Après avoir raccroché, mon premier réflexe a été d'appeler mon ex-femme, Sophie. Malgré notre séparation difficile, c'était aussi sa fille, elle devait savoir.
"Allô ?"
Sa voix était plate, comme d'habitude.
"Sophie, c'est Pierre. Tu ne devineras jamais. La galerie vient d'appeler. Léa... elle a été choisie pour l'exposition de Venise !"
Un silence. Pas un silence de surprise joyeuse, mais un silence lourd, glacial.
"Et alors ?" a-t-elle finalement lâché.
J'ai été déconcerté.
"Comment ça, 'et alors' ? C'est fantastique ! C'est une chance unique pour elle !"
"Fantastique pour elle, peut-être," a-t-elle sifflé, et j'ai senti le venin dans sa voix. "Tu as pensé à Chloé ? Tu as pensé une seule seconde à ce que ça va lui faire ?"
Chloé. Sa nièce. La fille de sa sœur Camille, décédée il y a deux ans. Une jeune fille fragile, que Sophie couvait d'une manière quasi maladive, la maintenant dans une bulle de protection étouffante.
"Sophie, quel est le rapport ? C'est la réussite de Léa, ça n'a rien à voir avec la dépression de Chloé."
"Au contraire," a-t-elle rétorqué, sa voix montant d'un cran. "La réussite insolente de Léa ne fait que 'stimuler' sa dépression. Chloé la voit briller et ça la renvoie à sa propre misère. Léa est toxique pour elle en ce moment."
J'ai senti un frisson de malaise me parcourir. Ce raisonnement était tordu, dangereux.
"C'est absurde, Sophie. Tu ne peux pas lui reprocher son talent."
"Je peux lui reprocher de manquer d'empathie. Je l'ai emmenée avec Chloé à l'atelier pour qu'elles passent du temps ensemble, pour que Léa l'aide un peu. Mais non, Mademoiselle ne pense qu'à son art. Alors j'ai pris les choses en main."
"Qu'est-ce que tu as fait ?" ai-je demandé, une angoisse soudaine m'étreignant la gorge.
"Elle a besoin d'une leçon. D'apprendre ce qu'est la vraie souffrance. Je l'ai mise à l'écart pour qu'elle réfléchisse. Pour protéger Chloé."
Le téléphone m'a glissé des mains. L'atelier. Un vieil entrepôt isolé que j'avais loué des années auparavant, au milieu de nulle part. J'ai couru à ma voiture, sans même prendre la peine de fermer la porte de mon appartement, et j'ai foncé, le cœur battant à tout rompre.
Le trajet m'a paru une éternité. En arrivant, j'ai vu la voiture de Sophie garée devant. La lourde porte métallique de l'atelier était fermée par un cadenas. J'ai martelé la porte de mes poings.
"Sophie ! Ouvre cette porte ! SOPHIE !"
La petite porte de service s'est ouverte et Sophie est apparue, le visage dur, impénétrable.
"Qu'est-ce que tu fais ici, Pierre ? Rentre chez toi."
"Où est Léa ? Laisse-moi voir ma fille !"
Je l'ai bousculée pour entrer. L'air à l'intérieur était glacial. Au fond de l'immense pièce vide, dans un petit réduit de stockage grillagé, j'ai vu une forme recroquevillée sur le sol en béton.
Léa.
Elle était enfermée là, comme un animal. Elle portait seulement un T-shirt fin et un jean, tremblante de froid. Il n'y avait ni couverture, ni chaise, rien. Juste le béton nu.
"Mon Dieu, Sophie... Qu'est-ce que tu as fait ?" ai-je murmuré, horrifié.
Je me suis précipité vers la grille, mais elle était fermée par un autre cadenas.
"Papa ?" a gémi Léa, sa voix faible et rauque. "J'ai froid..."
"Sophie, donne-moi la clé. Tout de suite," ai-je ordonné, ma voix tremblant de rage.
"Non," a-t-elle dit calmement. "Elle doit comprendre. Elle reste là jusqu'à ce que Chloé aille mieux."
La colère a laissé place à un désespoir total. Je me suis laissé tomber à genoux devant elle.
"Je t'en supplie, Sophie. Ne fais pas ça. C'est notre fille. Regarde-la, elle va tomber malade. S'il te plaît..."
Elle m'a regardé de haut, avec un mépris infini.
"Tes supplications ne servent à rien. Tu as toujours été faible, Pierre. C'est pour ça que je t'ai quitté."
À ce moment-là, une autre voiture s'est garée. Marc Leroy, le nouveau compagnon de Sophie, un critique d'art suffisant et manipulateur, en est sorti, accompagné de Chloé. Chloé avait l'air perdue, le regard vide.
"Ah, Pierre. Toujours aussi dramatique," a lancé Marc avec un sourire narquois. "Tu ne vois pas que tu stresses la petite ?"
Il a posé une main sur l'épaule de Chloé, qui s'est recroquevillée.
"Dis-lui, ma chérie," a murmuré Marc à l'oreille de la jeune fille. "Dis à ton oncle Pierre comment Léa te fait du mal."
Chloé a levé des yeux larmoyants vers moi et a dit d'une voix à peine audible :
"Chaque fois que je la vois... je pense à maman. Je n'y arrive pas. Sa joie... ça me fait mal."
Les mots semblaient récités. Sophie a hoché la tête, comme pour confirmer une vérité évidente.
"Tu vois ? C'est pour le bien de Chloé. Léa doit être punie pour son égoïsme."
Marc a ajouté, s'adressant à Sophie :
"Tu as bien fait, mon amour. C'est la seule solution. Une thérapie de choc pour tout le monde."
Il m'a jeté un regard triomphant, puis ils m'ont tourné le dos, sont remontés en voiture avec Chloé et sont partis, me laissant seul, à genoux devant la porte de la cage où ma fille grelottait.
Les heures suivantes ont été un cauchemar. Le soleil s'est couché, et le froid de la nuit a envahi l'entrepôt. Je suis resté là, parlant à Léa à travers la grille, essayant de la rassurer avec des mots qui sonnaient creux même à mes propres oreilles. Ses réponses sont devenues de plus en plus faibles. Sa toux, d'abord sèche, est devenue grasse et inquiétante. Je me sentais complètement impuissant, une douleur physique me tordant les entrailles.
Dans un sursaut de lucidité, j'ai sorti mon téléphone. J'ai appelé la police.
"Ma fille est séquestrée par son ex-femme dans un atelier..."
J'ai donné l'adresse, ma voix brisée par l'angoisse. Ils m'ont dit qu'une patrouille allait passer. Un filet d'espoir est né en moi. Mais une demi-heure plus tard, mon téléphone a sonné. C'était un numéro inconnu. C'était Marc.
"J'ai eu un appel de la police, Pierre. Ils m'ont contacté en tant que tuteur légal de Chloé. Je leur ai expliqué la situation. Une simple dispute familiale. Une adolescente en crise que sa mère essaie de calmer. J'ai aussi mentionné tes antécédents, ton tempérament 'artistique' et impulsif. Ils ont classé l'affaire."
Il a raccroché. Le désespoir m'a submergé comme une vague noire. Il avait tout prévu. J'étais piégé.
La nuit s'est étirée, interminable. Je n'entendais plus Léa tousser, seulement de faibles gémissements. Je luttais contre le sommeil, contre le froid qui me glaçait les os. L'impuissance était un poison qui me rongeait de l'intérieur.
Au petit matin, alors que le ciel commençait à peine à pâlir, j'ai entendu le son lointain d'une sirène. J'ai cru que c'était pour nous, une erreur, un miracle. Mais le son s'est rapproché puis s'est éloigné. Perdu dans ma torpeur, j'ai machinalement consulté les actualités locales sur mon téléphone. Et c'est là que je l'ai vu.
Le titre s'est affiché en grosses lettres sur mon écran.
"Accident tragique dans une zone industrielle isolée. Une fuite de monoxyde de carbone provenant d'un vieux générateur défectueux dans un atelier d'artiste a causé la mort d'une jeune femme. La victime a été identifiée comme étant Léa Dubois, 19 ans, une artiste prometteuse."
Mon monde s'est effondré. Le téléphone est tombé de ma main. Un cri sans son s'est étranglé dans ma gorge. Ce n'était pas un accident. Ils l'avaient tuée.