Dans ma poche, je sentais le contour rassurant d'une petite boîte en velours. À l'intérieur, il n'y avait pas de bijou, mais quelque chose de bien plus précieux, un fragment de mon âme, de mon histoire. Un timbre. Pas n'importe lequel, mais le "Bleu de France", l'une des pièces maîtresses de la collection que mon grand-père m'avait léguée. Ancien résistant, il avait rassemblé ces petits morceaux de papier comme on rassemble des souvenirs, chaque timbre une histoire de courage, un acte de défi silencieux. Cette collection était son trésor, et il était devenu le mien.
Je regardais Jean-Luc, et une bouffée de fierté m'envahit malgré l'ambiance superficielle que je détestais. J'avais secrètement travaillé sur des projets pour son entreprise, des concepts d'aménagement paysager novateurs qui, je le savais, pourraient propulser Lambert Construction à un autre niveau. Je voulais lui en faire la surprise, lui montrer que je n'étais pas seulement sa femme discrète, mais une partenaire capable de contribuer à son succès.
Soudain, je le vis s'approcher de sa nouvelle stagiaire, Chloé Martin. Elle était jeune, avec des yeux de biche et une aura de fragilité étudiée qui semblait captiver tous les hommes de la pièce, y compris le mien. Il se pencha vers elle, son sourire devenant plus intime, plus doux. Il sortit de sa propre poche une petite boîte identique à la mienne. Mon cœur s'arrêta.
Non, ce n'était pas possible.
Il ne pouvait pas.
Sous mes yeux, Jean-Luc ouvrit la boîte et la présenta à Chloé. Je reconnus immédiatement le timbre. Le "Bleu de France". Celui que je lui avais montré la semaine dernière, en lui racontant avec émotion l'histoire de mon grand-père, comment il l'avait échangé contre une ration de pain pour nourrir un camarade fugitif. Un symbole de sacrifice et de fraternité.
Le visage de Chloé s'illumina d'un plaisir triomphant. Elle prit le timbre avec une délicatesse feinte et le serra contre sa poitrine.
"Oh, Jean-Luc, c'est magnifique ! Je ne sais quoi dire."
Sa voix flûtée me parvint par-dessus le brouhaha. Je sentis le sang quitter mon visage. J'avançai, mes jambes tremblantes, poussant les gens sans m'excuser.
"Jean-Luc."
Ma voix était un murmure rauque.
Il se tourna vers moi, son expression agacée.
"Amélie, ne fais pas de scène. Qu'est-ce qu'il y a ?"
"Ce timbre," dis-je, mon regard fixé sur l'objet entre les doigts de Chloé. "C'est celui de mon grand-père."
Chloé me regarda avec une fausse innocence.
"Il est si beau. Jean-Luc me l'a offert. Il a dit que j'étais un véritable atout pour l'entreprise."
Puis, avec un petit sourire en coin, elle fit quelque chose qui brisa le peu de contrôle que je possédais. Elle sortit une épingle de son chignon et, avec un geste délibéré, la planta au centre du timbre, l'accrochant à sa robe comme une broche vulgaire. Le papier ancien se déchira légèrement.
Un cri étranglé s'échappa de ma gorge.
"Non !"
Jean-Luc me saisit le bras, sa poigne de fer.
"Arrête ton cirque, Amélie. Ce n'est qu'une vieille babiole sans valeur. Tu m'embarrasses."
"Sans valeur ?" répétai-je, incrédule. La douleur était si vive, si physique, que j'avais du mal à respirer. "Je t'ai raconté son histoire ! C'est l'héritage de mon grand-père !"
Chloé laissa échapper un petit sanglot.
"Oh, je suis désolée... Je ne savais pas... Je l'ai abîmé."
Son regard, cependant, n'exprimait aucun regret. Il était plein de provocation. Et pour achever son œuvre, dans un geste soi-disant maladroit, elle fit tomber sa coupe de champagne. Le liquide se déversa sur sa robe, imbibant le timbre, faisant baver l'encre centenaire. Le "Bleu de France" était ruiné, une tache informe sur un tissu de soie.
Je me jetai à genoux, essayant de récupérer le morceau de papier souillé, mes mains tremblant de façon incontrôlable. C'était inutile. Il se désagrégeait sous mes doigts.
Jean-Luc ne me jeta pas un regard. Il enlaça Chloé, la consolant.
"Ce n'est rien, ma chérie, ne pleure pas. C'est de la faute d'Amélie de t'avoir effrayée. On va jeter cette vieillerie et je t'en offrirai un vrai, un bijou, pas une antiquité poussiéreuse d'un vieil homme qui jouait les héros."
Ces derniers mots furent prononcés à voix basse, mais je les entendis. Chaque syllabe était un coup de poignard. Il n'avait pas seulement trahi ma confiance, il avait souillé la mémoire de l'homme que je respectais le plus au monde.
Il s'éloigna avec Chloé dans ses bras, la réconfortant, me laissant seule à genoux sur le sol froid, au milieu des regards curieux et apitoyés des invités. Je tenais les restes détrempés de mon héritage dans la paume de ma main. Les larmes que je refusais de verser me brûlaient les yeux.
À cet instant, quelque chose se brisa en moi, mais autre chose naquit. Une froideur nouvelle, une résolution dure comme l'acier. Il avait détruit mon passé. Très bien. J'allais m'assurer de détruire son avenir. Les projets que j'avais conçus pour lui, pour nous, allaient devenir mes armes. Il allait apprendre, à ses dépens, la véritable valeur de ce qu'il venait de mépriser.