La portière se claqua derrière moi, scellant l'air que je respirais. L'adrénaline de ma gifle stupide s'estompa soudain, laissant place à une angoisse glaciale.
J'étais sur le point d'entrer dans le monde de Théo Santoro.
La limousine avait pénétré des portes en fer forgé massives, glissant le long d'une allée interminable. La villa n'était pas chaleureuse ou accueillante ; c'était une forteresse moderne, faite de verre sombre et de pierre coupante, éclairée par des spots discrets qui accentuaient sa froideur. Tout était démesuré. Immense. Silencieux.
Le silence lui-même était une menace. Seul le bruit des talons de Théo sur le gravier osait le briser, un son sec, autoritaire, qui me donnait l'impression d'être escortée vers mon exécution. Autour de nous, des hommes en costume sombre se tenaient immobiles, les yeux fixes, incarnant la surveillance omniprésente. Ils n'étaient pas des gardes ; ils étaient les murs de la prison.
Nous étions au pied de marches immaculées quand Théo s'arrêta. Il ne me regarda pas. Ses yeux étaient fixés sur le seuil, comme s'il s'adressait au vide.
« Prenez Gina, » ordonna-t-il, sa voix tranchant le silence comme un couteau. « Elle ira dans l'aile de service. Elle y restera jusqu'à ce que nous fassions le point sur son 'plan'. »
Un homme de main, un colosse au crâne rasé, se dirigea vers Maman. Mon cœur fit un bond paniqué.
- Non ! Je m'interposai, mon corps frêle dressé entre elle et le garde. -Laissez-la tranquille ! C'est ma mère ! Vous n'avez pas le droit-
Théo tourna la tête, et son regard était pire que la colère : il était vide d'émotion, implacable.
-Ton droit ? -Il ricana doucement.
-Tu as perdu tout droit en montant dans cette voiture, Rose.
Le colosse attrapa Maman par le bras. Elle ne se débattit pas, mais son visage était ravagé. Elle me lança un regard d'excuses muettes, une expression de désespoir qui déchira ma poitrine.
- Maman !
Je fis un pas, mais Théo m'attrapa le poignet. Sa prise était ferme, chaude et terriblement immobilisante.
- Elle est hors de jeu, siffla-t-il, sans bouger. - Maintenant, tu es ma seule préoccupation.
Je sentis les larmes me monter, mais je refusai de les laisser couler devant lui. Je me dégageai de sa prise, mais il avait déjà gagné. Ma mère fut emmenée vers une autre partie de la villa, et je restai seule, mon cœur battant la charge dans ma gorge.
Théo me confia à une femme silencieuse nommée Maria, une gouvernante aux yeux tristes qui ne répondait à aucune de mes questions hâtives.
Nous traversâmes des couloirs immenses, où des œuvres d'art et des sculptures étranges coûtaient sans doute plus que tout ce que ma mère avait volé. Tout était impeccable, glacé. C'était un musée, pas un foyer.
Elle m'ouvrit une porte. La chambre.
C'était la plus belle pièce que j'aie jamais vue. Un lit immense avec des draps de soie, une vue imprenable sur les jardins (qui ressemblaient à un labyrinthe bien entretenu), une salle de bain en marbre noir.
Mais je ne voyais pas le luxe. Je ne voyais que les barreaux invisibles.
Maria se tenait là, l'air indifférent. Je courus vers la fenêtre. Le verre était épais, lourd, et scellé. Je tirai la poignée de la porte. Elle n'avait pas de poignée de l'intérieur ; juste un système à carte.
J'étais dans une cage. Une cage en or, certes, mais verrouillée.
Dès que Maria referma la porte - avec un clic doux mais définitif - l'adrénaline se brisa.
J'essayai de cogner, de crier, mais mes poings retombèrent mollement contre le bois précieux. Mon souffle me manquait.
Je m'assis lourdement sur le lit, la main tremblante portée à ma joue. L'endroit précis où j'avais frappé Théo.
Je l'ai giflé.
Le Don Nero. L'homme que tout Palerme appelait le Diable. J'avais transformé une dette monétaire en une vendetta personnelle. Mon insolence n'était pas du courage ; c'était de l'inconscience pure et simple.
Je tremblais, réalisant enfin la gravité de mon geste. J'étais prisonnière, sans ma mère, dans la maison d'un homme qui considérait ma vie comme un simple pion.
Alors que j'étais recroquevillée, cherchant désespérément un plan, un léger clic m'interrompit. La porte s'ouvrit juste assez pour qu'un garde pose un petit chariot de service, puis se referma immédiatement.
Sur le plateau, il y avait un verre d'eau, une assiette de fruits frais, et un sac en papier d'une grande boutique italienne. Mes vêtements. J'ouvris le sac : une robe simple, des sous-vêtements. Ma taille. Bien sûr. Il contrôlait tout.
Mon regard s'arrêta sur un petit carton déposé près de l'assiette. Minimaliste, blanc cassé, rigide. Son message n'était pas dactylographié. Il était écrit à l'encre noire, d'une écriture élégante mais froide.
Le message de Théo :
"Ton audace est sans précédent, Rose. Mange. Demain, nous discuterons de ta valeur. D'ici là, je te conseille de trouver un meilleur plan que de frapper les gens qui te nourrissent."
- T.S.
Je serrai le carton dans ma main, le papier s'enfonçant dans ma paume. Ce n'était pas un simple avertissement. C'était une convocation.
Il m'appelait son ennemie, mais il m'offrait un repas. Il m'appelait sa prisonnière, mais il m'équipait. Je n'étais pas seulement une dette. J'étais son nouveau divertissement.
Je me levai, jetai la nourriture et me dirigeai vers la salle de bain pour me rafraîchir.
On verra bien qui est le divertissement de qui, Don Santoro.
La confrontation était inévitable. Et elle aurait lieu demain.
Je me dirigeai vers le miroir de la somptueuse salle de bain. J'avais l'air fatiguée, mais mon menton était toujours relevé. La gifle... cette gifle était la chose la plus stupide et la plus nécessaire que j'aie jamais faite. Elle avait peut-être scellé mon sort, mais elle avait aussi établi ma ligne de front. Je refusais d'être une victime silencieuse. Je refusais d'être la monnaie d'échange que Théo avait prévue. Il voulait que j'aie peur. Il voulait que je rampe. Au lieu de cela, il avait éveillé quelque chose de dur et de froid en moi, une détermination qui surpassait l'effroi. Je regardai le sac de vêtements de luxe. Il voulait me transformer, m'habiller, me posséder même dans les détails.
Je jetai le carton sur le lit et me résolus à ma première victoire : je ne toucherais pas à cette nourriture. Pas par défi, mais par refus d'accepter ses règles. Je pouvais supporter la faim. Ce que je ne pouvais pas supporter, c'était l'idée de lui donner le moindre signe de soumission. Théo Santoro avait pris ma liberté et ma mère. Il croyait avoir pris mon esprit. Il se trompait. Je me déshabillai et enfilai une des robes qu'il avait fournies - une matière douce, une coupe simple et élégante. Je devais reconnaître sa tactique : me mettre à l'aise avant de me briser. Mais c'était ma peau, ma tenue, et je la porterais pour lui faire face.
Je me dirigeai vers la fenêtre scellée, ignorant l'appel de mon estomac vide. La ville brillait au loin, si proche et pourtant inaccessible. C'était la dernière nuit où j'étais Rose Miller, la fille de Gina. Dès le matin, j'entrais dans l'arène de Don Nero.
On verra bien qui est le divertissement de qui, Don Santoro.