Le lendemain, j'appelai le conseil d'administration du conglomérat d'Isabelle. J'occupais un poste de "consultant" honorifique, un titre vide pour sauver les apparences.
"Je démissionne," annonçai-je sobrement.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Le soir même, une invitation arriva. Un carton luxueux pour un gala au Musée Rodin. Sûrement une tentative d'Isabelle pour me faire rentrer dans le rang. Par curiosité morbide, j'acceptai.
En arrivant, je compris mon erreur. Des bannières flottaient dans le jardin. "Joyeux Anniversaire, Léo !"
C'était sa fête. Organisée par Isabelle. Et j'étais l'invité surprise, la blague de la soirée.
Je me tins près d'une statue, essayant de me fondre dans l'ombre. Mais les murmures me parvenaient.
"Regarde, c'est le mari. Le pauvre type."
"Elle ne se cache même plus. L'humilier comme ça, en public..."
"Il n'a aucune fierté. Pour l'argent, il accepte tout."
Isabelle me repéra. Elle s'approcha, radieuse dans sa robe de soirée, tenant Léo par la main.
"Étienne, tu es venu ! Parfait. Tu sais, Léo est encore un peu secoué par ton agression d'hier. Je pense que des excuses publiques seraient appropriées."
"Des excuses ?"
"Oui. Tu vas jouer pour lui. Il adore quand tu joues du piano."
Elle me désigna le grand piano à queue installé sur l'estrade. C'était un ordre. Une humiliation publique et calculée.
Je refusai d'un hochement de tête.
Son sourire disparut. Elle se pencha vers mon oreille, sa voix un sifflement venimeux.
"N'oublie pas l'entrepôt, Étienne. N'oublie pas ce que je peux faire à ta grand-mère si tu me déçois encore."
La menace, même si je savais la première mise en scène, était réelle. Son pouvoir sur la maison de retraite était total. Ma grand-mère était son otage.
Je montai sur l'estrade. Un silence se fit. Tous les regards étaient tournés vers moi, un mélange de pitié et de mépris.
Je m'assis au piano. Mes doigts se posèrent sur les touches. Et je jouai.
Je ne jouai pas une chanson d'anniversaire. Je jouai la Nocturne de Chopin que j'avais jouée pour Isabelle lors de notre premier rendez-vous. Une mélodie lente, déchirante, pleine d'un amour perdu et d'une tristesse infinie.
Les notes flottaient dans le jardin, un requiem pour notre histoire.
Je vis le visage d'Isabelle se crisper. Un instant, une seule seconde, la façade se brisa. Je vis la femme que j'avais aimée, touchée par le souvenir.
Mais ce ne fut qu'un instant.
Je terminai la dernière note, la laissai s'éteindre dans le silence. Je me levai, sans un regard pour elle ou pour Léo, et descendis de l'estrade.
Je me dirigeais vers la sortie quand Léo m'intercepta.
"Belle performance, le larbin. Tu devrais faire ça plus souvent."
Au-dessus de nous, un lourd projecteur d'éclairage, suspendu à une structure métallique, vacilla.
"Attention !" cria quelqu'un.
Le projecteur tomba.
Mon premier réflexe fut de pousser Léo pour le mettre à l'abri. Mais Isabelle fut plus rapide. Elle se jeta sur lui, le protégeant de son corps.
Le projecteur s'écrasa sur le sol, mais un éclat de métal me frappa violemment à l'épaule. La douleur me fit tomber à genoux.
Isabelle se releva, vérifiant frénétiquement que Léo n'avait rien.
"Ça va, mon amour ? Tu n'as rien ?"
Elle ne m'adressa pas un seul regard. J'étais à terre, le sang commençant à tacher ma chemise, et elle ne voyait que lui.