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Le hurlement résonna dans la forêt, un cri déchirant qui fit frémir les feuillages. Le sang maculait la neige, épais, sombre, encore fumant sous l'air glacial du matin.
Reylan retira ses crocs du cou de sa proie et recula lentement, le souffle court. Autour de lui, le reste des chasseurs encerclait la clairière, leurs yeux brillants de l'excitation de la traque. C'était une chasse royale, un rite de domination. Chaque loup ici présent savait ce que signifiait la moindre erreur : la faiblesse ne se pardonnait pas.
Et pourtant, quelque chose clochait.
Il le sentit avant même de le comprendre.
Une odeur.
Subtile. Fugace. Mais terriblement familière.
Il se figea.
Son instinct hurlait, tentait d'arracher des souvenirs à sa mémoire, mais il n'y parvenait pas. Il n'avait pas senti cette fragrance depuis des années. Un mélange de bois brûlé, de terre humide... et autre chose. Une note plus douce, plus intime.
Un parfum du passé.
- Mon roi ?
La voix de Vornar le tira de sa stupeur. Reylan cligna des yeux, recentrant son attention sur la scène. Le cerf qu'il venait d'abattre gisait à ses pieds, le flanc déchiqueté. Mais ce n'était pas lui qui hurlait encore.
Non.
Les cris provenaient de l'autre côté de la clairière.
Le Roi Alpha s'élança, slalomant entre les troncs avec la fluidité d'un prédateur. Lorsqu'il arriva, il trouva un carnage. Deux de ses loups gisaient au sol, le corps secoué de spasmes, la mousse imbibée de leur sang.
L'air était saturé d'une autre odeur.
Une créature étrangère s'était glissée dans la chasse.
- Que s'est-il passé ? gronda-t-il.
Un des guerriers, encore debout, tremblait légèrement. Il posa un genou au sol, le regard baissé.
- Une ombre... Elle est apparue de nulle part, souffla-t-il. Une femme.
Un silence glacé s'abattit sur la meute.
Les battements du cœur de Reylan résonnèrent dans ses tempes.
- Décris-la.
Le loup hésita.
- Elle portait une cape. Son visage était caché. Mais...
Il avala sa salive, comme s'il n'osait pas parler.
- Mais quoi ? cracha Reylan, impatient.
- Son odeur... Elle n'était pas humaine. Ni entièrement louve. C'était autre chose. Quelque chose d'ancien.
Reylan se redressa lentement.
L'odeur qu'il avait perçue... Était-ce la sienne ?
Non. C'était impossible.
Elle était morte.
Il s'obligea à se détourner des corps, à respirer profondément pour dissiper la confusion qui menaçait de le submerger.
C'était un piège. Une illusion de son propre esprit.
- Fouillez la forêt, ordonna-t-il. Je veux savoir qui elle est et ce qu'elle faisait ici.
Ses hommes acquiescèrent et se dispersèrent dans les ombres. Reylan, lui, resta immobile, les poings serrés.
L'odeur n'avait pas disparu.
Elle flottait encore dans l'air, comme une caresse sur sa peau.
Il la connaissait.
Et pourtant, il refusait d'y croire.
Il ferma les yeux une fraction de seconde, tentant de calmer le tumulte en lui. Il n'eut pas le temps d'aller plus loin.
Un bruissement derrière lui, une présence furtive.
- Vous avez senti sa trace, pas vrai ?
Reylan pivota vivement.
Un homme se tenait là, à quelques pas, à moitié dissimulé par l'ombre d'un arbre. Fin, presque insignifiant dans son allure, mais son regard était acéré, intelligent. Un espion.
Reylan ne le connaissait que sous un nom : Dael.
- Pourquoi es-tu ici ?
- J'observe, comme toujours.
L'Alpha n'avait pas de patience pour les jeux.
- Parle.
Dael sourit légèrement et s'approcha, les mains levées en signe de paix.
- Vous vous demandez si elle est réelle, n'est-ce pas ?
Reylan ne bougea pas. Il savait que montrer de l'émotion à un homme comme Dael reviendrait à lui donner une arme.
- Je me demande si je vais te tuer pour tes mystères, répliqua-t-il froidement.
Dael rit, un son léger, presque moqueur.
- Toujours aussi pragmatique.
Puis il pencha légèrement la tête.
- Il y a des choses qu'on ne peut pas enterrer, Reylan. Des noms qu'on croit effacés et qui, pourtant, reviennent murmurer à notre oreille.
Reylan le fixa, le cœur lourd d'un pressentiment qu'il n'arrivait pas à nommer.
Dael s'approcha encore, baissant la voix.
- Tu veux un nom ? Très bien.
Il marqua une pause, laissant le silence peser entre eux.
Puis, d'un souffle, il lâcha un mot.
Un nom.
Un nom que Reylan n'avait pas entendu depuis des années.
Et qui aurait dû rester dans la tombe.
Le monde sembla vaciller autour de Reylan. Ce nom... Il s'écrasa contre lui comme un coup de griffe invisible, ravivant une douleur qu'il croyait éteinte. Son regard perçant se planta dans celui de Dael, cherchant à y lire un mensonge, une provocation. Mais il n'y trouva rien d'autre qu'une vérité implacable.
- Répète.
Dael esquissa un sourire, mais cette fois, il était plus sombre, dénué de toute moquerie.
- Tu as bien entendu, mon roi.
Reylan ne répondit pas. Sa gorge était nouée, son souffle court. Ce nom, il l'avait enterré, il l'avait murmuré dans ses cauchemars et l'avait effacé de sa vie. Mais le destin semblait en avoir décidé autrement.
- Où ? demanda-t-il enfin, sa voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
Dael haussa légèrement les épaules.
- Ici. Là-bas. Partout et nulle part.
Reylan perdit patience. Il attrapa l'espion par le col et le plaqua violemment contre un arbre, ses crocs sortant légèrement sous l'effet de la rage contenue.
- Ne joue pas avec moi.
Mais Dael ne se laissa pas impressionner. Il sourit toujours, bien qu'un éclat d'inquiétude traversa brièvement son regard.
- Je ne joue pas, murmura-t-il. Je t'offre une vérité que tu n'es pas prêt à entendre.
Reylan raffermit sa prise.
- Dis-moi où elle est.
Dael inspira profondément, puis son sourire s'effaça complètement.
- Elle est en vie, Reylan. Voilà tout ce que tu dois savoir pour l'instant.
L'Alpha le relâcha brusquement, comme si l'homme lui brûlait les doigts. Il recula d'un pas, le cœur battant à un rythme infernal.
En vie.
Deux mots simples, mais qui bouleversaient tout.
Il ferma brièvement les yeux, essayant de retrouver un semblant de contrôle. Tout cela n'avait aucun sens.
- Pourquoi maintenant ? souffla-t-il, plus pour lui-même que pour Dael.
- Parce que certaines choses ne restent jamais dans l'ombre bien longtemps, répondit l'espion.
Un silence s'installa entre eux, pesant, vibrant de tension. Puis Dael recula lentement, disparaissant presque dans l'obscurité de la forêt.
- Trouve-la, Reylan. Avant qu'il ne soit trop tard.
Et sans un bruit, il disparut.
L'Alpha resta immobile un long moment, seul avec le vent froid qui mordait sa peau et le chaos qui grondait en lui.
Il avait passé des années à bâtir un empire sans cœur, à étouffer toute émotion, à gouverner avec une poigne de fer.
Mais en un instant, un seul nom avait suffi à fissurer son monde.
Et pour la première fois depuis longtemps, Reylan eut peur.