Chloé, l'Ombre Toxique
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Chapitre 2

Je suis rentrée seule à la maison cette nuit-là, le silence de notre grand appartement moderne me paraissant plus assourdissant que jamais. J'ai étalé les restes humides du timbre sur un buvard, sur mon bureau, sous la lumière crue d'une lampe. J'ai sorti une loupe et de fines pinces, mes outils d'architecte paysagiste détournés pour une tâche désespérée. J'ai essayé de réassembler les morceaux, de lisser le papier gondolé, mais c'était une cause perdue. L'encre avait coulé, le papier était déchiré, l'âme de l'objet s'était envolée.

Chaque tentative infructueuse était un rappel de l'humiliation et de la trahison.

Jean-Luc n'est pas rentré. Ni cette nuit-là, ni le lendemain matin. Mes appels tombaient directement sur sa messagerie. Mes messages restaient sans réponse. Le vide qu'il laissait derrière lui se remplissait d'une colère froide et grandissante. Il ne fuyait pas seulement une dispute, il me signifiait mon insignifiance.

Le soir suivant, j'ai réessayé. Le téléphone a sonné une fois, deux fois, puis quelqu'un a décroché.

"Allo ?"

Ce n'était pas la voix de Jean-Luc. C'était une voix féminine, douce et mielleuse, que je connaissais trop bien. Chloé.

Mon souffle se coupa.

"Où est Jean-Luc ?" ai-je demandé, ma voix plus stable que je ne l'aurais cru.

Il y eut un petit rire de l'autre côté de la ligne.

"Jean-Luc est occupé. Il prend une douche. Il était si tendu, le pauvre. Je l'aide à se détendre."

Une image flasha dans mon esprit, si claire et si brutale qu'elle me fit mal physiquement. Je fermai les yeux, serrant le téléphone si fort que mes jointures blanchirent.

"Passe-le-moi. Maintenant."

"Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Amélie. Vous êtes toujours tellement... intense. Il a besoin de calme. D'ailleurs, il m'a dit de vous dire de ne plus l'appeler pour cette histoire de timbre ridicule."

"Ridicule ?" La colère a finalement percé ma façade de calme. "Ce timbre a une valeur. Une valeur monétaire, si c'est la seule chose que vous comprenez. Je veux que tu me rembourses les frais de restauration. Un expert l'avait estimé à cinquante mille euros."

J'ai entendu Chloé haleter, puis un murmure étouffé. Quelques secondes plus tard, la voix de Jean-Luc a explosé dans mon oreille.

"Tu es complètement folle ou quoi ? Cinquante mille euros pour un bout de papier ? Tu harcèles Chloé maintenant ? Tu n'as pas honte ?"

Le choc de son accusation me laissa sans voix un instant.

"Je la harcèle ? C'est elle qui répond à ton téléphone, Jean-Luc ! C'est elle qui a détruit un bien qui m'appartient !"

"Elle n'a rien détruit du tout ! C'est un accident ! Et c'est toi qui l'as provoqué avec ta crise d'hystérie ! Chloé est sensible, elle a été terrifiée par ton comportement !"

J'ai éclaté d'un rire amer.

"Sensible ? Terrifiée ? Jean-Luc, ouvre les yeux ! Elle a planté une épingle dedans délibérément, devant moi ! Elle voulait le détruire !"

"Arrête avec tes fantasmes paranoïaques ! C'était pour l'accrocher à sa robe, c'était un geste innocent ! Mon Dieu, Amélie, je ne te reconnais plus. Tu es devenue aigrie et méchante."

La douleur a refait surface, aiguë et insupportable.

"Ce timbre, Jean-Luc... C'était mon grand-père. C'était un symbole de son courage, de tout ce en quoi il croyait. C'était la seule chose tangible qu'il me restait de lui. Et tu l'as donné. Tu l'as donné à elle, comme un vulgaire cadeau pour la séduire."

Ma voix s'est brisée sur les derniers mots. J'espérais, stupidement, qu'un reste d'humanité, un souvenir de la femme qu'il avait épousée, pourrait le toucher.

En vain.

"Oh, arrête avec ton grand-père et ses histoires de guerre. On est au vingt-et-unième siècle. C'est du passé. Chloé, elle, représente l'avenir. Elle est jeune, elle est brillante..."

En arrière-plan, j'ai entendu un son qui me glaça le sang. Un petit sanglot, parfaitement joué. Chloé commençait son numéro.

"Mon amour, ne lui parle pas comme ça," pleurnicha-t-elle. "C'est de ma faute... Je suis tellement désolée, je ne voulais pas causer de problèmes entre vous..."

La transformation de Jean-Luc fut instantanée. Sa fureur envers moi se mua en une tendresse protectrice pour elle.

"Non, non, ma puce, ce n'est pas ta faute. Ne pleure pas. C'est elle. C'est elle qui ne supporte pas de me voir heureux et de voir quelqu'un d'autre réussir. Écoute, Amélie," reprit-il, sa voix redevenue dure comme la pierre. "Je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Laisse Chloé tranquille. Si tu la contactes encore une fois, tu auras affaire à moi. C'est clair ?"

Il a raccroché avant même que je puisse répondre. Je suis restée là, le téléphone à l'oreille, écoutant la tonalité morte. Il l'avait appelée "ma puce". Il avait pris sa défense avec une férocité qu'il n'avait jamais eue pour moi. Il avait balayé mon héritage, ma peine, ma dignité, pour consoler une manipulatrice qui jouait la comédie.

La déception était si totale, si écrasante, qu'elle en devenait presque purificatrice. Il n'y avait plus rien à sauver. Plus d'amour, plus de respect, plus de mariage. Il ne restait que le champ de bataille qu'il avait lui-même créé. Et j'étais bien décidée à ne pas être la seule à y laisser des plumes.

            
            

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