Dire non à mon père n'a jamais été dans mes habitudes. J'ai toujours fait en sorte de ne pas le contrarier, même si rester dans ses bonnes grâces relève presque de l'impossible. C'est sans doute pathétique, mais ce qui me motive le plus depuis toujours, c'est ce besoin viscéral de le rendre fier. Un besoin qui, au fond, n'a probablement jamais été comblé. Je sais très bien pourquoi. Si je n'avais pas choisi les relations publiques. Si j'avais été un garçon. Il a tenté de me pousser vers n'importe quelle autre carrière, convaincu que je finirais par abandonner. Il avait tort. Alors aujourd'hui encore, je me bats pour qu'il me respecte suffisamment pour me confier Vaughn PR. Et ça fait mal de savoir qu'il préférerait sans doute transmettre tout ce qu'il a construit à un parfait inconnu plutôt qu'à sa propre fille.
- C'est la décision, Camille, tranche-t-il sèchement, les yeux plissés. Si tu veux devenir associée du cabinet un jour, tu feras exactement ce qu'on te demande.
Je referme aussitôt la bouche. La chaleur me monte aux joues. Je déteste qu'il me parle ainsi devant tout le monde. Mais ce que je déteste encore plus, c'est que je le laisse faire.
Mon regard glisse malgré moi vers Ryker, puis je le détourne aussitôt. Comment en est-on arrivé là ? Quand je l'ai rencontré à cette soirée du Nouvel An, il était évident qu'il nageait dans le luxe. Tout chez lui respirait l'argent et le pouvoir. J'aurais dû le reconnaître. Il est apparu sur les mêmes sites à scandales que certains de nos clients. Mais sur le moment, j'étais trop occupée à me laisser séduire.
Et aujourd'hui, j'en paie le prix.
- Nous n'avons jamais procédé ainsi, dis-je finalement. Et nous avons déjà géré des crises bien plus graves.
Le père de Ryker ricane.
- Rien à voir avec une histoire d'adultère ou un enfant illégitime. Là, les enjeux sont autrement plus sérieux. Ryker doit se faire discret et regagner la confiance du conseil d'administration. Le faire depuis les Hamptons, sous l'œil attentif de sa publiciste, est la meilleure option.
Mon père acquiesce aussitôt. J'aperçois Brennan du coin de l'œil et me demande brièvement pourquoi ce dossier ne lui a pas été confié, à lui, le favori officieux.
- Je n'ai pas besoin d'une nourrice, intervient Ryker, son regard planté dans le mien.
Je plisse les yeux, agacée. De toutes les personnes possibles, il fallait que ce soit lui. J'aurais préféré hériter de Grayson Kincaid, pourtant notre pire client actuel.
Le regard de mon père passe de Ryker à moi avant de revenir à lui. La dureté de ses traits ne laisse place à aucune discussion.
- Ce n'est pas négociable. Un avion privé décolle demain à huit heures. Vous serez tous les deux à bord.
Les questions se bousculent dans ma tête. Je n'en pose aucune.
- J'irai aux Hamptons et je ferai ce qu'on me demande, insiste Ryker en se tournant vers son père. Mais m'imposer une surveillance permanente est inutile.
Son père lève la main pour l'interrompre.
- La décision est prise. Nous avons engagé Troy pour régler cette affaire et nous lui faisons confiance. Accepte-le.
Ryker s'affaisse légèrement sur sa chaise. Je l'observe avec attention. Derrière son assurance, je reconnais quelque chose de familier : ce poids constant du regard paternel, cette envie dévorante de prouver sa valeur.
S'il avait réfléchi aux conséquences avant de parler, nous n'en serions pas là.
- Quel est le plan dans son ensemble ? demandé-je en croisant les jambes, déjà en train de sortir mon téléphone.
Un sourcil de mon père se lève. Ce n'est pas grand-chose, mais au moins je ne proteste plus.
- Nous allons établir un calendrier précis des événements auxquels Ryker devra assister pour redorer son image auprès des bonnes personnes. Pour l'instant, vous partez vous mettre au vert. Ensuite, si son comportement est irréprochable, vous passerez du temps à Pembroke. Il pointe Ryker du doigt. Là-bas, tu te montreras exemplaire. Utilise ton charme intelligemment. Montre que tu sais prendre des décisions mûres. Pas de confidences. La seule raison pour laquelle ton nom doit circuler, c'est pour mettre Davenport Media sous son meilleur jour. C'est clair ?
Ryker acquiesce, visiblement impressionné. Je m'efforce de ne pas sourire. Si seulement il m'écoutait avec autant d'attention.
- Donc c'est définitif ? Je dois passer l'été avec lui ? demandé-je encore.
- Oui.
Mon père repousse sa chaise, signe que la discussion est close.
Il se lève, serre la main du père de Ryker.
- Nous restons en contact. Ryker est entre de bonnes mains.
Je me redresse imperceptiblement.
Était-ce... un compliment ?
Je n'ai pas le temps d'y réfléchir. Je me lève à mon tour et me dépêche de suivre mon père. J'ai encore trop de questions. Je réalise trop tard que je n'ai même pas dit au revoir aux Davenport, mais tant pis.
- Papa, l'appelé-je dans le couloir.
Il tourne dans son bureau et me laisse entrer. Je ferme la porte derrière moi.
- Si tu espères me faire changer d'avis, inutile d'insister.
- Je ne comprends pas en quoi c'est la meilleure solution. Je saisis l'enjeu, mais ça me semble excessif.
- Pas du tout. Le conseil déteste la faiblesse. Ryker s'est laissé manipuler par une journaliste. Ça, ils ne le pardonnent pas.
Je hoche la tête. Il a raison. Les Davenport évoluent à un autre niveau.
- Je te fais confiance pour gérer ça, dit-il en me fixant.
- Si je réussis, tu feras de moi une associée ?
Il rit.
- Si le conseil accepte Ryker à la fin de l'été, alors oui.
Son ton moqueur me pique au vif.
- Je veux ta parole.
- Si tu y arrives, le poste est à toi.
Je souris, déterminée.
- Je m'en chargerai.
Quelques minutes plus tard, je quitte son bureau. Les Davenport sont déjà partis. Tant mieux.
Ryker Davenport est la dernière personne avec qui je voudrais passer un été entier. Mais je n'ai pas le choix.
Je suis douée. Et je ne laisserai pas une nuit passée ensemble compromettre mon avenir.