-Je... Théo... écoute-
-Ne prononce pas mon nom comme si nous étions amis.
Il la coupe sans hausser la voix, mais la tension craque dans l'air.
Je fronce les sourcils, incapable de comprendre.
-Vous vous connaissez ?
Ma mère ferme les yeux une seconde.
Son façade de femme "je m'en fous de tout" se fissure.
Puis elle soupire.
- Rose... chérie... il faut que je t'explique.
Je l'observe attentivement.
-Explique quoi ?!
Elle hésite.
Ses doigts tremblent légèrement.
Elle n'a jamais eu peur de personne.
Jamais.
-Quand toi tu étais encore un bébé... j'ai fait des erreurs. De grosses erreurs.
Théo se penche un peu en avant, ses yeux sombres plantés dans ceux de ma mère.
-Des erreurs. Voilà comment tu appelles ça maintenant ?
Il appuie chaque mot comme un coup de couteau.
Ma mère avale difficilement sa salive.
-J'avais besoin d'argent. Je... je travaillais dans la rue, à l'époque. Et puis j'ai rencontré Théo. Il... gérait la zone.
Je la fixe, choquée mais silencieuse.
Elle continue, d'une voix plus basse :
-J'ai volé quelque chose. Pas beaucoup, juste... un peu d'argent. Je n'aurais jamais dû. Et puis je suis partie. Je t'ai prise avec moi et je me suis enfuie.
Je cligne des yeux.
-Tu as volé lui ?!
Théo ricane, un son bref et sans humour.
-Elle ne m'a pas 'un peu volé', Rose. Ta mère a vidé une réserve entière de cash. Une somme que beaucoup ne voient jamais en une vie.
Je serre les dents.
- Et alors quoi ? Vous venez réclamer votre argent vingt ans après ?
Il me regarde enfin - vraiment.
Ses yeux accrochent les miens avec une intensité froide, presque analytique.
Je réclame ce qui m'appartient. Et sa dette est encore ouverte.
Ma mère pose sa main sur ma jambe.
-Rose, je suis désolée. J'ai fait ça pour qu'on survive. Pour te protéger.
Je souffle, confuse, furieuse, perdue.
Mais la colère grimpe plus vite que le choc.
-Et ça explique pourquoi on est enfermées dans une limousine ?!
Théo incline légèrement la tête, comme si ma réaction l'amusait.
-Ta mère doit payer. C'est tout. »
- Et moi dans tout ça ? Pourquoi m'avoir embarquée aussi ?!
Il me regarde, un regard lent, qui analyse ma posture, mon ton, ma façon de me tenir.
Je me redresse encore plus, le menton haut.
-Parce que ta mère n'a rien, » dit-il calmement.
-Et que toi... tu sembles avoir plus de valeur.
Ma mère s'exclame aussitôt :
-Non ! Laisse-la en dehors de ça ! Je trouverai un moyen, j-
-Tu n'as rien trouvé en vingt ans, Gina.
La voix de Théo tombe comme un couperet.
-Tu crois vraiment que tu vas soudain trouver une solution maintenant ?
Je lève le doigt vers lui, insolente :
-Écoute-moi bien, Don-Je-Ne-Sais-Pas-Quoi. Je suis pas une marchandise. Je suis pas une dette. Je suis pas-
Il me coupe sans élever le ton, un mince sourire en coin.
-Tu parles beaucoup. Trop.
Je me penche en avant, piquée au vif.
-Et toi tu te crois impressionnant ? Tu penses que je vais trembler devant toi ? Mauvaise pioche.
Il arque un sourcil, légèrement surpris que je lui tienne tête.
-C'est rare... une femme qui ose me répondre comme ça.
Son regard glisse sur moi, mais pas de manière déplacée - plutôt comme quelqu'un qui évalue un adversaire.
Puis, avec un calme déroutant, il dit quelque chose de volontairement provocateur, pas explicite, mais suffisamment piquant pour insulter mon caractère :
-Alors comme ça, tu es du genre à vouloir dominer la pièce... mais tu ne sais même pas dans quel monde tu viens d'entrer.
Je sens la chaleur monter dans ma poitrine.
Ce n'est pas de la peur.
C'est de la rage.
Je lui réponds froidement :
-Et toi, tu crois impressionner qui avec ton air de roi ? Crois-moi, j'ai survécu à pire que des types en costume qui parlent trop.
Il s'approche légèrement, ses yeux brillant d'un éclat dur.
-Vraiment ? Tu es sûre ?
Son ton est bas, contrôlé, presque défiant.
Et sans réfléchir, sans même me dire que c'est une mauvaise idée...
Ma main part toute seule.
CLAC.
Je le gifle.
Le silence tombe.
Même ma mère devient blanche comme un mur.
Les deux gardes devant la limousine tournent la tête, incrédules.
Théo ne réagit pas immédiatement.
Il tourne simplement la tête sur le côté...
puis revient me regarder.
Pas énervé.
Pas choqué.
Juste... intéressé.
Son expression devient lente, dangereuse, contenue.
-Bien.
Sa voix est presque un murmure.
-Au moins, je sais exactement à quel genre d'ennemie j'ai affaire.
La limousine continue de rouler dans le noir.
Et je comprends seulement maintenant que ma gifle vient de sceller quelque chose.
Quelque chose de bien pire qu'une simple dette.
Le silence dans la limousine devient presque étouffant.
Même le moteur semble se faire discret, comme s'il craignait de déranger Théo Santoro.
Je garde le menton relevé, même si mon cœur cogne fort.
Je ne montrerai rien.
Jamais.
Théo observe ma main encore légèrement levée, puis mes yeux.
Lentement.
Avec une précision glaciale.
-Personne ne m'a frappé depuis... » Il marque une pause, réfléchit. « ...très longtemps.
Je réponds du tac au tac :
-Il fallait bien que quelqu'un vous remette à votre place.
Un souffle court s'échappe de ses lèvres - pas un rire, pas un énervement.
Un mélange étrange qui me met plus mal à l'aise que s'il avait crié.
-Tu as du courage, Rose. Ou bien tu es inconsciente.
-Je préfère courageuse.
Il acquiesce, mais son regard ne lâche pas le mien.
Ma mère tente d'intervenir :
-Théo... laisse-la tranquille. C'est moi qui-
-Non.
Il l'interrompt sans la regarder.
-C'est elle qui m'intéresse maintenant.
Je serre les poings.
-Intéressée par quoi ? M'intimider ? M'acheter ? Me faire peur ? Mauvaise nouvelle : ça ne marche pas.
Il penche la tête, et pour la première fois, je distingue quelque chose derrière son masque : de la curiosité... et une forme d'admiration dangereuse.
-Tu devrais avoir peur. Mais tu refuses. J'ai rarement vu ça.
Je hausse les épaules.
-Peut-être que vous n'avez pas rencontré les bonnes femmes.
Le coin de sa lèvre tressaille.
Puis la limousine ralentit.
Les vitres teintées reflètent des lumières blanches.
On entre dans une immense propriété.
Théo glisse un regard vers ma mère :
-Gina, tu vas régler ta dette. D'une façon ou d'une autre. Mais ta fille...
Il me fixe, calmement.
-Elle reste sous ma surveillance.
Je me redresse, défiant :
- On va voir qui surveille qui.
La voiture s'arrête.
La porte s'ouvre.
Et le monde de Don Nero avale ma liberté.