Point de vue d'Elenie
Le banc du petit jardin public grinça sous mon poids lorsque je m'assis, un sac de provisions posé à mes côtés. L'air était frais, presque humide, et le ciel s'était couvert de nuages lourds, comme si la pluie menaçait. Pourtant, je ne parvenais pas à lever les yeux vers ce ciel gris. Mon esprit était bien trop occupé.
Demain... demain je commencerais ce fameux travail à la Maison Bellaflorence. Rien que de penser à ce nom, mon cœur battait un peu plus vite. Depuis hier, je n'arrêtais pas de repasser la scène dans ma tête : ma maladresse, les feuilles envolées, et surtout... lui.
Ce regard. Ces yeux glaciaux qui semblaient avoir le pouvoir de transpercer mes défenses et de me réduire en poussière.
Je me mordis la lèvre, mal à l'aise rien qu'en y repensant. Non, il ne fallait pas que je m'attarde là-dessus. Ce n'était même pas mon patron, d'après ce qu'il m'avait dit. Alors pourquoi son souvenir me hantait-il ainsi ?
Une voix familière me tira de mes pensées.
- Elenie ? À quoi tu penses encore, ma chérie ?
Je sursautai légèrement et tournai la tête. Mon père, assis dans son fauteuil roulant, me fixait avec un air doux et soucieux. Ses traits fatigués, marqués par la maladie, se détendirent à peine quand je lui souris pour le rassurer.
- À rien, papa, répondis-je rapidement. Rien d'important.
Il arqua un sourcil, sceptique. Depuis mon enfance, je savais qu'il n'avait jamais été dupe de mes mensonges. Ses yeux d'un brun tendre lisaient en moi comme dans un livre ouvert.
- Tu crois que je ne vois pas quand quelque chose te tracasse ? dit-il d'une voix calme. Tu es mon unique fille, Elenie. Je t'ai vue grandir, je t'ai vue sourire, pleurer, tomber... Tu penses vraiment que tu peux me cacher tes soucis ?
Je baissai les yeux, triturant nerveusement mes doigts. J'avais toujours refusé de l'inquiéter, surtout depuis son accident. Le voir cloué dans ce fauteuil me brisait le cœur chaque jour, et l'idée d'ajouter mes problèmes aux siens m'était insupportable.
- C'est juste... marmonnai-je, hésitante. C'est ce nouveau travail. Demain je dois commencer, et je n'ai rien... rien à me mettre. Je ne veux pas avoir l'air négligée devant mon patron.
Mon père eut un petit sourire compréhensif, mais ses yeux brillèrent d'inquiétude.
- Est-ce seulement ça ?
Je hochai la tête, même si au fond je savais qu'il y avait plus. Mais comment lui expliquer ce que j'avais ressenti hier face à cet homme ? Comment lui dire que son regard m'avait glacée, que son aura avait pesé sur moi au point de m'empêcher de respirer ? Mon père ne comprendrait pas... et puis, à quoi bon ?
Il prit ma main dans la sienne, sa paume encore tiède malgré la faiblesse de ses muscles.
- Tu te fais trop de soucis, dit-il doucement. Tu es brillante, tu es travailleuse, et tu es belle. Ton futur patron serait aveugle de ne pas le voir.
Je ris nerveusement, secouant la tête.
- Belle ? Moi ? Papa, arrête... Tu dis ça juste parce que tu es mon père.
Il insista, son ton se fit plus ferme :
- Non, je dis ça parce que c'est la vérité. Et parce que tu dois croire en toi.
Un silence pesa quelques instants entre nous. Puis il ajouta, presque comme une confession :
- Tu peux utiliser l'argent que tu avais mis de côté pour mes médicaments.
Je relevai brusquement la tête, choquée.
- Papa ! Non ! C'est hors de question. Cet argent est pour toi, pour ta santé. Comment pourrais-je le gaspiller pour... pour des vêtements ?
Son regard s'assombrit mais resta tendre.
- Elenie, ma santé n'ira pas mieux demain, ni après-demain. Mais toi, tu as une chance de changer ton avenir. Je ne veux pas que tu perdes ce travail juste parce que tu n'as pas de quoi acheter une tenue correcte.
Je sentis mes yeux s'embuer. Une boule douloureuse monta dans ma gorge.
- Mais... si tu tombes malade...
- Rien ne m'arrivera, dit-il fermement. Tu crois que je vais me laisser abattre ? Je veux encore te voir heureuse, te voir réussir.
Je soupirai longuement, résignée. Il savait toujours trouver les mots pour me convaincre.
- D'accord, murmurai-je finalement. Merci, papa... Je te promets que tu pourras bientôt remarcher.
Je me penchai pour déposer un baiser sur son front. Il ferma les yeux, savourant ce geste.
Puis, soudain, il dit d'une voix enjouée :
- Et fais-moi plaisir : demain, tu dois entrer dans cette entreprise et faire tourner la tête de tous les hommes. Surtout de ton patron !
Je me figeai. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Cette phrase, prononcée avec légèreté, résonna en moi comme une prophétie inquiétante.
Je ris doucement pour masquer mon malaise, mais intérieurement, un frisson me parcourut l'échine. Non... jamais un homme comme le patron de Bellaflorence ne pourrait s'intéresser à une fille comme moi. Et c'était tant mieux.
Du moins, c'est ce que je voulais croire.
Point de vue de Ferdinand
Le verre de whisky à la main, je m'installai dans mon large canapé de cuir noir. Devant moi, mon détective personnel étalait soigneusement un dossier sur la table basse. Des photos, des papiers officiels, des notes d'enquête. Tout concernant cette fille... Elenie.
Je pris l'une des photos entre mes doigts. Elle souriait dessus, un sourire simple, presque naïf. Son innocence semblait rayonner de l'image. Mon poing se crispa.
- Alors ? demandai-je d'une voix grave.
- Monsieur, j'ai fouillé autant que possible. Sa vie est... transparente. Elle vit avec son père, paralysé suite à un accident. Aucun homme dans son entourage proche. Pas de relations récentes, pas d'amants cachés. Le seul homme de sa vie, c'est son père.
Je posai la photo sur la table, fixant le vide. Une part de moi était troublée. Pourquoi cette fille vivait-elle ainsi ? Pourquoi n'avait-elle pas profité de sa beauté pour grimper comme toutes les autres ?
Mais immédiatement, une autre voix, plus sombre, plus acérée, résonna dans mon esprit : *Ne sois pas idiot, Ferdinand. Elise aussi avait ce visage innocent, ce sourire doux. Elle aussi jouait la fragile. Et tu sais comment elle t'a détruit.*
Je me passai une main nerveuse dans les cheveux. Mon cœur battait trop vite.
- Tu es sûr ? répétai-je au détective. Tu as bien vérifié ?
- Absolument. Elle est... pure.
Je ricanais, amer.
- Pure ? Les femmes ne le sont jamais. Elles cachent toutes quelque chose. Toutes.
Je me levai, mon verre toujours en main, et fis quelques pas dans la pièce. Les souvenirs affluaient, cruels, tranchants. Elise. Ses mensonges. Son sourire de traîtresse. Le sang, la douleur, la perte.
Je m'arrêtai devant la cheminée, serrant ma mâchoire.
- Elles se ressemblent toutes, soufflai-je. Machiavéliques. Manipulatrices. Capables de feindre l'amour juste pour mieux planter un couteau dans ton dos.
Pourtant... malgré mes paroles, l'image d'Elenie ne me quittait pas. Ses yeux clairs, sa maladresse touchante, ce tremblement dans sa voix... Pourquoi revenait-elle sans cesse me hanter ?
Je pris une nouvelle photo du dossier, la fixant longuement.
- Tu es différente ? Non. Tu n'as pas le droit de l'être, murmurais-je.
Le détective se racla la gorge, mal à l'aise.
- Dois-je continuer à la surveiller, monsieur ?
Je lui jetai un regard froid, coupant.
- Non. Laisse-la. Je m'en occuperai moi-même.
Il acquiesça précipitamment, ramassa ses affaires et sortit, soulagé de s'échapper de mon aura pesante.
Dès que la porte se referma, je retournai vers l'étagère où trônait une photo encadrée. Mon fils. Son sourire angélique, ses yeux pétillants. La seule innocence qui n'avait jamais été fausse.
Mes doigts effleurèrent le verre du cadre.
- Je ne laisserai plus jamais une femme m'approcher, murmurai-je. Plus jamais.
Je serrai le cadre contre ma poitrine, les yeux clos. Aucune femme ne pourrait me donner un autre enfant comme celui que j'ai perdu . Aucune femme ne pourrait supporter l'homme que j'étais devenu.
Je n'étais plus que ça : un playboy sans cœur. Et je le resterai.
Même si, au fond de moi, un fragment de ce cœur battait étrangement plus fort chaque fois que je pensais à elle.