À mon grand soulagement, je ne croise presque personne en rentrant tard le soir. Ils sont tous bien trop occupés à enchaîner les réunions et les dîners d'affaires. C'est l'un des rares moments de bonheur que je trouve, profitant de leur absence.
Debout dans ma chambre, je tente de résister à la chaleur étouffante qui règne en ce début de mois de mars. La fin de février a déjà été insupportable, et je me ventile avec un vieux livre, espérant que la pluie vienne bientôt.
Je m'efforce aussi de ranger ma chambre, qui ressemble plus à un magasin de friperie qu'à autre chose. Après une dizaine de minutes, épuisée, je m'allonge sur le carrelage, observant une fois de plus le plafond, les bras engourdis. À ce stade, je peux compter les fissures qui le parsèment et les endroits où la saleté s'est accumulée. J'ai une très bonne vue.
Ma contemplation est interrompue par une série de coups frappés à ma porte.
- J'arrive, dis-je, cherchant à retrouver ma tranquillité et à rassembler assez de courage pour me lever, mais sans succès.
Cette personne semble déterminée à m'agacer, et j'ai déjà une petite idée de qui c'est.
- Qu'y a-t-il, Jamina ? demandai-je en ouvrant la porte.
- Les clés de la voiture, vite, j'en ai besoin.
Le culot ! Alors que cette voiture m'appartient.
- Va chercher une autre voiture.
- Hey ! s'écria-t-elle, faisant mine de ne pas m'écouter. Les clés ?
Aussi impolie qu'elle puisse être, ma demi-sœur ne connaît ni le mot "s'il te plaît" ni "merci". C'est déjà un supplice de supporter sa mère, et il n'est pas question que je me laisse marcher sur les pieds par elle non plus.
Je soupire et finis par lui claquer la porte au nez. Elle finira bien par trouver une autre solution.
Elle recommence à frapper, avec encore plus de force cette fois. Il ne serait pas étonnant qu'on puisse nous entendre jusqu'à Abuja.
Je l'ignore, espérant qu'elle finisse par se désintéresser, mais c'est en vain. Elle redouble d'efforts à chaque seconde qui passe.
Énervée, je finis par ouvrir la porte, et une gifle violente atterrit sur ma joue, me faisant perdre la vue un court instant. Je plaque ma main contre ma joue pour apaiser la douleur. Je reconnais cette main entre toutes : celle de ma belle-mère.
- Pourquoi laisses-tu ma fille cogner à ta porte comme une mendiante ? Que t'a-t-elle fait ?...
Il n'est pas question de répondre à ses questions. Elle s'avance vers moi, et je recule instantanément jusqu'à heurter le lit. Elle continue de s'approcher, me dominant de toute sa hauteur.
- Je t'ai toujours répété que tu n'étais rien dans cette maison, alors arrête de créer des problèmes, me dit-elle en me surplombant. Compris ?
J'acquiesce d'un signe de tête, la main toujours posée sur ma joue pour éviter une seconde gifle, car rien ne l'empêcherait de m'en coller une autre pour le plaisir.
- Jamila, crie-t-elle à l'endroit de sa fille. Que veux-tu ?
Jamila entre dans la chambre.
- Les clés de la voiture, répond Jamila.
- Où sont les clés ? me demande ma belle-mère.
D'un signe de tête, je désigne ma table de nuit. Je la vois se diriger vers elle, jetant un regard complice à sa mère. Elle prend les clés, ouvre mon portefeuille posé à proximité, en sort quelques billets comme si de rien n'était, puis quitte la pièce.
Nous laissant seules, sa mère et moi.
Elle continue de me scruter un moment avant de sourire et de faire demi-tour.
- Je ne veux pas te voir dans la maison ce soir, arrange-toi pour disparaître, dit-elle en fermant la porte derrière elle.
Je me rends compte que je ne respire plus qu'une fois ses pas éloignés. Je me laisse glisser au sol, dans un coin près du lit.
J'ai échappé à une deuxième gifle, me réconfortait-je. Elle aurait pu faire bien pire, comme me tirer les cheveux ou autre. Elle ne s'en privait pas il y a encore quelques années. Pour une raison que j'ignore, elle déteste mes cheveux, ou plutôt moi.
La raison de cette haine m'échappe toujours.
Avec le peu de force qu'il me reste dans les jambes, j'enfile un jean et un pull, prends mon porte-monnaie, et descends discrètement les escaliers pour ne pas attirer l'attention, sachant que son bureau donne sur le salon.
- Bola, entendis-je alors que je m'apprête à franchir la porte du salon.
C'est la voix un peu fatiguée de mon père.
Je fais semblant de ne pas l'entendre, referme la porte et me hâte de quitter la propriété. Désobéir à ma belle-mère pourrait m'être fatal. Je vérifie dans le garage et trouve la clé d'une vieille voiture. Je monte à bord en priant pour qu'il y ait suffisamment d'essence pour m'éloigner d'ici.
La clé dans le contact, je klaxonne pour signaler à l'agent de sécurité d'ouvrir le portail. Il comprend assez vite.
Je déboule sur l'autoroute sans réel but. Peut-être devrais-je quitter la ville ? Cela leur ferait plaisir, mais où irais-je ?
Depuis son arrivée après le décès de ma mère, mon cauchemar a commencé. Au début, ce n'étaient que de petites interdictions, puis des tapes sur le dos, des insultes sur ma manière d'être, des punitions corporelles déguisées en éducation.
Des gonflements que je dois cacher sous mes vêtements, des douleurs dont je ne peux pas parler.
Ayinke est devenue experte dans l'art de me torturer lorsque je montre la moindre révolte ou que je désobéis.
À 23 ans, elle n'en a pas encore fini avec moi tant que je reste à sa portée.
L'idée de déménager me vient souvent à l'esprit, mais mon père aveugle y est toujours fermement opposé. Lorsque j'évoque les longs trajets pour aller à l'université afin de déménager en cité universitaire, il m'achète une voiture. Pour lui, il est inconcevable que sa fille quitte son toit pour vivre seule, m'a-t-il dit.
Peut-être que je ne veux vraiment pas quitter cette maison ? Ma mère y a vécu, elle a touché chaque mur, chaque recoin, jusqu'à ses derniers instants.
Un souvenir qui me rattache à elle.
Un dont le temps ne pourrait pas me priver.
C'était son foyer chaleureux.
J'appuie fort sur le klaxon pour faire avancer la voiture arrêtée devant moi au feu rouge et qui ne semble pas vouloir démarrer lorsque le feu passe au vert. Je me fiche de commettre une infraction si cela me permet de rouler vite.
Le doux vent à travers la vitre à moitié baissée sèche mes larmes, me donnant l'impression qu'elles n'ont jamais coulé. J'accélère autant que la circulation me le permet..