre, je restai quelques secondes interdite. Pour la première fois depuis longtemps, je me trouvai... belle.
Mon sac noir à la main, je sortis, saluai mon père avec un baiser sur le front et pris le bus qui m'emmena au cœur de la ville. Mon cœur battait la chamade, et mes doigts n'arrêtaient pas de jouer avec la fermeture de mon sac.
Lorsque j'entrai dans l'imposant hall de la **Maison Bellaflorence**, tous les regards se braquèrent sur moi. Des dizaines d'yeux, d'abord curieux, puis stupéfaits. Je sentis les conversations s'interrompre, les chuchotements se propager comme une traînée de poudre.
Les femmes me regardaient avec un mélange d'étonnement et de jalousie à peine voilée. Les hommes, eux, semblaient... hypnotisés. Leurs yeux me dévoraient sans retenue, et cela me fit rougir malgré moi. Moi, Elenie, qu'on avait souvent méprisée pour mes vêtements usés, qu'on avait traitée de fille banale, invisible... ce matin, j'étais devenue un spectacle.
Je pris une grande inspiration. Pour la première fois, je ne baissai pas les yeux. Pour la première fois, je marchai avec assurance, sentant mes talons claquer sur le sol marbré avec une élégance inattendue. Je murmurai intérieurement un merci à mon père. Sans lui, je n'aurais jamais eu le courage de franchir cette étape.
Arrivée à l'accueil, je souris poliment à la secrétaire qui me regardait fixement, les lèvres entrouvertes.
- Bonjour, dis-je d'une voix que je voulus assurée. Je suis Elenie, la nouvelle assistante secrétaire de Monsieur Ferdinand Anton.
Elle cligna des yeux, visiblement perdue. Je crus qu'elle n'avait pas compris, alors je répétai doucement.
- Elenie.
À ce nom, ses yeux s'écarquillèrent encore plus. Je retins un petit rire en la voyant ainsi. Elle aussi avait été présente le jour de l'entretien, et je me souvenais parfaitement de son ton moqueur quand elle avait insinué que ce poste n'était pas pour moi. La voir choquée aujourd'hui me donna un étrange sentiment de revanche silencieuse.
- V-vous êtes... Elenie ? balbutia-t-elle, incrédule.
Je lui offris un sourire amusé.
- Oui, en chair et en os.
Elle détourna le regard, mal à l'aise, et je dus presque réprimer un éclat de rire. Cette petite victoire m'apporta une confiance nouvelle.
- Pourriez-vous m'indiquer mon bureau ? demandai-je calmement.
Elle hésita encore un instant, puis, en bégayant légèrement :
- Le... le treizième étage. Le directeur des ressources humaines vous y attend.
- Merci.
Je pris congé d'elle avec un sourire franc et me dirigeai vers l'ascenseur. En appuyant sur le bouton, je sentis mon cœur se serrer. Ce n'était que le début, je le savais. Travailler ici ne serait pas facile. J'avais déjà vu hier combien cet endroit inspirait crainte et respect. Et je savais, au fond de moi, que l'homme aux yeux glaciaux n'allait pas disparaître de mon chemin aussi facilement.
Mais j'étais prête à relever le défi. Peu importe la peur qui me tenaillait. Peu importe les souvenirs cruels que son regard avait réveillés. J'étais là pour réussir, pour offrir un avenir à mon père. Et je me le jurai en silence : rien, ni personne, ne m'en détournerait.
Point de vue de Ferdinand
Depuis mon bureau, debout face à la baie vitrée, je pouvais observer l'entrée principale de mon empire. Comme chaque matin, j'aimais voir mes employés se presser, fourmiller, s'activer pour faire tourner la machine Bellaflorence. C'était mon royaume, et je régnai d'une main de fer.
Mais aujourd'hui, quelque chose troubla cette routine.
Elle.
Je la vis franchir la porte et ce fut comme un coup en pleine poitrine. Mon souffle se coupa. Mes yeux restèrent fixés sur elle, incapable de se détourner.
Hier encore, elle n'était qu'une silhouette maladroite, une jeune femme perdue qui ramassait des papiers en s'excusant. Aujourd'hui... elle était métamorphosée. Ses cheveux bouclés brillaient sous les lumières, sa démarche était assurée, ses talons claquaient avec une sensualité presque insolente. Et ce tailleur... ce tailleur qui épousait ses formes avec une élégance raffinée.
Je serrai les poings dans les poches de mon pantalon. Une colère sourde monta en moi, brûlante, incontrôlable.
Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu'elle soit encore plus belle que Elise ? Pourquoi fallait-il que ses yeux bleus, que son sourire hésitant, me rappellent tout ce que j'avais perdu ?
Et pire encore... pourquoi les regards de mes employés devaient-ils se poser sur elle ainsi, avides, affamés, comme s'ils la déshabillaient du regard ?
Ma mâchoire se crispa, mes dents grinçant presque. Non, je ne pouvais pas supporter ça. Pas dans mon entreprise. Pas sous mon toit.
Je pressai le bouton de mon téléphone.
- Faites venir le directeur des ressources humaines. Tout de suite.
Quelques minutes plus tard, l'homme entra, légèrement essoufflé.
- Monsieur ?
Je me tournai lentement vers lui, mon regard glacé planté dans le sien.
- La nouvelle, Elenie Woldof. Installez-la dans le bureau à côté du mien.
Le DRH écarquilla les yeux, surpris.
- Dans... dans votre aile privée, monsieur ? Mais... d'habitude, vous...
Je levai une main, coupant net son hésitation.
- Je ne vous demande pas votre avis. Je vous donne un ordre.
Il baissa aussitôt la tête.
- Oui, monsieur.
Je m'approchai de lui d'un pas lent mais lourd de menace.
- Et écoutez-moi bien : elle travaillera pour moi. Directement. Je veux qu'elle soit disponible à toute heure. Pas de retard, pas d'erreur. Est-ce clair ?
- C-clair, monsieur.
Je le fixai encore quelques secondes, puis lui fis signe de sortir. Dès qu'il eut quitté la pièce, je m'assis dans mon fauteuil en cuir, tournant le dos à la porte.
Mon cœur n'était pas tranquille. Je ne comprenais pas ce besoin irrépressible de l'avoir près de moi. Était-ce pour la surveiller ? Pour l'écraser avant qu'elle ne me trahisse ? Ou pour une raison plus sombre, plus dangereuse... une attirance que je refusais d'admettre ?
Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte.
Je pressai le bouton qui déclenchait l'ouverture automatique. La porte glissa dans un léger chuintement.
Elle entra.
Mon souffle se suspendit une seconde. Elle était encore plus belle de près. Mais derrière l'éclat de sa tenue et de son maquillage léger, je devinai une ombre dans ses yeux. Une tristesse qu'elle essayait de cacher.
Je ne m'y attardai pas. Ce n'était pas mon rôle de compatir. Mon rôle était de dominer, de contrôler.
- Bonjour, dit-elle d'une voix polie.
Je fis tourner lentement mon fauteuil pour lui faire face. Nos regards se croisèrent.
Je vis son corps se raidir, ses lèvres s'entrouvrir de stupeur. Ses yeux s'agrandirent, comme si elle venait de comprendre l'impensable : l'homme glacial de la veille... c'était son patron.
Un sourire cruel s'étira sur mes lèvres. Un sourire sans chaleur, tranchant comme une lame.
Bingo.
- Soyez la bienvenue, mademoiselle Woldof.
Je savourai le frisson que cette simple phrase déclencha en elle.
La partie venait de commencer.