La nuit noire avait définitivement resserré ses griffes sur la ville de Toulouse lorsqu'Alma déposa Sasha au pied de son immeuble. Le verdict du médecin, quelques minutes plus tôt, avait été sans appel. L'entorse mettait fin à son calendrier d'entraînement et sa préconisation pour se rétablir avait été nette et sans bavure, il devait s'imposer une phase de repos et des séances de kinésithérapie. Épuisé physiquement et mentalement, Sasha souhaitait regagner au plus vite l'antre familial afin de s'accorder une pause bien méritée.
-Merci de m'avoir raccompagné, lâcha Sasha, lessivé.
-C'était la moindre des choses. J'espère que tu récupéreras rapidement, lui souhaita-t-elle.
-Je vais suivre les consignes du toubib.
Sasha actionna la poignée et sortit de l'automobile.
-Salut terreur, adressa-t-il avec sarcasme à la chienne paisiblement allongée sur la banquette arrière.
Celle-ci releva le museau, consciente de l'intérêt qu'on lui portait.
-Bonne soirée, Alma, sourit-il.
-Salut, Sasha.
Il ferma la portière et traversa la rue pour rejoindre la porte vitrée de l'immeuble. Il partageait un bel appartement de ville avec sa mère depuis plusieurs années. Situé en plein centre-ville de Toulouse, à quelques pas des rues commerçantes, l'endroit était idéalement placé et prisé. À plusieurs reprises, ils s'étaient penchés sur les offres immobilières de la région, dans l'éventualité d'une expatriation rurale puis s'étaient toujours ravisés.
Sasha entra dans le bâtiment, toujours boiteux et essayant tant bien que mal de s'acclimater à la situation, il opta, contrairement à ses habitudes, pour l'ascenseur qui lui semblait être le choix le plus judicieux en ces circonstances.
Il sortit au quatrième, longea le couloir puis entra dans l'appartement aux odeurs florales.
-Bonsoir, mon chéri !
La voix de Daphné Guérin-Kozlowski résonna jusqu'au hall. Il ôta ses chaussures, ajusta l'atèle qui lui maintenait la cheville droite et s'avança jusqu'à la pièce principale. Sa mère, assise en tailleur dans le canapé leva son verre de vin en le saluant :
-Santé, mon grand !
Grande, svelte et sportive, Daphné Guérin-Kozlowski avait fêté ses quarante-quatre ans, quelques jours plus tôt. Dynamique et espiègle, elle exprimait une aversion significative pour la routine et la procrastination. Extrêmement sociable et consciente de son besoin d'être au contact d'individus, elle était souvent à l'origine des virées entre amis ou sorties sportives dans la région. Professionnellement, elle évoluait depuis toujours dans le domaine de l'événementiel et n'y comptait pas ses heures. Elle cultivait cette nécessité de voyager dans les régions voisines, de s'imprégner des mets locaux et s'épanouissait à puiser le meilleur dans ses rencontres afin de les matérialiser au sein de son agence. Libre, épanouie et accommodante, Daphné mettait néanmoins un point d'orgue sur sa ligne de conduite qu'elle désirait exigeante et professionnelle. Respectée de ses collègues et de ses clients, elle savait que l'agence se démarquait par son relationnel et sa perpétuelle évolution.
Sasha claudiqua jusqu'au canapé et s'y vautra.
-Mon pauvre chéri, que s'est-il passé ?
-Je m'suis pris un chien qui n'était pas attaché, au parc japonais.
-Les gens se croient tout permis, s'indigna Daphné.
- Quand je pense que je me préparais depuis des semaines pour le marathon de La Rochelle, je suis vert, protesta Sasha.
-Tu le feras l'an prochain, mon chéri. Tu as toute la vie devant toi pour le faire, philosopha-t-elle en se servant un autre verre du Domaine de la Vieille Julienne, un Côtes-du-rhône reconnu pour sa robe rubis.
-On peut voir ça comme ça, désespéra Sasha.
-Tu as faim, mon cœur ?
-Sers-moi un verre de vin rouge, au point où nous en sommes, somma-t-il.
Cinq jours s'étaient écoulés et la douleur s'estompait progressivement grâce au repos que Sasha s'infligeait à contrecœur. La grosseur présente à sa cheville ne désemplissait pas et un ton violacé était venu teinter la partie extérieure de son pied droit. Être privé de toute activité physique provoquait en lui un sentiment d'exaspération qui se mêlait au fait d'être assisté dans sa vie quotidienne. Étudiant à l'École Nationale de la Météorologie de Toulouse, Sasha y préparait son diplôme d'ingénieur. Actuellement en cinquième année, la dernière ligne droite dans laquelle il était engagé serait décisive et l'incident de parcours survenu quelques jours auparavant ne le mettait pas dans les meilleures dispositions. Impliqué dans la vie associative du campus au travers de l'Association des Élèves de l'ENM qui proposait un grand nombre d'activités sportives et culturelles, Sasha avait dû se retirer de l'activité prévue sur la Garonne le week-end suivant.
En parallèle de ses études, Sasha travaillait à mi-temps chez Pizz'Atoul,trois soirs par semaine et deux samedis par mois. Depuis cinq ans, il enfilait sa tenue de livreur de pizza afin de renflouer ses fins de mois. L'entreprise d'Atoul Mercier prospérait depuis une décennie, portée par la qualité de ses produits et de son service de livraison. Reconnu pour son exigence et son autorité, les employés du quarantenaire ne bronchaient pas face au despotisme assumé de l'homme. Sa personnalité tempétueuse avait à plusieurs reprises électrisé les locaux, sans que cela affecte pour autant sa notoriété. Son professionnalisme était tout autant reconnu que son autoritarisme.
Bien que Sasha ne décelait humainement aucune qualité au chef d'entreprise, il lui reconnaissait son engagement dans le travail. Lancé dans ses courses tardives, l'étudiant effectuait ses heures, entretenait une relation cordiale avec l'équipe et se contentait de délivrer en temps et en heure, les produits commandés par les clients. Atoul Mercier constatait la productivité de son jeune employé et ne manquait pas de le lui faire remarquer. Une qualité souvent rare dans le milieu professionnel.
Daphné ne s'était pas opposée à son fils dans sa démarche d'émancipation financière. Le deal passé entre eux se schématisait simplement, elle tenait à couvrir les frais scolaires de son fils tandis qu'il s'assumait économiquement et participait aux frais alimentaires grâce à son job étudiant. Profusément capable de cocher toutes les cases, Daphné n'avait pas souhaité tergiverser, fière de la volonté collaboratrice de Sasha.
À l'issue d'une journée de cours longue et peu ragoûtante, Sasha avait été raccompagné en voiture par l'une de ses camarades de classe. Elle le déposa au pied de l'immeuble, sous une pluie accablante. Novembre avait repris ses droits et proposait depuis plusieurs jours, un festival de larmes qui violentait la France entière.
Il boitilla jusqu'à l'entrée principale où il aperçut un visage familier.
-Alma ?
La jeune femme lui sourit, une capuche sombre tombante sur le haut du visage. Les bras croisés, sautillant sur place, elle semblait paralysée par le froid.
En quelques secondes, l'eau commençait à s'imbiber dans le manteau non étanche de Sasha.
-Qu'est-ce que tu fais ici ?
-On peut entrer ? Je t'explique à l'intérieur, si tu veux bien ?
Sasha s'empressa de composer le code à quatre chiffres du boîtier et tous deux s'immiscèrent, sans se faire prier, dans l'antre sec.
-Quel enfer ! souffla la jeune femme en ôtant son cache.
-Se croiser deux fois en une semaine, cela ne tient plus du hasard, plaisanta Sasha.
-Je présume que je ne dois pas être la personne que tu souhaites voir actuellement, supposa Alma.
-J'ai presque digéré la situation.
-Plus sérieusement, je voulais simplement prendre des nouvelles de ta cheville. J'étais dans le coin alors j'ai fait un crochet par ici, expliqua Alma.
-Pour être honnête, je m'en serai bien passé, entre les études, le travail et mon entraînement, c'est plutôt mal tombé.
-Désolée... souffla Alma.
Son attitude exprimait un degré de gêne que Sasha ne souhaitait pas lui faire subir davantage.
-Tu es trempée, tu attends depuis combien de temps dehors ?
-Une dizaine de minutes mais il ne pleuvait pas si fort quand je suis arrivée.
Sasha porta attention au fuseau sombre et aux baskets colorés que portaient Alma.
-Tu faisais du sport ?
-Je suis inscrite à la salle de sport, non loin d'ici, sauf que j'ai trouvé porte close ce soir, pour cause de travaux, alors j'ai bifurqué par ta rue, expliqua-t-elle.
Ses gestes maladroits témoignaient de son malaise. Sasha se surprit de discerner le charisme naturel qui émanait de la jeune femme. Une magnificence à laquelle il n'avait pas porté vif intérêt lors de leur première rencontre. Si on pouvait appeler cela, une rencontre. L'harmonie de son visage le séduisait et la noblesse de ses traits marqués se mêlait à ses yeux sombres. Une beauté presque sauvage jaillissait de ses fossettes qui se dessinaient quand elle souriait.
-Tu veux monter boire un thé ou un café ? proposa-t-il aimablement.
Noyée dans ses vêtements, Alma étudia la proposition.
-Tu es certain que ça ne dérange pas ?
-Ma mère voue un culte aux rencontres en tous genres, elle sera ravie, sourit-il.
Ils entrèrent dans l'appartement plongé dans une atmosphère tamisée et bercé d'un doux parfum de bougie au jasmin. Le hall tapissé de rangements noirs témoignait de l'environnement pimpant où Sasha et Daphné accueillaient Alma. Dans la pièce centrale de l'appartement, Alma fut subjugué par les grandes fenêtres d'époque habillées de longs rideaux beiges qui donnaient du cachet. Un spacieux canapé et deux beaux fauteuils meublaient l'espace salon, où la télévision murale laissait défiler le Journal Télévisé du soir. Un lampadaire rétro en bois brut servait tout autant d'objet décoratif que d'éclairage. De belles poutres apparentes verticales séparaient le salon de la salle à manger.