Peu à peu, une silhouette se précise. Un homme. Costume gris impeccable, cheveux blond clair coupés court, traits nets, presque élégants. Derrière lui, un bureau massif au bois sombre et des baies vitrées s'étendant du sol au plafond. Au-delà, la nuit. Des lumières lointaines. La hauteur vertigineuse d'un immeuble. Trop haut.
Je baisse les yeux et la panique me saisit aussitôt. Je suis assise sur une chaise. Mes poignets sont ligotés, mes mains abandonnées sur mes cuisses comme si elles ne m'appartenaient plus. Mes chaussures ont disparu. Ma robe en dentelle rouge sombre, choisie avec soin pour la soirée, me semble soudain indécente, presque obscène. Elle couvre ma poitrine, mais son décolleté plongeant me donne l'impression d'être exposée, vulnérable, offerte.
- Qu'est-ce qui... se passe... balbutié-je, les mots se heurtant les uns aux autres dans ma bouche engourdie.
L'homme s'approche et pose sa main contre ma joue. Son sourire est lent, calculé, glaçant.
- Te voilà de retour parmi nous.
Son accent est marqué. À cet instant précis, la vérité me frappe avec une violence écrasante. Les Russes. La bratva. Un froid mortel s'insinue dans mes veines, étouffant toute étincelle d'espoir.
Ils ne font pas de prisonniers. Ils ne laissent pas de témoins.
Je vais mourir.
Lorsqu'il se décale, mon regard parcourt la pièce jusqu'à s'arrêter sur un écran fixé au mur.
Papa.
Son visage apparaît, tendu, fermé, et mon cœur s'emballe aussitôt. Les images de la fête, des cris, des coups de feu, de l'obscurité qui m'a engloutie, tout remonte à la surface en un chaos brutal.
- Qu'est-ce que vous voulez ? gronde-t-il.
L'homme en costume hausse les épaules.
- Les cinq missiles que je vous ai demandés.
- Je ne trafique pas de missiles, rétorque Papa. Fournir ce genre d'armes me condamnerait. C'est le territoire de Varga.
- Ce n'est pas mon problème.
Il se tourne vers moi, effleure mes cheveux, repousse une mèche derrière mon oreille. Mon estomac se contracte.
- Soit vous coopérez, soit je détruis votre magnifique fille.
Je recule la tête, écœurée par son contact.
- J'aime les femmes qui ont du caractère, ajoute-t-il avec un sourire mauvais.
La terreur ravive une mémoire que je m'efforce d'ensevelir depuis des années.
Le sol froid sous ma joue. Le tissu blanc de ma robe de mariée arraché, éparpillé. Le poids écrasant de son corps. Le bruit de la fermeture éclair.
- Non ! avais-je crié en tentant de ramper.
- Tu es ma femme, Grace, avait-il grondé. J'ai tous les droits.
La douleur. La déchirure. L'impression que quelque chose en moi se brisait irréversiblement tandis qu'il consommait notre mariage par la violence. Mon âme s'était recroquevillée, fuyant mon propre corps.
Un choc brutal contre ma joue me ramène au présent. Ma tête part sur le côté, une douleur fulgurante éclate, et le goût métallique du sang envahit ma bouche.
Le chef de l'attaque me fixe, tandis que l'homme en costume observe, les bras croisés.
- Lâchez-la, Pavlov, tonne Papa. Ça ne mènera à rien de bon.
Pavlov secoue la tête.
- Une seule issue. Les missiles.
Il s'approche encore, saisit mon menton et relève mon visage de force, m'obligeant à croiser son regard avant de se tourner vers l'écran.
- Savez-vous combien d'hommes compte la bratva ?
Je n'ai pas besoin de connaître la réponse.
Je regarde Papa, le supplie du regard. Une lueur de douleur traverse ses traits, vite remplacée par une détermination glaciale.
Non... ne fais pas ça. Ne me laisse pas ici.
- Je ne trahirai pas Varga, tranche-t-il.
Le silence s'étire, lourd, oppressant. Puis Pavlov soupire.
- Tout ce qui va t'arriver sera de sa faute.
Je ferme les yeux, cherchant désespérément un refuge intérieur, un endroit où me cacher pendant que l'enfer s'abat sur moi.
- Détachez-la.
Le simple contact de doigts sur ma peau déclenche une panique incontrôlable. Mon corps se cabre, mon esprit tente de se dissocier, en vain. On me tire brutalement de la chaise. Un poing s'abat sur mon visage. Je m'effondre au sol, heurtant violemment le mobilier.
La douleur est partout. Mes larmes tombent alors que je distingue des gouttes de sang éclabousser le carrelage immaculé.
On me retourne sur le dos. Les coups pleuvent. Je n'ai plus la force de me protéger.
- Un seul mot et tout s'arrête, ricane Pavlov.
- Non, lâche Papa d'une voix brisée.
Ma vision se trouble davantage lorsqu'un ordre tombe, implacable :
- Déshabillez-la.
La panique atteint son paroxysme. Mais soudain, un fracas assourdissant éclate. Du verre. Des éclats partout. Un homme vêtu de noir surgit par la fenêtre, atterrissant avec une précision féline.
Il ouvre le feu sans hésiter. Les corps tombent. Pavlov fuit.
Je tente de ramper, mais mes forces m'abandonnent. L'homme en noir s'avance, neutralise l'agresseur qui m'a battue, tir après tir.
- Merci, dit Papa sur l'écran. Je te revaudrai ça.
Des sanglots de soulagement me secouent. L'homme s'accroupit, m'attrape par la taille et me soulève sans effort. Je comprends alors que Papa l'a envoyé.
Il court vers la fenêtre.
- Non ! hurlé-je, trop tard.
Nous plongeons dans le vide.
Le vent hurle, la peur m'arrache un cri. Puis, soudain, la descente ralentit. Mes pieds touchent le sol. Je m'effondre, secouée de sanglots.
Il détache son harnais, me relève aussitôt, m'entraîne. Je n'ai pas le temps de comprendre. Mes blessures me brûlent. Mon corps cède contre le sien.
Son odeur m'enveloppe. Fraîche, boisée, épicée. Inoubliable.
Il m'installe dans une voiture. Lorsqu'il prend le volant, une étrange certitude s'impose à moi.
Je suis en sécurité.
Mes paupières se ferment. Avant de sombrer, je murmure :
- Merci.