Des artistes renommés, idoles des foules nationales, se succédaient sur la scène dressée au fond de la salle. Les voix glissaient dans les hauts-parleurs avec une puissance calculée pour émouvoir, un luxe sensoriel offert en palette sonore aux invités. Chaque chanson semblait tissée pour incarner l'excès, la réussite et l'illusion d'un monde où tout irait désormais pour le mieux. Les spectateurs applaudirent, chantèrent avec eux, certains crièrent même leurs refrains préférés, comme on acclame un avenir qu'on a cru perdu. Les sourires, nombreux, étincelaient sous les lustres suspendus.
Pourtant, Livia savait que cette splendeur n'épousait aucun de ses contours. Elle s'avança jusqu'à Damian et s'arrêta à quelques pas de lui. Une femme se tenait près de son mari et il conversait avec elle. Le contraste était saisissant : beauté lumineuse, démarche souple, élégance naturelle. Elle devait appartenir à un milieu où la posture n'était pas un rôle mais une seconde peau, où les vêtements et les gestes ne se négocient jamais avec l'humiliation. Sa robe épousait une silhouette noble, et son port altier invoquait une assurance polie, presque douce. Le genre de femme qu'on regarde sans arrière-pensée de dette ou d'ombre.
Sans attendre qu'on l'y autorise, elle s'adressa à Damian avec une familiarité insolente, presque déroutante :
- « Félicitations pour être l'épouse d'un homme aussi rare et admirable que le jeune Maître Damian, mon frère. »
Elle employait ce mot étrange : « frère ». Comme si un pacte invisible, antérieur au mariage, la liait à lui sans frontière de rang ou de distance.
Livia sentit un frisson glisser le long de sa colonne vertébrale, mais elle ravala tout avant qu'il ne se reflète dans son visage. Elle afficha un large sourire, plein et rond, parfaitement asymétrique au vide intérieur que produisait la conversation, mais conforme au costume qu'on attendait d'elle. Elle répondit avec une gratitude étudiée, presque trop limpide pour être sincère :
- « Merci mademoiselle, je vous remercie de trouver ce mariage remarquable. Je suis moi-même honorée d'être aujourd'hui l'épouse d'un homme aussi extraordinaire que celui que vous décrivez. »
Son rire, un peu trop appliqué, glissa dans l'espace comme un post-scriptum nerveux, une virgule de survie sociale.
La femme plongea alors son regard dans celui de Livia. Il n'y avait plus de chaleur dans ses prunelles. Plus aucune courtoisie d'alliée de circonstance. Ce n'était plus le regard d'une félicitatrice mais d'une juge. Livia comprit que cette femme n'était pas de celles qui se laissent impressionner par les sourires disciplinés.
Elle reprit, cette fois plus près, comme si elle s'appropriait l'espace, le titre et le corps diplomatique de la scène sans solliciter le moindre remords :
- « Appelle-moi Clarissa. »
Livia hocha la tête avec un calme trop lisse, presque trop fragile :
- « Très bien, mademoiselle Clarissa. »
La jeune femme tourna ensuite vers Damian, comme si Livia n'occupait plus aucun espace physique susceptible de la déranger :
- « Frère, me rejoindras-tu pour la fête ? Tu restes magnifique, fidèle à toi-même. »
Et sans attendre la réponse, elle resserra déjà ses bras autour de lui, l'enlaça brièvement, déplaçant le langage du monde autour d'eux par la seule impulsion d'une intimité qu'elle n'avait jamais eu le droit de revêtir publiquement.
Damian, silencieux jusqu'alors, réagit avec une soudaineté âpre, presque poignante dans sa brutalité :
- « Lâche ma main. »
Sa voix avait une amertume éraillée.
Clarissa relâcha aussitôt, trop vite... presque par réflexe d'ancienne élève d'un pouvoir qu'elle ne voulait surtout pas perdre.
Dans la tête de la jeune femme, un éveil orageux se produisit :
« Cet homme ne m'a jamais parlé comme ça. Serait-ce la présence d'une épouse officielle à ses côtés ? Impossible qu'il l'ait choisie par amour. Je connais la femme qui occupe vraiment son cœur... je connais ses vraies nuits. »
Livia ne prononça pas un mot. Elle n'avait pas le droit. Les règles formaient déjà des clôtures invisibles autour de ses phrases possibles, alors ses phrases impossibles restèrent derrière les paupières.
Damian quitta ensuite les deux femmes sans un mot, happé par un groupe d'invités influents. On le salua avec déférence, on s'inclina légèrement devant lui, comme on le ferait devant un souverain officieux. Ce cortège improvisé, composé d'ambitions et d'admiration jalouse, l'emmena vers un espace privilégié, un salon réservé aux initiés. Un salon VIP, un sanctuaire de prestige dissimulé derrière une porte à laquelle Livia n'aurait jamais accès sans y être conviée nommément comme un objet et pas comme une personne.
Elles restèrent donc seules.
Deux femmes aux statuts figés dans des inconnues radicales.
Clarissa se tourna vers Livia. Sa voix tomba comme une lame calculée :
- « Tu crois qu'il a posé son regard sur toi parce qu'il t'aime ? Allons... ne te trompe pas sur ton rang. »
Sa beauté demeurait, mais dans ses mots il y avait une violence sèche, presque barbelée : celle qu'on utilise pour marquer la distance de l'autre sans trembler.
Livia inspira profondément. Elle voulait se calmer. Rester joueuse. Garder l'allure d'une flamme qui ne s'éteint pas alors qu'elle était déjà éteinte depuis longtemps.
Elle répondit donc avec un sourire, encore, toujours... large, impassible :
- « Vous devriez lui poser la question vous-même, mademoiselle Clarissa. Je ne suis pas dans sa tête, je ne peux que vous renvoyer à lui. »
L'effet fut instantané : les muscles du visage de Clarissa se crispèrent davantage, fulgurance d'un agacement réel.
- « Tu n'es rien de plus qu'une fille au rang humble. Ne t'imagine pas accéder à son affection, encore moins à son cœur. »
Sous la table, les doigts de Livia se serrèrent malgré tout. On n'en verrait rien. Pas publiquement. Elle avait appris à discipliner les signes. À maquiller les tremblements. À vendre les émotions avant même que quelqu'un n'ait l'idée de les acheter.
Elle répondit sans dévier, comme si elle creusait elle-même sa cage de neutralité pour éviter d'être perçue comme une âme sensible :
- « Aujourd'hui, je suis mariée à lui. Et dans les faits, c'est bien moi sa femme. Le reste importe-t-il vraiment ? »
Clarissa devint rouge jusqu'aux oreilles.
Elle reprit immédiatement, incapable de digérer l'impudence lisse que Livia lui servait comme un miroir inversé :
- « Sais-tu seulement avec qui il partageait ses nuits ? Qui a occupé son lit ? »
- « Non, mais bientôt ce sera moi. » dit Livia sans réfléchir. Comme si elle plantait volontairement le couteau dans ce fin interstice où le non-dit espère encore survivre.
- « Toi ?! » fulmina Clarissa.
La désapprobation vibrait dans sa voix et pourtant, Livia prononça calmement :
- « Je ne sais pas ce que vous étiez pour lui avant. Mais aujourd'hui, je vous prie de ne plus m'importuner. »
Elle n'avait aucune fierté dans ces mots. Seulement un instinct. La survie avait déjà avalé l'estime de soi, mais parfois on mord encore plus fort avec ses phrases possibles pour éviter d'être avalé tout court par ses phrases impossibles.
Clarissa s'éloigna finalement. Ses injures étouffées continuaient à grincer tout bas, venimeuses incantations d'un monde où l'amour et la proximité se réservent à quelques têtes couronnées invisibles. Elle lui lança un ultime regard de découpe sèche avant de disparaître dans les lumières du hall.
Plus tard, la fête atteignit son terme naturel. La bande-son nationale de prestige se tut temporairement pour laisser place au bruit plus mécanique de la vie.
Damian donna un ordre à un chauffeur qu'on ne nomma pas plus que nécessaire mais qu'on devinait entraîné à obéir sans vibrato émotionnel. Puis, lui-même monta dans une autre voiture, conduit par l'assistant Brown. Livia aperçut le véhicule quitter lentement le parking. Elle ne broncha pas. Elle s'était attendu à l'effacement instantané après l'usage public du statut.
Un homme - le chauffeur - ouvrit la portière arrière à Livia :
- « Je ramène maintenant votre jeune maîtresse chez elle. »
- « Merci monsieur. Désolée de vous importuner ainsi. » dit Livia avec un sourire calme, presque trop contrôlé.
Le chauffeur sembla nerveux. Comme si aucun humain proche de Damian ne lui avait jamais parlé avec cette politesse presque inutile, hors-classe, sans orgueil ni attente. Il jeta un regard furtif dans le rétroviseur. Des larmes perlaient encore au coin des yeux de la jeune fille, mais sa bouche demeurait lisse, docile, comme si le chagrin n'avait aucune occupation rentable dans le protocole généalogique du pouvoir.
La voiture franchit l'immense portail des Alexander. Le jardin courant le long du trajet était d'un luxe lumineux presque intimidant : projecteurs, haies bien taillées, guetteurs armés de silence et d'ordres invisibles.
Livia eut l'impression d'entrer dans une cage dorée dont les murs n'existent qu'à partir du moment où on n'a plus le droit d'en sortir. Les gardes se tenaient à distance respectable du chemin. On les vit. Rien qu'en les voyant, elle eut l'impression d'être ficelée des chevilles aux pensées.
À l'entrée de la demeure, une domestique l'accueillit chaleureusement. Elle ne vit ni sa mère biologique ni les demi-sœurs du jeune maître. Peut-être avaient-elles poursuivi leur soirée dans un autre espace privilégié. L'ordre d'apparition se limitait aux nécessités.
- « Bienvenue. »
Ils inclinèrent respectueusement la tête et la félicitèrent mécaniquement pour le mariage.
Livia sembla déstabilisée. Mais elle parla avec une politesse presque mêlée d'incrédulité douce :
- « Ne me traitez pas comme votre jeune maîtresse. Je ne suis qu'une fille sans honneur. Votre rang est plus noble que le mien. »
L'assistante fixa Livia. Elle ne répondit pas. Mais elle devina la secousse intérieure.
Un autre serviteur s'approcha finalement et l'accompagna vers l'étage :
- « Vous devez être exténuée. Je vais vous montrer votre chambre. »
Livia suivit. Sans discuter. Sans respirer trop fort. Les règles formaient déjà un extincteur naturel à l'extérieur de chaque phrase possible.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin, le serviteur désigna l'espace :
- « Voici votre chambre. Si vous souhaitez vous rafraîchir, vous trouverez ici une salle d'eau, là une armoire. Vos vêtements ont été disposés à l'intérieur. »
- « Des vêtements ? Ma valise est en bas. » murmura Livia, presque perdue.
- « Bain, toilettes et dressing sont intégrés. Reposez-vous. Je vous laisse. »
- « Merci. »
- « Inutile d'être trop formelle. J'obéis simplement à mon devoir. » répondit le serviteur nerveux.
On referma ensuite la porte.
Livia s'affala dans le canapé luxueux. Respira profondément. Un bref instant d'absence où elle eut envie de croire qu'un crocodile surgirait dans l'abîme et que cela mettrait enfin un terme à l'examen à ciel ouvert de sa valeur humaine. Mais rien ne surgit. Alors elle se redressa. Va chercher une couverture dans le dressing minuscule, déjà rangé comme un empire personnel. Tout était neuf. Séparé. Ordonné. Chaque vêtement semblait murmurer la même phrase muette : tu appartiens désormais à un rang qu'on ne t'a jamais appris à aimer.
Elle enfila un pyjama léger, neutre, et revint installée dans le canapé, oreiller repris sur le grand lit. Elle tomba ensuite dans un sommeil lourd.
Lors d'une soirée parallèle dans un autre salon privilégié, l'assistant Brown consulta un message sur son téléphone portable :
[« La jeune femme est arrivée. Elle est entrée dans la chambre. »]
Il remit ensuite le téléphone dans sa poche. Poing serré. Masque figé.
Près de Damian, un jeune entrepreneur tenta de converser avec lui :
- « Tu as pensé au mariage pour l'amour ou pour d'autres motifs ? »
Damian ignora la question. Il désigna simplement son verre froid. La femme à côté de lui lui tendit une boisson sans alcool, fraîche. Il la but d'un trait. Puis il caressa doucement ses cheveux. La femme laissa échapper un cri léger - presque tendre - mais Livia n'était pas présente pour juger cette scène. Les rumeurs continuaient cependant d'alimenter la salle extérieure.
Clarissa tenta ensuite d'entrer dans le salon VIP sans y être conviée. Elle avait envie d'arracher les cheveux des femmes près de Damian. Les gardes tremblaient. L'assistant Brown s'interposa. Les invités se levèrent ensuite, sortant un à un après l'ordre final du jeune maître :
- « Que tout le monde sorte. »
Clarissa resta finalement seule avec Damian quelques secondes après que la porte fut refermée. Elle versa du soda froid dans un verre. Le tendit à Damian. Il l'avala, puis dit avec douceur :
- « Ne franchis pas la limite. Surtout pas devant tout le monde. Tu n'auras jamais ma clémence si tu dérapes trop fort. »
Puis il fit signe du doigt :
- « Viens ici. Voudrais-tu prendre la place de ta sœur ? »
Elle obéit. Le visage de Damian se retrouva alors presque collé au sien, l'odeur de soda glissant encore de sa bouche pendant qu'il parlait.
Il effleura ensuite doucement ses lèvres du bout des doigts.
Clarissa sentit son cœur exploser. Elle oublia toute logique familiale. Toute dette. Tout rang. Et pendant quelques secondes seulement, elle rêva d'égalité. D'amour. De pouvoir. De vengeance. De proximité. Puis, une simple phrase possible, et rien d'autre.