J'ignorai la vibration insistante de mon téléphone, que j'avais rallumé par réflexe professionnel. J'avais une échéance capitale aujourd'hui. Une présentation pour le projet "Jardins Suspendus de La Défense", un concours prestigieux que je préparais en secret depuis des mois. C'était ma chance de me faire un nom, de sortir de l'ombre de Lambert Construction, de prouver ma propre valeur. C'était plus important que les caprices malsains de Jean-Luc et de sa comédienne de stagiaire.
J'ai attrapé mon sac, les plans sous le bras, et je me suis dirigée vers le parking souterrain de notre immeuble. Ma voiture, une modeste Clio, contrastait avec la rutilante Porsche de Jean-Luc garée à côté. Je mis le contact, le moteur toussota avant de démarrer. Alors que je m'engageais dans la rampe de sortie, une silhouette massive se planta devant le capot, me forçant à piler.
C'était Jean-Luc. Son visage était déformé par la colère.
Il frappa violemment sur mon capot.
"Sors de cette voiture, Amélie !"
Je baissai ma vitre, mon cœur battant la chamade malgré ma résolution.
"Je vais travailler, Jean-Luc. J'ai une réunion importante."
"Ta réunion peut attendre ! La vie de Chloé est en jeu ! Tu vas venir avec moi à l'hôpital, de gré ou de force."
"Je ne vais nulle part avec toi. Et si Chloé est si malade, il existe des banques de sang. Ton argent peut tout acheter, non ? Achète-lui une poche de sang et laisse-moi tranquille."
Ma réponse le fit exploser. Il fit le tour de la voiture, arracha ma portière et me saisit par le bras. Sa poigne était brutale, douloureuse.
"Tu te fiches de moi ? Tu crois que c'est une blague ? Tu vas payer pour ton insolence !"
Il essaya de me tirer hors du siège. Je me débattis, le repoussant avec toute la force que je pouvais rassembler.
"Lâche-moi ! Tu me fais mal !"
"Alors obéis ! Pour une fois dans ta vie, fais ce que je te dis sans discuter !"
"Jamais," ai-je craché, la rage me donnant un courage inattendu. "Je ne serai pas la solution à tes problèmes. Tu couches avec elle, tu assumes les conséquences."
Le mot "couches" sembla le frapper en plein visage. Sa colère se mua en une fureur aveugle. Sa main partit sans que je la voie venir. Le bruit sec de la gifle résonna dans le parking souterrain. Ma tête heurta violemment la vitre, et une douleur fulgurante irradia dans ma joue.
Le choc me cloua sur place. Il ne m'avait jamais frappée. Jamais. C'était la dernière barrière, la dernière illusion de respectabilité de notre mariage, qui venait de voler en éclats.
Je le regardai, la main sur ma joue endolorie, plus stupéfaite que blessée. Le silence s'épaissit. Il semblait lui-même surpris de son geste, sa main encore en l'air. Mais aucune excuse ne vint. Son visage se durcit à nouveau.
"Tu vois ce que tu me forces à faire ?" dit-il d'une voix blanche.
Malgré la peur qui commençait à s'insinuer en moi, je relevai le menton. La douleur dans ma joue nourrissait ma défiance.
"Non," dis-je d'une voix qui tremblait à peine. "Je vois ce que tu es."
Il sembla sur le point de me frapper à nouveau, mais deux hommes en costume sombre, que je reconnus comme ses gardes du corps habituels, apparurent soudainement derrière lui. Ils étaient sortis de sa Porsche.
"Emmenez-la," ordonna Jean-Luc, sans me quitter des yeux.
Je n'eus pas le temps de réagir. Un des hommes ouvrit la portière passager et me saisit, tandis que l'autre me tenait les bras. Je me débattis, je criai, mais ils étaient trop forts. C'était un cauchemar éveillé. Ils me sortirent de ma propre voiture, me traînèrent vers la Porsche.
"Mes plans ! Ma réunion !" ai-je hurlé, voyant le tube contenant mon travail de plusieurs mois rouler sur le siège passager.
Jean-Luc eut un sourire cruel.
"Tu auras tout le temps de t'inquiéter pour tes petits dessins plus tard."
Ils me jetèrent sur la banquette arrière de la Porsche. L'un des gorilles s'assit à côté de moi, me maintenant fermement en place. Alors que la voiture démarrait en trombe, laissant ma Clio abandonnée, portière ouverte, au milieu du passage, un des hommes se tourna vers moi. Il tenait un chiffon. Avant que je puisse comprendre, il me le pressa sur le nez et la bouche. Une odeur âcre, chimique, emplit mes poumons. Ma vision se brouilla, mes membres devinrent lourds.
Ma dernière pensée, avant que l'obscurité ne m'engloutisse, fut pour les Jardins Suspendus. Mon projet. Ma liberté. Il venait de me voler ça aussi.