Alors que l'effondrement des entités géopolitiques courantes s'était accéléré, la croissance de Vibaly et de sa corporation, que d'autres appelaient gaiement une secte, avait connu et connaissait jusqu'alors le chemin inverse. En s'affranchissant quelques mois des régulations étatiques en plein état d'urgence économique, décrété pour favoriser la reprise et nourrir les milliards de bouches qui peinaient à être satisfaites, Vibaly avait créé un monstre.
En effet, il avait eu le bonheur d'entamer cette période sans foi ni loi sur les chapeaux de roue, et d'emmagasiner des parts de marchés conséquentes dans le domaine médical et transhumaniste.
Aussi démiurge que facétieux, il donnait la constante impression qu'il fallait s'attendre à tout. Au meilleur, comme au pire. La réalité glaçante du monde à cette époque était telle que les décisions de ce jeune premier, impétueux, pouvaient bouleverser sa face à tout moment. De fait, fut mise en place une régulation restreinte envers la manipulation de données et le secret médical, en lien avec l'état d'urgence. Il avait profité de la situation pour trôner sur une mine d'or d'informations personnelles, qu'aucun n'eût réussi à vendre aussi habilement que lui.
Surtout, Vibaly, dont les prouesses et les embauches plaisaient fort à un gouvernement ne sachant plus où donner de la tête, bénéficiait désormais d'un accès privilégié au marché, qu'il avait réussi à diversifier au fil du temps. Ainsi pouvait-on manger chez Vibaly, acheter ses livres chez Vibaly, dormir dans un Vibhotel, conduire une Vibaly.
Puisque la démagogie du personnage n'avait point de limite, on pouvait aussi aller dans l'espace avec Vibaly.
Il était à ce jour le seul être humain à réunir l'argent et l'envie de poursuivre l'exploration spatiale. Il n'en avait pas fallu plus à Thiam, que la simple éventualité de partir aux confins de l'espace excitait au plus haut point, pour signer un contrat avec le jeune homme, et devenir astronaute pour sa compagnie.
Il l'avait accueillie dans son bureau après sa candidature sur le site Supernet de Vibaly, en réponse à une annonce détaillant une mission de maintenance d'un satellite vénusien. Il lui tint ses paroles après son entrée dans le bureau :
« Quel plaisir de vous accueillir dans mon antre, ma chère ! Je vois dans ce regard-là jeunesse et talent, ce qui a de quoi me ravir. C'est ce dont j'ai besoin pour Vibaly. »
Thiam, animée par la possibilité d'une mission interstellaire, avait perdu son sens de la répartie. Elle bégaya affreusement, sans arriver à répondre, en grande partie flattée par le compliment qu'on venait de lui adresser.
Le jeune démiurge poursuivit sans finesse : « Je ne vous cache pas que rares ont été les demandes pour cette mission... Certes, j'ai bien quelques Chinois ou quelques Africains, mais je ne leur porte aucun intérêt. »
Assez outrée que le mépris s'exprime aussi librement, elle ressentit brièvement le privilège de ne pas être de celles et ceux que Vibaly dédaignait. Légèrement coupable de ne rien dire afin de conserver ses chances de quitter la planète Terre, elle voulut vite arriver au détail de son curriculum vitae, afin de lui prouver qu'elle pourrait encaisser des années de préparation nécessaires à son départ.
La suite de l'entretien fit moins de vagues, et Thiam convainquit Vibaly qu'elle était la bonne personne. Surtout, le jeune homme avait ouï dire de sa mère, ce qui n'avait bien sûr pas présenté de frein à son embauche. Si Vibaly ne pouvait faire confiance qu'aux noms qu'il connaissait, il le ferait. En quelque temps, il s'était forgé un tel pouvoir qu'il pouvait d'ailleurs travailler ainsi, et garder son petit monde en vase clos.
Apaisée, mais l'esprit toujours préoccupé, Thiam sortit de la douche, évitant cette fois de se regarder dans le miroir. En se rhabillant, il lui sembla que pour la première fois depuis longtemps, le fantôme de sa mère l'observait depuis les cieux. Elle arrivait depuis quelques années à faire abstraction, tant que faire se pouvait, de l'ombre écrasante de celle qu'elle appelait désormais Pertina. Malgré sa vive admiration pour cette dame, une rancœur tenace envahissait toujours son cœur. Mais ce matin, l'appel du devoir avait réveillé ce qui s'était peu à peu tapi dans l'ombre.
Après tant d'années, le fait de n'avoir plus de nouvelle de sa mère s'était mué en soulagement. Cependant, impossible pour Thiam d'oublier complètement cette petite rengaine qui lui rappelait qu'elle ne connaissait aucunement la fin de l'histoire de son expédition. Ainsi, même si ses chances de réussite s'étaient amenuisées chaque année passant, elle ne pouvait oublier. Ne pas savoir, ne pas être absolument certaine, lui laissait cette once de doute qui s'immisçait dans son esprit. N'avoir aucune nouvelle lui semblait pire que d'en avoir des mauvaises.
Depuis hier soir, tout avait changé. Vibaly, la voix tremblante au téléphone, contre toute attente, déjouant tous les pronostics, la prit de court :
« Bonsoir Thiam... tu vas bien ? Ce n'était pas son genre de se soucier des autres. »
-Eh bien... oui, Monsieur, certainement. Elle s'était empêchée au dernier instant de lui retourner la question.
-Thiam, ma petite, j'ai une grande nouvelle. Assieds-toi.
Toujours aussi déstabilisée d'être ainsi interpellée, Thiam s'exécuta.
-Je vous écoute, Monsieur.
-J'espère bien. Bien... Il semblerait qu'avoir racheté l'ESA ainsi que l'exploitation des résultats de toutes les missions en cours porte ses fruits. Le cœur de Thiam se souleva, avec stupeur. Thiam... rien n'est fini.
Avec ces mots, Vibaly semblait sceller ce que Thiam voyait désormais comme une évidence. Il y avait des suites à donner à l'expédition qui lui avait tant coûté.
Vibaly reprit, après quelques hésitation et précaution :
-Bien. Mes garçons à Paris m'ont contacté il y a quelques heures. Je dois l'avouer, l'existence de cette mission datée et sans espoir m'était sortie de l'esprit. Il n'y avait aucune raison de se concentrer sur elle. Autant, la finalisation de la base sur Cérès valait mon financement, autant cette mission... Mais, puisque les surprises sont par essence surprenantes, voilà qu'un signal nous est parvenu hier. Enfin, un signal... Un message, plus précisément. Un de ceux qui ouvrent la porte vers l'inconnu.
Thiam, dont la respiration devenait difficile, remit tout ce qu'elle savait en perspective. Cela lui coûtait, dans la mesure où cela faisait vingt longues années que tout ceci tournait en boucle dans son esprit. Cette nuit-là, Vibaly lui avait confié tout ce qu'il avait appris...
***
Vingt ans plus tôt, sa mère l'avait quittée pour Titan. L'équipage de la mission se trouvait assez restreint. Six passagers accompagnaient Pertina, tous spécialistes dans un domaine. La biologie moléculaire avait ainsi un digne représentant en la personne de la commandante Martrei. Assez expérimentée, plus que Pertina, elle avait enseigné pendant vingt ans à l'université de Paris, avant de se tourner vers les étoiles. Elle était une des rares spécialistes dont on était certain qu'elle encaisserait physiquement le choc d'une mission spatiale.
Avec elles se trouvaient les colonels Cassus, Brunh, et la commandante Dritten. Sérieux, appliqués, ils représentaient la perspicacité italienne, et la rigueur allemande. Associés, rien ne leur résistait. Ni les problèmes du corps ni ceux de l'esprit. Enfin, puisque la santé psychologique de l'équipe était primordiale, deux psychologues polonais, Lew et Jasienski, notables et maintes fois distingués, garnissaient l'équipage.
Bien évidemment, vingt ans de trajet nécessitaient l'emploi d'une technique encore neuve à cette époque, qui avait quelque peu progressé depuis que Thiam avait grandi. La cryogénisation revêtait de fait un rôle essentiel. Certes, à -178 degrés Celsius, difficile de rester éveillé. Cependant, ce n'était pas l'objectif, et le coma artificiel présentait l'avantage de passer le temps.
Alors l'expédition, sous le nom sans équivoque de Titan, s'élança vers la mystérieuse lune de Saturne, sans aucune échappatoire possible, excepté l'idée d'une vie éternelle, et l'espoir d'être un jour retrouvé.
Malheureusement, la précipitation avec laquelle la mission avait été préparée impliquait une part de risque plus élevée qu'à l'accoutumée...
De fait, après dix-neuf longues années d'hibernation, tout le monde ne se réveilla pas en pleine santé.
Premièrement, les psychologues polonais, en condition physique douteuse pour une mission de cette envergure au moment d'embarquer, ne résistèrent pas au froid glaçant de leur capsule. Il était impossible de savoir si ces derniers avaient perdu la vie dès les premières minutes de cryogénisation, ou après plusieurs années. Le résultat, de toutes les manières, demeurait fort similaire. Ni Lew ni Jasienski n'eurent l'occasion de prendre conscience de la catastrophe qu'ils subissaient, sous la fine pellicule de glace qui recouvrait leur peau.
Une fois la capsule ouverte, une dizaine de jours avant d'atteindre l'objectif de la mission, le reste de l'équipage découvrit avec stupéfaction les corps inanimés, ou plutôt incapables de se réanimer, des gardiens de leur santé mentale.
Leurs artères, respectivement la brachiale et l'occipitale, avaient inopportunément accueilli des caillots fatals. Ces caillots, dont l'apparition tenait simplement à quelques bulles aqueuses s'étant solidifiées dans leur sang, remettaient directement en cause la sûreté de la mission.
Même si l'heure n'était pas au deuil, l'effet que cette double disparition eut sur l'équipage fut, de toute évidence, sensible. Les premiers jours passèrent, et les membres de l'expédition ne communiquèrent que très peu. Voire pas du tout. La Terre, elle non plus, ne semblait pas vouloir répondre à leurs messages depuis leur réveil.
Sans doute Brunh eût-il apprécié la présence de ses compatriotes polonais au sortir de la capsule. Il ne présenta pourtant aucun signe inquiétant dès après son réveil. Toutefois, il signala à maintes reprises une grande fatigue. Son corps demeurait en parfait état. Pertina put, après quelques heures, déduire la source du mal.
En effet, le colonel Brunh, au-delà du choc de la mort de deux membres de l'équipage, passa les premières heures post-réveil seul dans sa chambre.