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Et pourtant, une autre larme m'échappe. Je ravale tant bien que mal la boule d'émotion coincée dans ma gorge.
Je suis juste bourrée. C'est tout.
Rien de terrible ne s'est passé.
Rien du tout.
J'ai... j'ai simplement trop bu.
C'est ça.
J'aspire une goulée d'air tandis que d'autres visages présents à la fête apparaissent et disparaissent de mon esprit. Des traits vagues, des images de fête foraine, un horrible manège détraqué. Je vois Artémis qui quitte la fête avec Tawny.
Je regarde Mason avec une autre fille et mon cœur se brise. Je remarque Jolena qui chuchote avec d'autres copines de l'équipe des pom-pom girls, tandis qu'elles me dardent du regard.
Mais qu'est-ce que j'ai fait?
De plus en plus frénétiquement, les évènements valsent dans ma tête jusqu'à ce que je me sente nauséeuse et que je me penche pour vomir.
Quand j'avais dix ans, j'ai réussi à tromper la vigilance de ma mère à la fête foraine, ce qui n'était pas vraiment un miracle, étant donné qu'elle se fichait un peu de ce que je faisais tant que je finissais par revenir. Elle s'était glissée dans une de ces caravanes rouillées, un peu à l'écart de la fête, où vivent les forains. Cette nuit-là, elle avait suivi un homme aux cheveux gras et clairsemés, avec une barbe broussailleuse et un nez rouge et bulbeux. Il lui avait mis de l'argent dans la main et ils étaient partis en titubant pour disparaître dans cette toute petite habitation en métal, pendant que je m'élançais vers les manèges, tout particulièrement vers le Zipper. « Le manège le plus grisant de la Fête foraine » disaient les néons rouges clignotants. Mais une fois que la dame avait abaissé la barre et que j'avais été projetée vers le ciel, j'avais hurlé, mes mains crispées et serrées, certaine que la prochaine oscillation serait la dernière et que j'allais m'écraser au sol, mes boyaux enroulés dans du métal tordu quand la cabine toucherait terre.
Mais je n'avais pas pleuré. Pas une seule fois. Même quand j'étais retournée à cette caravane et que je m'étais glissée à l'intérieur pour trouver ma mère à genoux devant l'homme. Son pantalon tombait à ses chevilles et elle tenait ses parties intimes entre ses mains. Elle m'avait jeté un bref regard, puis avait levé les yeux vers lui avec un air sournois. Un long moment était passé, interminable, puis elle m'avait fait signe. Viens là, Aelis.
Essaie ça.
Il avait remonté son pantalon et s'était élancé vers moi. J'avais sauté de la caravane et j'avais couru, couru... Il m'avait poursuivi bien après le Zipper, le stand à corn-dogs, le jeu des poissons rouges, jusqu'à la sortie.
Je n'ai pas revu ma mère pendant deux jours.
Concentre-toi Aelis, s'il te plaît, le temps passe, tu n'es pas bien dans ta tête et quelque chose ne va pas dans ton corps, arrête de penser à maman, lève-toi et pars, pars, pars, pars, pars, pars...
Je respire à fond et me redresse un peu plus. Bordel, j'ai mal partout. Je me touche le visage, cherchant d'éventuelles blessures, mais je ne suis ni gonflée ni en sang. Mes bras vont bien, l'air froid me donne juste la chair de poule. Je me frotte la poitrine, les yeux plissés pour essayer de discerner quelque chose dans l'obscurité. Ma chemise est remontée jusqu'à ma gorge, exposant mon soutien-gorge simple, blanc, qui m'a été donné par les nonnes des Sœurs de la Charité. Les bonnets ont été baissés et je les réajuste avec des mouvements lents et prudents pour y remettre mes seins.
Je ne veux même pas savoir comment j'ai fini comme ça.
Mes jambes sont en compote, mais toujours présentes, et j'arrive même à rire à moitié, comme si je m'attendais à trouver des blessures fatales. Le Zipper n'a pas encore eu ma peau.
Attends... Je laisse échapper un son bestial, comme si mon corps savait, mais que mon cerveau n'avait pas encore saisi. Ma jupe est toute retroussée autour de mes hanches, mon entrejambe à nu.
Pas de trace de ma culotte blanche basique, donnée elle aussi par les nonnes. Sombrement, je réalise que les feuilles et les brindilles me rentrent dans la peau des fesses.
Mes mains s'agitent vainement dans tous les sens sur mon corps, comme si le bout de tissu allait apparaître comme par magie.
Oh, non, non, non, tu sais de quoi il s'agit comment as-tu pu être aussi naïve...
Je tends le cou, me penche en avant et remarque les petits bleus violacés à l'intérieur de mes cuisses. Je me touche à cet endroit et gémis à cause de la douleur provoquée par la peau enflée. Mon cœur se met à battre plus fort, tambourinant dans ma cage thoracique. L'obscurité danse devant mes yeux.
- Non, non, non..., dis-je, avant de vomir de nouveau sur le côté.
Finalement, l'alcool remonte.
Encore des souvenirs - sont-ils réels? - qui s'imposent à mon esprit.
Moi, me dirigeant vers l'orée des arbres. J'avais besoin de faire pipi. Est-ce que Jolena était avec moi ? Non. Je secoue la tête tandis que l'image de quelqu'un d'autre me revient. Un garçon. Il s'est dressé au-dessus de moi, puis m'a invitée à m'éloigner.
Il m'a alors pris la main et m'a dit qu'il avait quelque chose à m'annoncer.
Et puis je l'ai suivi, pour je ne sais quelle raison...
Je me touche la bouche.
Il m'a embrassée violemment.
Il m'a tiré les cheveux et m'a plaquée au sol.
Lucidité et prise de conscience surpassent mes souvenirs brumeux, les découpant comme un couteau bien aiguisé. Je ne me rappelle pas des détails, ça reste flou dans l'ensemble, mais je sais qu'un monstre était dans ces bois avec moi... puis 2 ou 3... ils m'avaient fait du mal...
J'entends la voix de ma meilleure dans ma tête. Ne leur fais pas confiance, Aelis. Tu es peut-être pom-pom girl aujourd'hui, mais personne ne pénètre dans leur groupe.
Mais... je voulais juste être assez proche pour rester avec Mason.
Je voulais vivre dans son monde.
Où est-il, maintenant ?
Mes pensées dérivent et je ne sais pas combien de temps je reste assise dans l'herbe, me débattant durant une seconde avec ce qui s'est passé, puis pleurant la seconde d'après, à mesure que l'horreur de la situation s'impose à moi.
Je m'accroche à un arbre, essaie de me relever, mais je me laisse de nouveau glisser au sol.
De longues minutes s'écoulent, j'observe la lune tandis qu'elle se déplace à travers les branches des arbres.
Encore un tout petit peu plus de temps, et je pourrai marcher.
Je le peux.
Je le dois.
Quelqu'un a besoin de moi dans ce monde.
Mes doigts caressent le pendentif en plaqué or que je porte à mon cou, parcourant la chaîne de piètre qualité. Il est si petit, et si je ne suis pas là, si je ne me lève pas, que va-t-il lui arriver ?
Je ne pourrai jamais l'abandonner.
Cette pensée me donne assez de force pour me traîner tant bien que mal jusqu'à la clairière. Au-delà se trouve le chemin cabossé et, encore après, une vraie grande route où je pourrai héler quelqu'un...
J'entends alors le vrombissement d'une voiture. Des phares transpercent l'obscurité, le véhicule vient dans ma direction. Une brève euphorie monte en moi, puis s'écrase tout aussi vite et se consume instantanément.
Et si c'était eux?
Mon anxiété revient à la charge, la panique m'envahit et mes muscles me font souffrir le martyre alors que j'essaie de revenir sur mes pas.
Attends jusqu'à demain matin.
Mes pensées sont toujours confuses, mais c'est vrai, je peux attendre.
Je suis douée pour me cacher.
Je l'ai toujours été.
Le rayon lumineux des phares m'aveugle et ma tête se balance frénétiquement, cherchant une cachette.
Cours, cours, cours...
Des bruissements brisent le silence, une portière de voiture se ferme, une voix se met à appeler.
La peur me traverse et je me cache le visage, honteuse d'être autant sans défense. Moi. MOI.
Soudain, de larges épaules me dominent. Il s'adresse à moi, je lève la tête en clignant des yeux. Je ne distingue pas son visage, aveuglée par la lumière des phares. Je ne peux pas lui répondre. À la place, je vomis.
Il s'avance. Se penche. Des bras forts m'encerclent et me sou-lèvent. Je gigote dans tous les sens, essaie de me débattre, mais c'est peine perdue, je suis trop faible.
Plus de lutte, plus de fille de la ville qui sait se défendre. Je suis vidée, mon corps est incapable de lutter tandis qu'il me dépose dans sa voiture et me met la ceinture de sécurité. Il parle, peut-être prononce-t-il mon prénom, me pose des questions, mais je n'ai pas les idées claires. Je ne peux... rien faire.
Il quitte la clairière, puis le chemin, la voiture accélère de plus en plus. Ma tête tombe sur le côté de mon siège et je fixe mon ravisseur.
Qui est-il ? Est-ce que je le connais ? Je plisse les yeux et j'aperçois sa mâchoire puissante, ses sourcils froncés. Sa tête se tourne et son regard d'acier rencontre le mien. Je crois que je vois de la colère et juste quand je pense le reconnaître, quand son nom est sur le bout de ma langue... Il n'y a plus que l'obscurité, je glisse de nouveau dans le néant.