Il répéta l'essentiel, comme pour s'assurer que je comprenais, comme si la fatigue m'avait rendue incapable de saisir le sens de phrases pourtant évidentes. Je tentai de masquer ce qui montait en moi, cette tristesse sourde qui s'accrochait à ma poitrine depuis des heures, mais mon visage me trahit. Je le vis aussitôt dans ses yeux : cette lueur compatissante, presque désolée, qui me donna envie de détourner le regard.
Jordan poussa un long soupir, un de ceux qui disent à la fois l'agacement et l'inquiétude. Son regard glissa sur moi, de mes épaules crispées jusqu'à mes mains, qui tremblaient sans que je parvienne à les maîtriser. Ce n'était pas seulement la fatigue. Le froid s'était insinué sous ma peau, mordant, persistant, et je sentais mes muscles se contracter malgré moi.
Puis il remarqua ce que j'avais essayé d'ignorer depuis le début : mes vêtements trop légers, inadaptés, presque ridicules face à la fraîcheur ambiante. Je le vis froncer les sourcils, comme s'il évaluait la situation avec un œil neuf, réalisant soudain l'ampleur de mon inconfort.
- Sérieusement..., murmura-t-il, plus pour lui-même que pour moi.
Avant que je ne puisse réagir, il tourna la tête et éleva la voix, brisant le silence qui s'était installé autour de nous.
- Chris ! Viens voir ça !
Mon cœur rata un battement. Ce simple prénom, lancé avec autant de naturel, résonna en moi comme un avertissement. Je restai figée, incapable de bouger, comme si mes pieds s'étaient enracinés dans le sol.
- Si un jour tu reprends l'entreprise de ton père, continua Jordan avec une pointe de colère contenue, tu devras apprendre à traiter tes employés correctement !
Il parlait fort, sans se soucier de qui pouvait entendre. Sa voix portait, chargée d'une indignation qui me dépassait presque. Je restai immobile, incrédule, tentant de comprendre ce qui se passait, incapable de détourner la situation ou de m'y soustraire.
Je sentis alors une présence derrière moi. Je n'avais pas besoin de me retourner pour savoir de qui il s'agissait. Je le savais. Je le sentais. Comme si l'air lui-même avait changé, devenant plus dense, plus lourd, plus oppressant.
Si j'avais su. Si seulement j'avais su que je croiserais encore cette personne aujourd'hui. Pour la deuxième fois. J'aurais renoncé à l'argent sans hésiter. J'aurais laissé tomber, quitté les lieux, peu importe les conséquences. Rien n'aurait valu cette sensation qui me nouait l'estomac à cet instant précis.
Je restai pourtant là, figée, incapable de fuir. Mes pensées s'entrechoquaient dans un chaos silencieux. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi encore lui ?
Le froid, la fatigue, l'humiliation sourde d'être exposée ainsi devant quelqu'un que je cherchais à éviter à tout prix... tout se mêlait dans un tourbillon étouffant. Je sentais mes doigts s'engourdir, mes jambes faiblir, mais je me forçai à rester droite, par pure fierté, ou peut-être par instinct de survie.
Jordan, lui, ne semblait pas se rendre compte de l'ouragan intérieur qui me traversait. Ou peut-être s'en doutait-il, mais avait-il choisi d'ignorer les signes. Il avait toujours été comme ça : direct, entier, incapable de fermer les yeux quand quelque chose lui paraissait injuste.
- Regarde-la, insista-t-il en désignant vaguement ma tenue. Elle tremble. Tu trouves ça normal ?
Je sentis mes joues s'embraser, partagée entre la honte et une étrange gratitude. Une part de moi voulait disparaître, se fondre dans le décor, ne plus exister. Une autre, plus fragile, se raccrochait à cette défense inattendue, aussi maladroite soit-elle.
Le silence qui suivit fut presque plus insupportable que les mots. Je percevais chaque seconde qui passait comme une éternité. J'entendais le battement de mon cœur dans mes tempes, trop rapide, trop fort. J'aurais voulu dire quelque chose, n'importe quoi, pour reprendre un semblant de contrôle, mais ma gorge était sèche, bloquée par une émotion que je n'arrivais pas à nommer.
Je savais qu'il était là. Juste derrière moi. Je sentais son regard, même sans le voir. Cette sensation familière, dérangeante, comme si j'étais mise à nu sans qu'un seul mot ne soit prononcé. La dernière fois que nos chemins s'étaient croisés, j'avais déjà eu l'impression d'étouffer. Cette fois-ci, c'était pire.
Pourquoi fallait-il que cela arrive maintenant, alors que j'étais déjà au bout du rouleau ?
Je serrai les poings, tentant de rassembler ce qu'il me restait de dignité. Je n'étais pas faible. Du moins, j'essayais de m'en convaincre. J'avais accepté ce travail en connaissance de cause. J'avais choisi de rester, de supporter, parce que j'en avais besoin. Parce que l'argent comptait. Parce que je n'avais pas vraiment le luxe de dire non.
Et pourtant, à cet instant précis, tout cela me semblait dérisoire.
Jordan se tut finalement, comme s'il avait compris que son message était passé. Ou peut-être avait-il perçu, enfin, le malaise qui m'envahissait. Il me lança un regard plus doux, moins accusateur, presque inquiet.
- Sérieusement, répéta-t-il plus calmement. Va te réchauffer. Tu vas tomber malade.
Je hochai faiblement la tête, sans savoir si j'allais réellement suivre son conseil. Une part de moi voulait obéir, s'échapper, disparaître quelques minutes. Une autre savait que ce n'était pas si simple. Pas ici. Pas maintenant.
Je pris une inspiration lente, cherchant à apaiser les tremblements qui secouaient encore mon corps. Le froid n'était plus seulement physique. Il s'était installé plus profondément, dans cet espace fragile où naissent les peurs et les regrets.
Si j'avais su. Cette phrase tournait en boucle dans ma tête. Si j'avais su que je le reverrais aujourd'hui. Si j'avais su que je me sentirais aussi exposée, aussi vulnérable. J'aurais fait un autre choix.
Mais il était trop tard pour les hypothèses. Trop tard pour les regrets. Tout ce que je pouvais faire, désormais, c'était avancer, un pas après l'autre, en espérant que cette rencontre, comme la précédente, finirait par s'évanouir sans laisser de traces trop profondes.
Même si, au fond de moi, je savais déjà que ce n'était qu'un mensonge de plus que je me racontais pour tenir debout.