J'ai fait appeler Madame Leclerc, la gouvernante de la maison. C'est une femme sévère et rigide, la tante de Sylvie. Dans ma vie passée, elle était entièrement dévouée à Mireille. Mais je connaissais sa faiblesse : sa nièce.
Sylvie, sa nièce, était une jeune femme de chambre, ambitieuse et intelligente. C'est elle qui, dans ma vie antérieure, avait aidé Mireille à me nuire en échange d'une promesse de promotion.
Cette fois, c'est moi qui allais lui offrir cette promotion.
Madame Leclerc et Sylvie entrèrent dans mes appartements et s'inclinèrent profondément.
"Vous m'avez fait appeler, Madame ?" dit la gouvernante, le ton respectueux mais froid.
J'ai souri avec douceur.
"Oui, Madame Leclerc. Comme vous le savez, ma santé est désormais plus fragile. J'ai besoin de quelqu'un de confiance et de discret à mes côtés. Mais je pense aussi à mon mari. Antoine est si occupé par les affaires de la cour, il a besoin d'un service irréprochable. C'est pourquoi j'ai pris une décision."
Je me suis tournée vers Sylvie, qui gardait les yeux baissés.
"Sylvie, tu es une jeune femme vive et intelligente. J'ai remarqué ton travail. À partir d'aujourd'hui, je te nomme première femme de chambre, et tu seras attachée au service personnel de Monsieur le Comte."
Le silence tomba dans la pièce.
Sylvie releva la tête, ses yeux écarquillés par la surprise. C'était une promotion inespérée, un bond de plusieurs échelons dans la hiérarchie des domestiques. Servir directement le maître de maison était un honneur et une source de pouvoir considérable.
Madame Leclerc était visiblement stupéfaite. Elle ouvrit la bouche pour protester, probablement pour dire que sa nièce était trop jeune, trop inexpérimentée.
Mais avant qu'elle ne puisse parler, j'ai continué, ma voix toujours aussi douce.
"Je sais que c'est une grande responsabilité. Mais je veux quelqu'un de loyal à cette maison, à notre famille. Et je sais que tu feras honneur à ta tante."
Le message était clair. La loyauté serait récompensée.
Je me suis souvenue de Sylvie dans ma vie précédente. Elle avait placé un somnifère dans mon thé le soir où Mireille et Antoine avaient consommé leur trahison pour la première fois. Elle pensait que personne ne le saurait jamais.
Mais je savais.
Je regardai Sylvie droit dans les yeux. Je vis l'ambition pure briller dans son regard. Elle comprenait l'opportunité qui s'offrait à elle. L'allégeance à Mireille n'était qu'une promesse vague, alors que moi, je lui offrais le pouvoir, ici et maintenant.
"Je... je ne sais comment vous remercier, Madame," balbutia Sylvie, s'agenouillant presque. "Je vous serai éternellement loyale."
"Je sais," répondis-je simplement.
Plus tard dans la journée, je suis allée voir Mireille. Elle résidait dans une aile de la maison réservée aux invités, se plaignant constamment de son "exil doré".
Elle était en train de lire de la poésie près de la fenêtre, une image parfaite de la demoiselle cultivée et mélancolique.
"Jeanne ! Ma chère sœur," dit-elle en se levant, son sourire aussi faux que ses larmes. "Tu as l'air un peu pâle. Tu devrais te reposer."
"Je vais bien, Mireille. En fait, j'ai une nouvelle à t'annoncer. Et une proposition."
Je lui ai parlé de ma décision concernant Sylvie. Le sourire de Mireille se figea une fraction de seconde avant de se recomposer.
"Mais... Jeanne, c'est si soudain. Sylvie est si jeune. Ne crains-tu pas qu'elle ne soit pas à la hauteur pour s'occuper d'Antoine ?"
Sa protestation était faible, purement formelle. Elle ne se souciait pas de la compétence de Sylvie. Elle s'inquiétait de perdre une source d'information et d'influence.
"Au contraire," répondis-je avec un air de fausse naïveté. "Je pense qu'il a besoin de quelqu'un de nouveau, de dévoué. Et puis, c'est pour le soulager. Qui mieux qu'une jeune femme attentive pour s'assurer que ses vêtements sont parfaits, que son bureau est en ordre ? C'est un fardeau que je ne veux plus t'imposer, ma chère sœur. Tu es notre invitée, tu dois te reposer et t'amuser."
Je lui présentais cela comme un cadeau, un moyen de la libérer d'une corvée. Elle ne pouvait pas refuser sans paraître ingrate.
"Tu es trop bonne, Jeanne," dit-elle finalement, les dents serrées.
En quittant ses appartements, j'ai croisé Madame Leclerc dans le couloir. La gouvernante s'inclina plus bas que jamais.
"Madame, je vous remercie au nom de ma nièce. C'est un honneur immense. Nous ne l'oublierons jamais."
Son visage, habituellement si sévère, était fendu d'un sourire triomphant. Elle pensait que sa famille avait gagné en influence. Elle ne réalisait pas qu'elle et sa nièce n'étaient que des pions sur mon échiquier.
Un pion pour surveiller Antoine, et un autre pour contrôler le reste de la maison.
La toile commençait à se tisser.
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