Chapitre 2 Chapitre 2

- Vous êtes un roi sans cœur, Reylan. Et un roi sans cœur finit toujours par tomber.

La voix était grave, rauque, éraillée par les années. L'homme qui venait de parler était assis dans l'ombre, à l'autre bout de la pièce, un verre de vin noir entre les doigts. Son regard fatigué, mais perçant, était fixé sur le souverain qui, lui, restait debout près du foyer, son dos large tourné à la lumière des flammes.

Reylan ne répondit pas tout de suite. Il prit le temps de verser lui-même un verre, observant distraitement le liquide sombre qui se déversait lentement. Un silence pesant s'étira. Puis il but une gorgée avant de poser le verre sur la table d'un geste mesuré.

- Un roi sans cœur, répéta-t-il enfin, sa voix basse et tranchante. Est-ce ainsi que l'on parle à son Alpha ?

L'autre haussa un sourcil, sans paraître impressionné.

- C'est ainsi que l'on parle à un homme qui a perdu son peuple.

Le regard de Reylan s'assombrit.

- Mon peuple est toujours là.

- Ton peuple te craint plus qu'il ne te suit.

Un tressaillement imperceptible crispa sa mâchoire. Il le savait. Depuis la mort de sa compagne - non, depuis qu'il l'avait enterrée sous les cendres de ce bûcher - il n'avait plus jamais été le même. Il avait régné avec une poigne de fer, écrasant la moindre opposition, réduisant au silence ceux qui murmuraient dans son dos. Il n'y avait plus de place pour la faiblesse, plus de place pour l'erreur.

Et pourtant, malgré tout cela, le danger grondait sous ses pieds.

- La rébellion est une plaie qui gangrène lentement, continua l'homme. Elle se propage dans les villages, dans les meutes plus petites. Certains refusent de plier le genou. Ils attendent juste le bon moment.

- Et tu es venu me prévenir, j'imagine ? répliqua Reylan d'un ton sec.

L'homme haussa légèrement les épaules.

- Je suis venu voir si tu comptais faire quelque chose avant qu'il ne soit trop tard.

Reylan passa une main sur son visage, fatigué. Il n'avait pas dormi depuis trois nuits, hanté par des rêves qu'il préférait ne pas analyser. Des yeux d'or, brillants dans l'ombre. Une silhouette indistincte, toujours hors de portée. Une voix qui l'appelait...

- Dis-moi qui sont les meneurs, ordonna-t-il en revenant à l'essentiel.

- Il y en a plusieurs. Mais le plus dangereux est un loup du Nord. Ils l'appellent Caelis.

Le nom ne lui était pas inconnu.

- Il a combattu sous mes ordres, murmura Reylan.

- Oui. Et maintenant, il veut ta tête.

Le silence retomba, seulement troublé par le crépitement du feu.

- Que proposes-tu ?

L'homme sourit.

- Écrase-les avant qu'ils ne s'étendent davantage.

Reylan observa les flammes quelques secondes. Écraser ses ennemis... Il l'avait toujours fait. Mais cette fois, une étrange lassitude s'insinuait en lui.

- Prépare les troupes. Nous attaquerons à l'aube.

L'homme hocha la tête avant de se lever et de disparaître dans l'ombre du couloir.

Reylan resta seul. Seul avec ce sentiment qu'il n'arrivait pas à nommer.

Mais il n'eut pas le temps d'y penser plus longtemps.

Une voix le tira brusquement de ses pensées.

- Mon roi.

Il se retourna. Un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Il portait un long manteau sombre, et son visage était marqué par des années de traque. Un chasseur. Pas un loup, mais un homme qui connaissait les secrets du monde caché.

- Parle, ordonna Reylan.

Le chasseur avança de quelques pas, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire énigmatique.

- J'ai une rumeur pour vous.

Reylan ne répondit pas, mais son regard s'aiguisa.

- Une femme a été aperçue, continua le chasseur. Une femme aux yeux d'or.

Le temps sembla suspendre son vol.

Un silence absolu tomba dans la pièce.

Le cœur de Reylan rata un battement. Puis un autre.

- Où ?

Sa voix était rauque, plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.

Le chasseur prit son temps avant de répondre.

- À la frontière des Terres Interdites.

Reylan sentit un frisson le parcourir.

- Décris-la-moi.

- Grande, mince, une démarche fluide. Comme une ombre parmi les ombres. Mais ce sont ses yeux qui ont frappé les témoins. Deux éclats d'or dans l'obscurité.

Reylan déglutit avec difficulté.

Les yeux d'or...

Son esprit lui jouait-il un tour cruel ?

- Qui l'a vue ?

- Un marchand. Il jure qu'il ne ment pas. Mais il n'a pas osé l'approcher. Il dit qu'elle a disparu avant qu'il ne puisse en voir davantage.

Un silence de plomb s'abattit dans la pièce.

Puis, lentement, Reylan se redressa, comme un fauve qui venait de capter une odeur familière.

- Trouve-moi ce marchand. Je veux l'interroger moi-même.

Le chasseur sourit, s'inclina légèrement et quitta la pièce.

Reylan, lui, resta debout, les yeux fixés sur les flammes qui dansaient dans l'âtre.

Son cœur battait plus fort.

Pour la première fois depuis des années, il sentit quelque chose fissurer la carapace de glace qui l'entourait.

Un infime espoir.

Ou une menace venue du passé.

Reylan ferma les yeux un instant, tentant de calmer les battements précipités de son cœur. Il se maudissait d'éprouver ne serait-ce qu'une once d'espoir. Ce n'était qu'une rumeur, un murmure soufflé par un marchand qui cherchait peut-être simplement à vendre une histoire intrigante contre quelques pièces d'or. Et pourtant...

Les yeux d'or.

Il pouvait encore les voir, aussi nettement que si elle se tenait devant lui. Ils le hantaient depuis des années, brillants dans ses cauchemars, inatteignables. Il s'était promis de ne plus jamais croire, de ne plus jamais espérer. Pourtant, ce simple détail, ce fragment d'une vérité incertaine, ébranlait la forteresse qu'il avait bâtie autour de son cœur.

Il n'attendit pas.

- Vornar !

Son bêta apparut presque aussitôt, son expression fermée, mais attentive.

- Rassemble un groupe restreint, cinq hommes. Nous partons dès cette nuit.

Vornar fronça les sourcils, surpris.

- Où allons-nous ?

Reylan hésita. Il n'avait pas encore décidé s'il voulait partager cette information. Il avait peur d'admettre à haute voix qu'il courait après une ombre, qu'il s'accrochait peut-être à une illusion.

- Aux Terres Interdites, répondit-il finalement.

Vornar ne réagit pas tout de suite, mais Reylan capta le léger raidissement de ses épaules.

- Ce n'est pas une coïncidence, murmura son bêta. La rébellion grandit au nord, et maintenant, tu veux nous emmener aux frontières de l'inconnu ?

- Ce n'est pas une mission officielle. Je veux juste vérifier une chose.

Vornar le fixa, le scrutant comme s'il pouvait deviner ce qu'il cachait derrière son regard. Puis il hocha lentement la tête.

- Très bien. Nous partirons à la tombée de la nuit.

Reylan n'ajouta rien. Il savait que son bêta aurait préféré en savoir davantage, mais Vornar était fidèle. Il ne poserait pas de questions inutiles.

La nuit tomba rapidement, enveloppant le territoire du Roi Alpha d'un voile de ténèbres. Reylan et son groupe quittèrent la forteresse en silence, glissant entre les arbres comme des ombres. Le trajet jusqu'aux Terres Interdites prendrait plusieurs heures, et il ne voulait pas perdre une seconde.

Le voyage fut silencieux, rythmé uniquement par le bruit feutré des sabots contre la terre meuble. Aucun des guerriers ne parla, comme si l'aura même du lieu imposait une forme de respect. Plus ils s'approchaient, plus l'air devenait étrange, chargé d'une tension indéfinissable.

Ce territoire, Reylan ne l'avait jamais exploré. Personne ne s'aventurait sur ces terres à moins d'y être contraint. Il existait mille légendes sur ces lieux, mille avertissements chuchotés au coin du feu. Mais il n'était pas homme à se laisser intimider par des contes anciens.

Ils atteignirent la zone où le marchand prétendait avoir vu la femme aux yeux d'or juste avant l'aube. Le village était minuscule, un amas de cabanes de bois serrées les unes contre les autres, comme si elles cherchaient à se protéger du monde extérieur.

Reylan n'attendit pas. Il descendit de cheval et entra dans la première auberge qu'il trouva. L'odeur du bois humide et de la terre mouillée envahit ses narines. Derrière le comptoir, un vieil homme leva les yeux vers lui, la peur brillant immédiatement dans son regard.

- Vous... vous êtes...

Reylan ne lui laissa pas le temps de bafouiller.

- Je cherche un marchand. Il prétend avoir vu une femme ici, récemment.

Le vieil homme pâlit légèrement, mais il hocha la tête.

- Jarl. C'est son nom. Il est à la dernière maison, au bout du chemin.

Sans un mot de plus, Reylan quitta l'auberge, suivi de Vornar et des autres guerriers. Ils atteignirent la cabane indiquée et frappèrent à la porte. Un instant plus tard, un homme trapu et barbu leur ouvrit, l'air endormi et méfiant.

- Qui êtes-vous ?

Reylan ne perdit pas de temps.

- Tu as vu une femme aux yeux d'or.

Jarl écarquilla légèrement les yeux, et Reylan sut immédiatement qu'il disait vrai.

- Je... oui... je l'ai vue.

- Décris-la-moi.

L'homme déglutit.

- C'était... une apparition, murmura-t-il. Elle est passée entre les arbres, vêtue d'un manteau sombre. Elle bougeait comme si elle flottait sur le sol. Et ses yeux...

- Ses yeux ?

- Deux éclats d'or. J'ai cru rêver. Je l'ai appelée, mais elle a disparu avant que je puisse l'approcher.

Reylan le fixa un long moment.

- Quand était-ce ?

- Il y a trois jours.

Un frisson parcourut l'échine du Roi Alpha.

Trois jours.

C'était récent.

Et si c'était vraiment elle ?

            
            

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