Le jardin de l'aile Est était un chef-d'œuvre paysager. Des oliviers centenaires, des fontaines discrètes et des allées de gravier qui s'étendaient sur des hectares. C'était beau à couper le souffle, mais ma conscience ne voyait que la fonctionnalité : la haie de cyprès était si haute qu'elle bloquait toute vue sur l'extérieur. Les murs de pierre du domaine, eux, étaient plus loin, presque fondus dans le paysage, mais je devinais les capteurs et les caméras dans les angles.
Je m'approchai de l'extrémité la plus éloignée de l'aile Est. C'était une illusion parfaite. La verdure vous donnait l'impression de pouvoir courir éternellement, mais chaque allée menait soit à une porte verrouillée, soit à un point où le regard d'un garde en costume sombre était trop évident. J'étais surveillée. Ma "promenade" n'était qu'une performance pour les caméras de Théo.
Je me laissai tomber sur un banc de marbre, la colère bouillonnant. M'échapper par la force ou la ruse était une idée romantique, mais l'exécution était impossible. Pas sans une aide extérieure.
J'étais absorbée par l'observation d'un point où je soupçonnais une alarme silencieuse, quand une voix me tira de mes pensées.
- Perdue, Bambina ?
Je sursautai. Le mot, cette fois, n'était pas prononcé par Théo, mais par une femme. Je me retournai.
Elle était magnifique. Les cheveux noirs comme de l'encre, des yeux clairs, vêtue d'une robe d'été fluide qui devait coûter une fortune. Elle avait la même architecture faciale que Théo – la mâchoire forte, le regard intense – mais elle portait une fatigue et une lassitude que lui n'aurait jamais eues.
- Je ne suis pas perdue. J'explore, » répondis-je, me levant, refusant d'être intimidée.
Elle sourit tristement.
-Ah, l'exploration. Tu as déjà compris que la liberté ici est une question de perspective. Elle se rapprocha.
-Je suis Elena Santoro. Malheureusement, la sœur.
- Rose Miller, » répondis-je, observant sa méfiance.
Elle ne m'adressait aucune hostilité, seulement une sorte de pitié cynique.
Elena s'adossa au banc.
- Je sais qui tu es. La nouvelle acquisition de mon frère. Une dette qui a pris forme humaine.
Son ton était plat, dépourvu de jugement, mais il y avait une pointe de dégoût en parlant de Théo.
-Je ne suis l'acquisition de personne. Votre frère a enlevé ma mère et me retient en otage pour une dette familiale.
Elena haussa un sourcil.
- Théo fait rarement les choses pour l'argent seul. Il fait tout pour le contrôle. Et il ne retient personne en otage ; il annexe. Et toi, tu as l'air d'une très mauvaise surprise pour lui.
Elle fit une pause, ses yeux m'analysant. « Tu l'as frappé. Je l'ai entendu. Personne ne frappe Théo. Ce n'est pas une question de courage, c'est une question de survie. » Elle baissa la voix. « Écoute-moi, Rose. Je ne suis pas ton amie. Je suis sa sœur. Mais je ne suis pas non plus son chien de garde. Si tu es assez stupide pour t'accrocher à l'idée d'une vie normale, il te brisera. Le pire qu'il peut te faire, c'est t'intégrer. Ne deviens jamais à l'aise ici. »
Elle me lança un regard lourd de sens, comme si elle partageait un secret douloureux. « S'il te trouve intéressante, c'est ta seule protection. Mais sache que Théo aime jouer avec les jolies choses jusqu'à ce qu'elles ne soient plus jolies. »
Elle s'éloigna ensuite aussi brusquement qu'elle était apparue, me laissant avec un avertissement crucial. Non pas une menace, mais un conseil. Un étrange sentiment s'installa en moi : peut-être que dans cette forteresse, l'ennemi de mon geôlier pouvait devenir ma seule source d'information.
Je passai le reste de l'après-midi à ma fenêtre, observant. Elena était une information. Elle me confirmait que l'insolence était un atout, et que la pire punition de Théo était peut-être de m'assimiler.
J'observai les voitures noires filer vers les dépendances, le ballet silencieux des gardes. Théo était rarement visible, sa vie se déroulait à l'intérieur de sa forteresse de verre. J'analysai la façon dont les hommes de main se tenaient : tous légèrement tournés vers la même direction, une aile du bâtiment que Maria n'avait jamais montrée. C'était là qu'était le véritable centre de contrôle. Je devais comprendre leur routine. Je devais trouver le moment où leur attention se relâchait, même si cela n'arrivait jamais. Je me concentrais sur la survie, sur l'analyse, utilisant mon esprit comme une arme.
La sonnerie du nouveau téléphone me fit bondir. J'avais oublié à quel point le silence de la maison était absolu. Un numéro inconnu s'affichait. Je savais que c'était lui.
Je décrochai après la troisième sonnerie, pour ne pas paraître trop obéissante.
- Oui ?
-Tu as passé une agréable après-midi à inspecter ta prison, Bambina ? » Sa voix était grave, basse, résonnant directement dans mon oreille. Il savait. Bien sûr qu'il savait.
-Aussi agréable que possible dans ces circonstances, Don Santoro.
-Bonne réponse. Tes explorations sont terminées pour aujourd'hui. Prépare-toi. Tu as une heure.
-Me préparer pour quoi ?
•J'ai un dîner. Et puisque tu es ma garantie, tu seras aussi mon accessoire. Nous allons présenter ma 'nouvelle acquisition' à quelques amis. Sois ponctuelle, Rose. Le retard n'est pas une option.
Il raccrocha sans attendre de réponse.
Mon cœur se serra. Le dîner. Une soirée. Il allait me jeter dans sa fosse aux lions. M'utiliser. Me faire porter le poids de son pouvoir devant ses pairs.
Maria revint, posant sur mon lit une robe du soir, longue, d'un rouge flamboyant. Elle était audacieuse, conçue pour attirer le regard.
Je restai là, fixant le tissu. Obéir ? Refuser ? Refuser n'était pas une option, pas si Gina était toujours en jeu. Je devais obéir pour le bien de ma mère, mais je devais me battre pour le bien de mon âme.
Je pris la robe. Je ne pouvais pas contrôler l'endroit où il m'emmenait, mais je pouvais contrôler la façon dont je m'y tiendrais. J'allais porter cette robe non comme un accessoire, mais comme une armure. J'allais être une étincelle de rébellion dans son monde de conformité sombre.
La peur était là, froide et profonde. Mais la rage, attisée par les paroles d'Elena, était plus forte. Je devais prouver que j'étais une "mauvaise surprise".
Je me dirigeai vers le miroir, enfilai la robe rouge et me préparai à entrer dans l'arène. Je devais lui montrer qu'une dette peut être transformée en bombe à retardement.
Ce soir, le Diable allait dîner avec son châtiment.