Très tôt le lendemain matin, il n'en pouvait plus, il avait demandé qu'on lui apporte un fauteuil roulant, et qu'un taxi l'emmène à la Firth National Bank. Le bougre avait aussi réussi à avoir plusieurs tubes de Vicodine. Une fois dans la banque il n'eut aucun mal à faire valoir ses droits de handicapé ; tout le monde avait pitié de lui et on l'avait laissé passer pour qu'il soit dirigé, le plus vite possible, auprès d'un conseiller. Avec sa jambe coupée, et son pansement qui suintait, il avait l'air d'un tsigane. Il avait sorti son gros chèque juste au moment où quatre hommes masqués pénétraient dans la banque. C'était un hold-up ! Ces hommes portaient des masques de présidents américains, il y avait James Garfield, Abraham Lincoln, William McKinley et John F Kennedy.
- Non, putain, avait-il dit en serrant la partie de sa mâchoire où il y avait encore des dents.
Les braqueurs avaient mis tout le monde à terre à l'exception de Paulin. Ils avaient ensuite pris aux clients de la banque portefeuilles, bijoux, montres, téléphones, et tout ce qui avait de la valeur et qui pourrait être revendu. Le Paulin avait l'air de n'avoir rien d'intéressant, le pauvre était en fauteuil roulant, il portait un vieux t-shirt punk tout collant à cause de la glace qui avait dégouliné dessus et du sang qu'il avait perdu. Il portait toujours son béret, ce dernier avait noirci mais il le gardait car il en était sentimentalement proche. Il avait l'air d'un clochard qui se serait perdu ; son blue-jeans était coupé à la jambe droite et son pied gauche était toujours chaussé de sa tong brésilienne. JFK l'avait tout de même fouillé, il avait trouvé le chèque, ainsi que plusieurs tubes de Vicodine. Le braqueur s'était ensuite réfugié dans les toilettes réservées au personnel pour se défoncer, tandis que les autres dévalisaient le coffre et avaient séparé les otages en trois groupes, chacun dans un des bureaux. Les présidents morts voulaient les séparer et les tuer, un groupe après l'autre. Ils avaient ordonné aux otages du premier groupe de se tenir face au mur, et de fermer les yeux. Les braqueurs avaient des silencieux et les otages des autres groupes ne savaient pas ce qui les attendait. Ils avaient procédé de la même manière avec le deuxième groupe avant de procéder différemment avec le groupe de Paulin. Ils pensaient avoir encore un peu de temps avant de quitter les lieux alors ils s'étaient amusés avec eux.
Sans la queue d'une raison, ces trois rigolos voulaient torturer mentalement Paulin ; en réalité, ils le trouvaient faible. Ils avaient trouvé une idée démente, jouer à la courte paille pour décider lequel des otages allait mourir en premier. Le plan était de trafiquer les pailles pour que le Paulin récupère la plus petite, mais cela n'avait pas marché. Chaque fois, celui-ci piochait tout de même une longue tige, et les braqueurs devaient tuer des otages en attendant que son tour arrive.
Quatre otages du groupe avaient déjà été abattus, et il n'en restait que quatre. James Garfield avait un 38 dans lequel ne restaient plus que cinq balles, et il avait décidé de faire une roulette Russe. Il avait installé Paulin au bureau. Face à lui, il y avait un homme d'un âge similaire au sien. La voix qui se cachait derrière le masque d'Abraham Lincoln déclara :
- Bon, on va commencer avec une seule balle, puis on en rajoutera une supplémentaire à chaque tour. Si un de vous joue au héros, on le dézingue.
Mais c'était faux, il ne leur restait plus aucune munition, ces abrutis les avaient gaspillées en tuant les autres otages.
- Hey le mec en fauteuil roulant, tu veux commencer ?
Paulin avait répondu que non, et le jeune en face de lui avait pris l'arme, en tremblant de la tête aux pieds. Il avait placé l'arme sous son menton en marmonnant :
- Okay, c'est un Smith et Wesson, y a qu'une bastos à l'intérieur, alors statistiquement...
Bang, un de moins. Quelques gouttelettes de sang flottèrent pour atterrir sur les joues du Paulin.
- À toi mamie, avait dit la tête de William McKinley
Une toute petite dame âgée s'était installée à la, symboliquement parlant, place du mort.
« Nom de dieu comment osez-vous », leur avait demandé Paulin lorsqu'il avait vu cette grand-mère, les mains collées au visage, pleurant tout ce qu'elle savait. Il avait poursuivi :
- Vous ne pouvez pas lui faire ça, elle ne le fera pas elle-même.
Pendant qu'il parlait au braqueur, la vieille dame s'était levée, elle avait arrêté de pleurer et tout le monde l'observait. Elle s'était jetée sur l'arme en hurlant :
- Je veux revoir mes petits-enfants, ahhhh.
Tic !
En souriant jusqu'aux oreilles, et en la regardant droit dans les yeux, Abraham Lincoln s'était exclamé :
- Loupé, mamie, à toi l'éclopé.
Le bras droit tendu, la main gauche sur le poignet droit, la tête légèrement inclinée sur la gauche, l'œil gauche fermé, et ayant perdu tout sens moral le Paulin n'avait pas hésité à lui cramer la cervelle. Et il restait toujours une balle dans le barillet.
Il restait encore un otage, et James Garfield avait mis ses deux dernières balles dans le revolver pour le donner au dernier otage. L'homme s'était assis sur la chaise chaude et trempé par l'urine de la victime précédente. James Garfield lui avait ordonné de pointer l'arme sur Paulin, et non sur lui-même. Il avait tendu le bras pour approcher le pistolet le plus près possible du visage de Paulin. L'atmosphère était bourrée d'électricité statique, et le Paulin sentait qu'il allait mourir. Il sentait aussi un minuscule espoir qui avait disparu très rapidement. Il se disait au fond de lui que s'il devait mourir autant que sa mort soit tarantinesque. Il avait testé sa chance une dernière fois en laissant l'homme lui tirer dessus.
Tic !
Le Paulin était soulagé, mais l'homme avait tiré une seconde fois.
Tic !
Mais toujours rien. Il y avait un coupe-papier sur le bureau, le Paulin s'en était emparé et le lui avait planté dans le bras, lui faisant ainsi lâcher l'arme. Le Paulin l'avait récupérée et avait tiré une balle dans le dos de James Garfield, et une dans l'estomac de McKinley. La dernière balle était pour Abraham Lincoln, mais quand il avait voulu lui tirer dessus ; rien n'était sorti du canon. L'homme au masque de président se dirigeait vers Paulin, pendant que ce dernier continuait d'appuyer sur la gâchette, espérant encore avoir une chance. Mais cela semblait terminé, le braqueur avait récupéré l'arme et dit à notre Paulin de fermer les yeux. Il tira une balle dans la tête de l'homme qui avait le coupe-papier dans le bras et s'enfuit avec son magot, car de toute façon il n'avait plus de balle pour le Paulin.
En sortant de la banque en courant, monsieur Lincoln avait eu la surprise de voir que la banque avait été encerclée par des forces de police, un des employés de la banque ayant déclenché l'alarme très discrètement. La police cherchait un plan pour entrer dans les locaux avant que l'un des suspects ne leur soit servi sur un plateau. Et comme souvent à Paper Street, il y eut une bavure. Après avoir récupéré son chèque (sur l'un des braqueurs), le Paulin était sorti de la banque tout seul lorsqu'il avait compris que les forces de l'ordre se tenaient à l'extérieur. Il se sentait comme un miraculé jusqu'à ce qu'un sniper lui bousille l'oreille droite par accident. Je vous l'ai dit, il y a souvent des bavures à Paper Street.
Une heure après, le Paulin était de retour à l'hôpital, et de nouveau un homme portant un costume aussi minable que le précédent, était venu lui remettre un chèque pour l'oreille qui lui manquait. (Cette fois-ci, Paulin n'avait pas accepté.)
En sortant de l'hôpital il était tombé sur Rose devant une ambulance, elle était hystérique et voulait l'emmener à l'appartement. Avec l'aide des secouristes, elle l'avait aidé à monter dans l'ambulance...
À suivre...