La vie du fils qu'elle avait tant désiré, aimé puis haï par la suite, avait surtout été marquée par une existence gangrénée par un manque total de limite, par des vérités qu'il lui était difficiles d'accepter, par un sentiment inextricable d'abandon, par des violences autant physiques que psychologiques qu'il avait subi et qu'il n'était plus prêt à enduré. Tout ce qu'elle entreprit de faire pour lui n'avait réussi qu'à faire germer en lui une haine viscérale qu'il éprouvait à l'encontre ses parents et de tous ceux ou celles qui les lui rappelaient.
La dispute qui s'était engagée lors de cette matinée tragique entre les deux avait été la dispute de trop pour la mère et pour le fils. Excédés l'un et l'autre par une relation qu'ils auraient souhaité ne jamais avoir, Alice tenta à sa manière de raisonner son fils une dernière fois en lui parlant d'un ton qu'elle voulait apaisé:
- Qu'ai-je fais pour avoir un rejeton pareil? (souffla-t-elle entre ses dents avant de poursuivre) Senin, ça fait des lustres que tu as abandonné les bancs alors que tu avais à peine fini l'école primaire et entamé le collège. Mais, dis-moi, ceux pour qui tu organises ces fêtes-là oh, tu sais au moins qu'eux, ils continuent d'avancer vers un avenir enviable pendant que toi...
- On te parle du seul et de l'unique Senin Déhazi et toi tu parles d'avenir enviable. (Pouffa-t-il en réponse à sa mère)
- "Senin Déhazi", "Senin Déhazi"!!! Comme c'est affligeant, tu n'as que ça à la bouche. Mais dis moi oh monsieur Senin Déhazi, que serais-tu donc sans ce nom? Absolument rien du tout... (Perdît aussitôt patience Alice avant d'être interrompue par son fils)
- Sans ce nom auquel toi tu t'accroches tellement maintenant, saches que moi, ma vie ne s'arrêterait en aucune façon. Je ne serais pas aussi misérable, aigri et pitoyable que tu ne l'es toi madame Alice Déhazi.
- De nous deux qui est le plus pitoyable ? (renchérit Alice)Toutes ces choses que tu voles et brades pour ensuite aller faire le fanfaron devant des gens qui rient de toi dans ton dos sont à moi et non à toi. Tout ça là, c'est le fruit du travail et des sacrifices que ton père et moi avons fait toute notre vie. (lança-t-elle montrant du doigt les objets contenus dans le sac que tenait Senin entre ses mains)
- Travail et sacrifice!!! Laisse-moi rire. Derrière tes marmites et tes fourneaux tu vas toi aussi parler de travail et de sacrifice aux gens. Et même si on doit parler de sacrifices, tu peux me dire pourquoi et pour qui vous les avez faits? N'est-ce pas pour votre fils unique, "le digne héritier" de je sais pas qui déjà!!!
- Les cas d'héritiers se retrouvant à la rue sans un sou sont légion Senin. Un beau jour, ton père qui ne supporte déjà plus ton attitude finira par prendre la décision qu'il faut.
- Tu peux toujours rêver ma chère, ton très cher et tendre André n'en a que faire de toi et de ton rejeton, cette espèce de petit bâtard que tu lui as flanqué, et que tu n'as pas voulu par contre qu'il éduque. Il vous a tout bonnement abandonné, ton bâtard et toi pour une autre.
- Tais-toi !!! Ton père ne nous a pas abandonné. (S'était écriée Alice avant de se figer les yeux écarquillés, troublée par les derniers mots de son fils)
Ahurie par ce qu'elle venait d'entendre, Alice resta sans réaction un bon moment, l'esprit interrogateur. Que venait-il déjà de dire? Était-il possible qu'il sache la vérité? Si tel était le cas, comment l'avait-il découvert? Depuis quand avait-il appris qu'André n'était pas son père biologique? Était-ce la cause de son comportement infernal, la raison pour laquelle durant toutes ces années, il s'était évertué à réduire à néant les espérances qu'elle avait nourries pour lui? Senin interrompît ses réflexions répétant avec désinvolture et la fixant droit dans les yeux:
- Oh oui ma chère Alice ton bâtard et toi avez été abandonnés !!!
- Quoi ?? Tu...Tu... Tu ne sais pas de quoi... Tu... Bégayât–elle sans pouvoir soutenir le regard de son fils.
Le sourire narquois qui s'était dessiné sur les lèvres de Senin s'intensifia alors qu'il fixait sa mère avec insistance. Alice par contre n'osait toujours pas soutenir le sien. Autrefois objet de son plus grand désir, celui qui se tenait devant elle représentait à la fois son doigt d'honneur aux médisances outrageuses et sa grande fierté très tôt contrariée par autant de frustrations que l'indicible honte avec lesquelles elle était contrainte de vivre. En proie à des sentiments mitigés, les lèvres tremblantes, les mots restaient coincés dans sa gorge. Elle leva les yeux au ciel dans un effort ultime, essayant de se donner du courage et de retenir les larmes qui pour finir, coulèrent le long de ses joues. Dans un sanglot à peine retenu, Alice s'adressa à son fils, le regardant enfin dans les yeux affirmant mot pour mot:
- Tu es l'unique raison pour laquelle il ne rentre plus...Tu as détruit l'harmonie qui régnait dans cette famille de tes propres mains...Qu'est-ce que tu veux d'autre? Tu peux toujours...
Entendant les paroles de sa mère, et voyant les larmes sur son visage, Senin n'en éprouva qu'un profond dégoût. Puisque les choses en étaient arrivées là, il était grand temps pour lui de régler ses comptes avec cette femme qu'il ne considérait plus véritablement comme sa mère. Elle avait toujours agi sans vraiment se soucier de ceux qui l'entouraient. Hautaine vis-à-vis de toutes les personnes qu'elle considérait inférieur, elle méprisait toutes celles qu'elle estimait l'avoir déçu et ne se remettait jamais en cause. Tout était toujours de la faute des autres et non de la sienne. Il l'interrompît l'empêchant de continuer de le rendre responsable de ses propres décisions. Il ne se laissait plus prendre par ses subterfuges depuis bel lurette. Ses larmes qu'elle arrivait à faire couler sans réelle émotion, ses lamentations hypocrites, ses accusations mesquines n'avaient plus aucun effet sur lui.
- Tu es toujours aussi très bonne pour semblant !!! Quelle actrice !!! Mais au cas où tu aurais des problèmes de mémoires, laisses-moi te rappeler une chose: c'est toi, toute seule et sans l'aide de personne qui, un jour, t'es levée et a voulu avoir un enfant sans ton mari. C'est encore toi toute seule qui, un jour, es partie on ne sait où pour te livrer à on ne sait qui et es revenue sous le toit de ton mari avec une grossesse. Dire que tu t'es donnée autant de peines toutes ces semaines pour pouvoir tomber enceinte sous prétexte que ton mari ne pouvait pas concevoir. Si tu n'étais pas aussi inculte comme tu l'as toujours été, tu aurais su qu'il n y a pas besoin de se vautrer dans le lit de tout ce qui a un pénis et écarter les cuisses pour pouvoir tomber enceinte...
- Tu vas la fermer!!!
- Ah non madame, je viens à peine de commencer!!! Tu sais, les gens parlent et je voyais bien comment tu le traitais, j'entendais tout ce que tu lui jetais à chaque fois à la figure quand il était question de ton précieux fils. Être un enfant ne signifie pas forcement qu'on ne comprend pas ce qui se passe autour de nous, surtout lorsque tout est dit de manière aussi franche, aussi cru.
Senin gardait depuis son jeune âge en effet le souvenir du jour pendant lequel la vérité sur ses origines avait été littéralement exposée sur la place du marché de Degouholy, faisant de lui la risée de tous les endroits où il avait le malheur de se rendre avant qu'il ne fasse tout ce qui lui était possible pour y remédier. Alors que des rumeurs sur l'infidélité de sa mère circulaient déjà dans le village, ce jour-là pour une question de friandises que son père refusait qu'il mange, cette femme sans vergogne avait crié à qui voulait l'entendre qu'un impotent, incapable de mettre une femme enceinte ne devrait pas jouer au père sur la place publique. Cet homme qu'elle ne cessait d'humilier lui avait pourtant pardonné sa traitrise et avait même accepté le fils qu'elle lui avait ramené. Elle avait cependant tout fait pour tout détruire et lui en imputait la responsabilité à lui Senin.