Des silhouettes se sont précipitées à l'intérieur. Des policiers, des pompiers, des médecins du SAMU. Le monde s'est accéléré autour de moi. On m'a soulevé, on m'a posé sur un brancard. Des mains expertes ont examiné Léa.
"Pas de pouls. Pas de ventilation. Pupilles en mydriase aréactive," a annoncé un médecin d'une voix grave. "On commence la réa, mais..."
Il n'a pas terminé sa phrase. Je savais ce qu'il voulait dire.
On m'a emmené vers l'ambulance. J'ai vu un pompier avec un détecteur de gaz. Il a crié : "Taux de monoxyde de carbone très élevé ! Ventilez la zone !"
Une infirmière a commencé à nettoyer et panser mes mains.
"Mon Dieu, mais qui a fait ça ?" a-t-elle murmuré, plus pour elle-même que pour moi. "C'est de la barbarie."
On m'a installé dans l'ambulance, à côté du brancard où l'équipe médicale s'acharnait sur le corps inerte de Léa. Le massage cardiaque, le masque à oxygène... des gestes désespérés qui ne faisaient qu'accentuer le silence de sa poitrine.
L'ambulance a démarré en trombe, sirènes hurlantes. Nous avons filé à travers la zone industrielle, puis sur l'autoroute. La ville défilait à travers la vitre arrière, floue et indifférente.
Soudain, nous avons ralenti, puis nous nous sommes arrêtés. Un embouteillage.
"Qu'est-ce qui se passe ?" a demandé le médecin au chauffeur.
"Je ne sais pas... On dirait une sorte d'événement. La route est bloquée."
Par la fenêtre, j'ai vu des barrières, une foule, des caméras de télévision. Et au centre de tout ça, sur une petite estrade, il y avait Sophie.
Elle souriait.
Elle tenait un micro. À côté d'elle, Marc et Chloé. Derrière eux, une grande bannière : "La Galerie Bernard soutient les jeunes talents."
Mon sang s'est transformé en glace. Je comprenais. Ce n'était pas un voyage aux Maldives. C'était un coup de pub.
Sophie parlait au micro, sa voix amplifiée par les haut-parleurs.
"Aujourd'hui, nous célébrons non seulement l'art, mais aussi la famille. Ma nièce, Chloé, ici présente, a été une source d'inspiration incroyable pour une jeune artiste que nous soutenons, une artiste dont le talent vient d'être reconnu internationalement..."
Elle a levé une sculpture. Une des premières œuvres de Léa. Une pièce que je lui avais aidé à mouler.
"Cette victoire," a continué Sophie avec un large sourire destiné aux caméras, "c'est aussi la victoire de Chloé, dont le courage face à l'adversité a nourri la créativité de sa cousine."
Un médecin du SAMU, furieux, est sorti de l'ambulance et a couru vers un policier qui gérait la circulation.
"On a une urgence vitale ! Il faut nous laisser passer ! C'est la fille de cette femme !" a-t-il hurlé en montrant Sophie.
Le policier a essayé de se frayer un chemin, mais la foule et les journalistes l'ont bloqué. Des gens, des fans de la galerie, ont commencé à invectiver le médecin.
"Laissez-la tranquille ! Vous ne voyez pas qu'elle est en plein discours ?"
"Fichez le camp ! C'est un moment important !"
Perdu dans le chaos, j'ai croisé le regard de Sophie. Pendant une fraction de seconde, son sourire s'est figé. Elle m'a vu, à travers la vitre de l'ambulance. Elle a vu le brancard à côté de moi.
Un de ses assistants s'est penché vers elle, lui a murmuré quelque chose à l'oreille en me montrant du doigt.
J'ai vu Sophie secouer la tête, un air de déni sur le visage. Elle a chuchoté une réponse que j'ai pu lire sur ses lèvres : "Non. Il simule."
Puis elle s'est retournée vers les caméras, son sourire de façade de nouveau en place.
À cet instant, dans le vacarme des sirènes et des applaudissements, j'ai su que tout était fini entre nous. Pas seulement notre amour, pas seulement notre mariage. Tout. C'était un adieu silencieux, un point final écrit avec le sang de notre propre enfant.
L'ambulance a finalement réussi à se frayer un chemin. Alors que nous nous éloignions, l'image de Sophie, triomphante sur son estrade, s'est gravée dans ma rétine.
Nous sommes arrivés aux urgences dans un tourbillon d'activité. On m'a emmené dans un box, tandis que Léa était conduite en salle de déchocage. Des journalistes, alertés par la scène de l'embouteillage, commençaient déjà à affluer.
"Qui est la victime ? Est-ce que c'est bien Léa Dubois, la lauréate du prix de Venise ?"
Le nom de ma fille, murmuré dans les couloirs de l'hôpital, a commencé à se répandre comme une traînée de poudre.
Pendant ce temps, dans la voiture qui la ramenait de son événement, Sophie a dû voir la nouvelle sur son téléphone. Une alerte info, un titre choc.
"Léa Dubois, jeune prodige de l'art, retrouvée morte dans des circonstances suspectes."
J'imagine son premier réflexe. Un haussement d'épaules. "Encore un coup de pub de Pierre." Un sourire suffisant.
Puis, en lisant les détails, en voyant les photos de l'ambulance, de l'atelier, son visage a dû se décomposer. La prise de conscience, lente et horrible, que le jeu était terminé. Et qu'elle avait perdu. Définitivement.