"Bien sûr que je la crois ! Je l'ai vue ! Elle est fragile, Amélie ! Pas comme toi. Toi, tu es forte, tu encaisses tout. Elle, c'est une jeune fille sensible qui essaye de faire sa place dans le monde !"
Une jeune fille sensible. Les mots résonnaient étrangement dans ma tête.
"C'est encore de ma faute, donc ?"
"Évidemment que c'est de ta faute ! Tu es obsédée par ton histoire de timbre et tu ne penses qu'à toi ! Si Chloé tombe malade à cause de toi, je te le ferai payer, Amélie. Je te jure que je te le ferai payer."
Une image m'est revenue en mémoire, si nette qu'elle aurait pu dater d'hier. C'était il y a deux ans. J'avais eu une pneumonie sévère, j'étais clouée au lit avec une fièvre de cheval, à peine capable de respirer. Jean-Luc devait partir pour un séminaire de golf à Deauville avec des clients. Je l'avais supplié de rester, juste un jour. Il m'avait regardée avec impatience. "Amélie, ce n'est qu'une grippe. Prends un Doliprane. J'ai du business à faire, je ne peux pas annuler pour un caprice." Il était parti, me laissant seule, grelottante et misérable.
La comparaison était cruelle, éclairante. Ce n'était pas un écho douloureux. C'était une révélation.
Jean-Luc n'était pas incapable de s'inquiéter, d'être anxieux, de prendre soin de quelqu'un. Il savait parfaitement le faire.
Simplement, cette personne, ce n'était pas moi. Jamais.
Cette prise de conscience fut comme un interrupteur. La tristesse, la déception, la douleur... tout s'est éteint. Il ne restait qu'un vide froid, analytique. J'avais passé des années à excuser son égocentrisme, à le mettre sur le compte de son ambition, de son stress. La vérité était beaucoup plus simple, et beaucoup plus laide. Il ne m'aimait pas. Peut-être ne m'avait-il jamais aimée.
"Amélie ? Tu m'écoutes ?" aboya-t-il au téléphone, me tirant de mes pensées.
"Oui, Jean-Luc. J'écoute."
"Bien. Chloé a besoin de toi."
J'ai froncé les sourcils. "Pardon ?"
"Elle a fait une réaction allergique très violente à cause du stress. Les médecins disent que c'est grave. Elle a besoin d'une transfusion sanguine en urgence. Et il se trouve qu'elle a un groupe sanguin très rare. Le même que le tien."
Le silence s'installa. Je pouvais entendre ma propre respiration, lente et régulière. L'énormité de ce qu'il me demandait commençait à peine à faire son chemin dans mon esprit.
"Tu veux que je lui donne mon sang ?"
"Je ne te le demande pas, Amélie. Je te l'ordonne." Sa voix était glaciale, sans aucune place pour la négociation. "L'hôpital privé de Neuilly. Chambre 302. Sois-y dans une heure. C'est une question de vie ou de mort."
Une question de vie ou de mort. Pour sa maîtresse. Et il exigeait que je sois la sauveuse. Que je donne une partie de moi-même, de mon corps, à la femme qui avait contribué à détruire ma vie.
La situation était si tordue, si monstrueuse, qu'elle en devenait presque comique. Mais je n'avais pas envie de rire.
"Jean-Luc," dis-je d'une voix qui ne tremblait pas. "Il est hors de question."
"Quoi ? Tu oses refuser ? Après ce que tu lui as fait subir ?"
"Ce que je lui ai fait subir ? C'est une blague ? Écoute-moi bien. Je ne viendrai pas. Débrouillez-vous."
"Amélie, je te préviens..."
"Non, Jean-Luc. C'est moi qui te préviens. Ce jeu est terminé."
J'ai raccroché. J'ai regardé mon téléphone, puis je l'ai éteint. Le silence est revenu, mais cette fois, il n'était pas vide. Il était plein de ma propre force, de ma propre décision. Il avait franchi une ligne de non-retour. Il voulait me prendre non seulement mon héritage, mon mari, ma dignité, mais aussi mon corps.
Très bien. Qu'il vienne le chercher.