Le lac
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Chapitre 5 No.5

II

Sept mois plus tard, la pluie et le froid avaient fait place à la chaleur et aux longues soirées du mois de juin. La ville étouffait et les rues devenaient désertes l'après-midi. Tout à chacun recherchait la fraîcheur des bars pour se désaltérer ou se cloîtrait à domicile afin de limiter les efforts inutiles.

Sasha avait retrouvé son rythme régulier, et ses sorties matinales complétaient son emploi du temps calibré. Il jonglait entre ses révisions chronophages, ses nuits sur le scooter d'Atoul Mercier et ses pauses méritées aux aurores où il enfilait ses baskets. Lorsqu'il aurait terminé ses examens, la parenthèse sportive fermée depuis de longs mois se ré ouvrirait pour s'adonner à des entraînements plus poussifs et organisés. Rigoureux, il se confortait dans un désir perpétuel de réussite, qui lui donnait instinctivement l'ordre des priorités. Lucide sur les derniers jours qui lui restaient au compteur avant le désamorçage ultime, Sasha se plongeait à corps perdu dans l'excellence qui lui était demandée.

Alma Piani avait brutalement fait irruption dans sa vie, sept mois plus tôt, et ne l'avait plus quittée. Si le destin s'était chargé de les confronter dans ce parc japonais un soir de novembre, les deux protagonistes orchestraient depuis, le corps de leur histoire. Une symphonie sans réelles fausses notes, un accord parfait entre chaque partie de la chorale qui s'unissaient pour créer un morceau doux et mélodieux.

Sasha découvrait les différentes écorces du couple, les saveurs particulières qui s'attachaient à chaque versant partagé. Les petits riens qui devenaient uniques, les attentions qui touchaient au cœur, les gestes discrets mais authentiques qui émoustillaient. Il s'étonnait de la prospérité dans laquelle il fonçait, chaque matin aux côtés de celle qui le fascinait. Sasha avait découvert les aspirations hétérogènes qui constituaient le caractère d'Alma. Téméraire, elle jouissait de l'insouciance des enfants face à une situation dangereuse qu'elle jugeait enivrante. Gourmande, elle se régalait de pâtisseries en tous genres et bénéficiait d'une chance inouïe d'avoir été gratifiée d'un métabolisme tolérant. Sportive, elle possédait de furieuses compétences physiques qui l'amenaient à se dépasser en toutes circonstances. Discrète et réfléchie, elle se révélait coriace dans la compétition. Le couple avait appris à se trouver et à s'exprimer pour se fondre dans le moule des amoureux.

Marcher main dans la main sur la place du Capitole, y dégoter les meilleurs fruits et légumes sur le marché, siffler un café au Bibent, se balader aux abords des quais de la Garonne, profiter d'une vue imprenable de la place Saint-Pierre sur le Dôme de la Grave, flâner aux Abattoirs, le réputé musée d'art contemporain de la ville ou encore, s'amuser à la Cité de l'Espace comme des gamins. Leur complicité s'édifiait doucement à travers ces activités qui n'appartenaient qu'à eux et pourtant à tout le monde. Une certaine ivresse de l'ordre du réel se diffusait dans leurs échanges. Un état d'ébriété qui les conduisait de façon juvénile sur la pente de l'impertinence. Un remake symbolique de « Jeux d'Enfants », lancés dans une spirale enfantine à la Cotillard et Canet.

Ils se portaient mutuellement dans l'excès malgré la sphère impérieuse qui les fixait à la réalité. Sasha demeurait sérieux avant l'impact des examens tandis qu'Alma enfilait de nouveau, et de façon abusive, son maillot de bain, plusieurs fois par semaine, coachée par l'un de ses collègues afin de renouer avec son niveau d'antan. Un programme physique et alimentaire drastique régulait sa volonté. Une persévérance notable, intimement liée à la flamme qu'avait su raviver Sasha et aux souvenirs que la jeune femme avait réussi à aller glaner dans son for intérieur. À l'image du périple qu'elle avait partagé avec Marion, parties en sac à dos de Kuala Lumpur, en Malaisie, elles avaient remonté la Thaïlande, avant de continuer leur voyage au Laos puis au Cambodge, avant de conclure l'aventure au Viet Nam. Alma savait combien cet exode rural avait bousculé ses certitudes et réveillé ses convictions.

Malgré leurs sursauts immatures, Alma et Sasha consentaient à conserver un aspect prosaïque de la vie. L'idéal n'existait pas, ils en restaient pleinement conscients. Le tourbillon d'amour dans lequel ils avaient été enrôlés les comblait d'une euphorie manifeste qu'ils devaient polir avec minutie.

Sasha pensait être le plus cartésien au sein du couple. Du fait, sa prudence et sa crainte incontestable de la mort, le conditionnaient à agir en connaissance de cause et à geler une décision qu'en cas d'assurance totale. Grandir avec l'absence paternelle l'avait confronté à de nombreuses situations incommodantes dès le plus jeune âge. Il se rappelait combien il s'était senti navré lorsque ses institutrices de maternelle sondaient la classe dans le cadre de l'organisation de sorties scolaires, combien il regardait avec contrariété ses camarades venus avec leurs papas lors des kermesses d'écoles. Ses moments de solitudes ne l'avaient jamais quitté. Bien que sociable, Sasha s'était très rapidement tourné vers le sport et les activités extrascolaires. Mêlé à la marmaille criarde dès ses premiers pas, il avait appris l'esprit d'équipe, l'entraide mais aussi le leadership. Contre toute attente, malgré le manque profond d'une voix masculine pour le soutenir lors des compétitions, Sasha avait rapidement compris que sa mère donnerait de la voix pour deux. Entreprenante et joueuse, Daphné n'avait jamais manqué un événement sportif auquel son fils participait. Non pas, par désir de combler la carence paternelle de son fils mais par engagement et loyauté. Grâce à l'assurance de sa mère, Sasha s'était enrôlé dans le capitanat de son équipe de tennis, dès sa majorité. Persévérant, travailleur et talentueux, son abnégation l'avait conduit à obtenir la confiance de ses aînés. Doté d'un excellent revers à une main à la Federer, il se flattait d'être comparé au maestro, malgré son niveau amateur.

Une soirée de juin les conduisit jusqu'au parc japonais. Ils avaient laissé derrière eux les terrasses de cafés et de restaurants bondées avant d'apprécier la bulle insonorisée du parc. Alma arborait une robe légère à fleurs et des sandales ouvertes. Ses lunettes de soleil vissées sur son nez fin, elle observait discrètement les promeneurs qu'ils croisaient. Ils arrivèrent sur le Pont-Rouge, figure emblématique de leur rencontre. Un sourire complice fit irruption sur leur visage.

-Il faut avouer que je lui dois beaucoup, glissa-t-il avant de l'embrasser.

-C'est quand même drôle ce que le hasard peut faire parfois.

Ils s'accoudèrent quelques instants à la rambarde du pont. Alma observa son petit-ami, il semblait si paisible, le regard perdu dans l'étang. Elle ne prenait pas suffisamment le temps d'apprécier ses cheveux châtains, légèrement bouclés, les commissures angéliques de ses lèvres et sa peau lisse et halée en cette saison. Elle posa sa tête sur son épaule et savoura le moment qui leur était offert.

Une rétrospective des derniers mois lui vint en tête. Leur escapade à Paris, courant février, à l'occasion du vingt-troisième anniversaire de Sasha. Ils avaient séjourné dans un bel et luxueux hôtel, avaient profité des avantages proposés par l'établissement, jacuzzi, balnéo, massages. Les joues rouges saisies par le froid, ils avaient flâné le long de La Seine, avant d'explorer les catacombes souterraines de Paris où un tas d'ossements s'y entassait. Un circuit sinueux mais garni d'histoire. Au cours de la visite, elle se souvenait du fou rire qui les avait accompagnés par le biais d'un stupide jeu de mots. Quelques jours plus tard, à leur retour à Toulouse, Sasha s'était emparé de la cuisine afin de préparer un saumon au beurre d'épices douces accompagné de blé et ses petits légumes. L'étudiant qui avait toujours décrié l'aspect commercial de la fête des amoureux à l'aube de chaque 14 février s'était vu s'atteler à la tâche avec satisfaction. Deux mois plus tard, Sasha et Daphné avaient regroupé, dans la plus grande discrétion, l'ensemble des amis du couple afin de célébrer le passage à l'année supérieure d'Alma. Une surprise de taille pour la jeune femme qui n'avait pu contenir ses sanglots.

En fin d'après-midi, Sasha profitait des derniers rayons du soleil qui inondaient le balcon de l'appartement. La vue imprenable sur les toits anciens de Toulouse lui rappelait combien il était chanceux de vivre ce moment suspendu. La ruelle paisible qu'il surplombait se vidait à mesure que les minutes s'égrainaient et une légère brise vint lui caresser le visage. Sasha s'adonnait à ce plaisir solitaire, aussi souvent que son planning le lui permettait. Dernièrement, ceux-ci s'étaient faits rares mais d'autant plus exquis. Peut-être que la richesse de l'instant se trouvait dans l'inaccoutumé.

                         

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