Son regard ne parvenait pas à fixer un point précis du sol plongé dans la pénombre. Ainsi ses petites figurines dispersées par terre, à qui elle adorait inventer des aventures, semblaient échapper inlassablement à son regard. Elle y vit alors sa mère, si intrépide, insaisissable, au point d'échapper à sa propre fille. Trahie, Thiam voyait ses sanglots redoubler d'intensité à chaque fois qu'une tentative d'explication à l'attitude de sa mère émergeait dans son esprit. Car aucune ne satisfaisait son chagrin. Ce dernier engloutissait sa capacité de jugement, bien qu'élevée pour son âge.
Le bruit caractéristique de la pendule de sa chambre étirait les secondes et entérinait à chaque coup la décision de sa mère. Ce que Thiam n'acceptait pas, c'était cette préméditation. Sa mère savait depuis le début. Et la vérité, aussi cruelle qu'elle pût paraître à une enfant d'à peine neuf ans, demeurait inflexible, inébranlable, inamovible. À aucun moment Thiam n'entrait dans l'histoire que voulait écrire sa mère, qui en avait fait un personnage secondaire, qu'on pouvait décider d'éliminer lorsque les choses devenaient sérieuses.
L'accueil qu'elle avait réservé à sa mère, venue dans sa chambre ce soir-là, avait ainsi été mouvementé, voire hostile. Après quelques débattements inutiles, quelques cris de rage et de désespoir, Thiam avait enfin regagné son lit, en mettant sciemment son oreiller sur la tête, pour signifier qu'elle ne voulait, ne pouvait rien entendre. Déjà, les sanglots l'avaient gagnée. En effet, un an ne lui avait jamais paru aussi court. Elle s'était bouché les oreilles avec candeur lorsque Pertina lui avait délicatement retiré l'oreiller, pour voir le visage meurtri de sa fille.
« Ma fille... Je sais combien c'est dur pour toi. Calme-toi, s'il te plaît, et écoute-moi. » Pertina, elle, ne pleurait pas, et tentait avec une voix plus appuyée qu'à l'accoutumée de recouvrir les spasmes de sa fille. Thiam, incontrôlable, faisait mine de toujours se boucher les oreilles, mais écoutait malicieusement sa mère.
« Il y a des choses que tu n'apprendras que quand tu seras grande. Regarde-moi comme tu es belle... Tu es mon soleil, Thiam, ne l'oublie jamais. Mais maman ne décide pas toujours de tout, et même si ça lui fait mal de te laisser, sache qu'un jour toi aussi, tu me comprendras. Et quand ce jour viendra, alors tu seras heureuse à ton tour, et peut-être même que tu seras fière de moi... Il y a des choses que je ne maîtrise pas, tu vois bien... Je sais que tu nous as écoutés, petit monstre », dit Pertina en essayant d'alléger l'atmosphère de plomb qui s'était installée, avant de constater que cela n'avait aucunement fonctionné
Tout en lui caressant doucement le front avec son pouce, en maintenant la tête de sa fille au creux de sa main dans un élan de douceur qui donnait du baume au cœur à Thiam sans qu'elle le laissât paraître, elle poursuivit :
« Tu comprendras un jour ce qu'est le destin. Le mien n'est pas sur Terre. Je pense que le tien ne l'est pas non plus, mais je te laisserai le découvrir toi-même... Je sais que je te heurte, je suis aussi démunie à cause de ce qu'a dit la Présidente, mais tu comprendras plus tard l'importance de mon départ... Peut-être que tu seras heureuse de porter mon nom ! » Cet élan lyrique et un peu égocentrique caractérisait bien Pertina, dont les rêves de grandeur étaient si durs à satisfaire.
L'échange, si on peut l'appeler ainsi, dura de longues minutes. Thiam oublia la substance de ce que lui dit sa mère ensuite, pour ne se souvenir que d'une seule et unique chose, les derniers mots qu'elle prononça :
« Ce sera dur, Thiam, je sais. Mais je t'aime. À ma manière, mais je t'aime. Sache que je ferai tout pour qu'on se revoie. Je refuserai de mourir, et toi aussi. Alors on ne pourra que se retrouver. »
Ces mots résonnèrent fort dans la poitrine de Thiam. Ils changèrent tout, aussi, car elle comprit à ce moment ce que vivre pour toujours signifiait. Cela signifiait que plus rien n'était grave.