Ils se sont jetés sur moi.
Je me suis débattue, mes ongles griffant inutilement leurs blousons de cuir épais, mes bottes frappant leurs tibias.
L'un d'eux m'a donné un revers de la main.
Ma tête a basculé en arrière, et le monde est devenu flou sur les bords.
Ils m'ont traînée dans une camionnette avant que je puisse crier.
Un sac noir a été enfilé sur ma tête, me plongeant dans l'obscurité.
L'air à l'intérieur était lourd, une odeur nauséabonde d'essence et de vieille sueur.
Nous avons roulé pendant ce qui m'a semblé être une heure.
Quand la camionnette s'est arrêtée, ils m'ont sortie et m'ont fait marcher sur du gravier crissant.
Je pouvais entendre le rugissement de la mer.
Le sac a été arraché.
Nous étions à la Villa de la Corniche.
Le domaine privé d'Hugo.
Mais ce n'était pas une escapade romantique.
C'était une mise en scène.
On m'a poussée sur une chaise au centre du patio.
Des serre-câbles me mordaient la peau tendre des poignets.
En face de moi, attachée à une autre chaise, se trouvait Estelle.
Elle était parfaite, même en détresse.
Ses cheveux étaient savamment décoiffés.
Son maquillage était impeccable.
« Au secours ! » a-t-elle crié, ses yeux se tournant vers une caméra installée sur un trépied. « Hugo, s'il te plaît ! »
Hugo est sorti de l'ombre comme un prince des ténèbres entrant dans sa cour.
Il tenait une arme.
Il ressemblait à un dieu de la vengeance, la mâchoire serrée, les yeux sombres.
« Laissez-les partir », a-t-il grogné aux hommes masqués.
« Vous ne pouvez en sauver qu'une, Patron », a dit l'un des hommes, sa voix déformée par un modulateur.
« L'autre passe par-dessus bord. »
Il a montré la falaise derrière nous.
Une chute vertigineuse sur les rochers déchiquetés et l'eau tumultueuse.
Hugo m'a regardée.
Puis il a regardé Estelle.
Pendant une fraction de seconde, le masque est tombé.
J'ai vu une lueur d'amusement dans ses yeux.
Ce n'était pas un kidnapping.
C'était la Farce n98.
J'avais vu la liste sur son iPad une fois.
Expériences sociales.
Tests de loyauté.
Des jeux macabres pour psychopathes riches.
« Je choisis... » Hugo a marqué une pause pour l'effet dramatique, regardant droit dans l'objectif de la caméra. « Estelle. »
Il s'est précipité vers elle, coupant ses liens avec un couteau qu'il a sorti de sa botte.
Il l'a attirée dans un baiser passionné, cinématographique.
Les hommes masqués ont attrapé ma chaise.
« Non ! » ai-je hurlé, la terreur bien réelle même si le scénario ne l'était pas. « Hugo ! »
Il n'a même pas regardé en arrière.
Il était trop occupé à jouer les héros pour sa future femme.
Les hommes ont poussé.
J'ai basculé en arrière.
La gravité m'a happée.
Je suis tombée.
Le vent sifflait à mes oreilles comme un cri.
J'ai fermé les yeux, attendant l'impact des rochers.
Attendant la mort.
Au lieu de ça, j'ai heurté quelque chose de mou.
L'air s'est échappé violemment autour de moi.
J'ai rebondi.
J'ai ouvert les yeux.
J'étais allongée sur un énorme matelas de cascadeur jaune sur la terrasse inférieure de la villa.
Au-dessus de moi, sur le balcon, Hugo et Estelle me regardaient en riant.
Estelle tenait une coupe de champagne.
« Tu aurais dû voir ta tête ! » a-t-elle glapi.
Hugo s'est penché par-dessus la balustrade.
« C'est juste un jeu, Kenza », a-t-il crié, sa voix portant sans effort par-dessus le vent. « Ne sois pas si mélodramatique. Le matelas a coûté cinq mille euros. »
Je suis restée là, à regarder le ciel gris.
Mon corps était endolori.
Mon cœur était un cratère.
Il ne s'était pas contenté de me briser le cœur.
Il avait transformé ma terreur en spectacle pour son amusement.
Je n'étais pas une personne pour lui.
J'étais un accessoire.
Et les accessoires n'ont pas le droit de s'en aller.