Cet homme, c'était Senin Déhazi. Natif de Degouholy, l'un des nombreux hameaux de tribus autochtones situés aux alentours de Cahenys, Senin vit le jour au sein d'une famille d'agriculteurs, les Déhazi. C'était un couple sans histoire dont la plus grande préoccupation avait été pendant longtemps, le désir d'être parents. Après plusieurs années de mariage durant lesquels le couple avait souffert d'innombrables tentatives infructueuses de conception, la venue au monde inespérée d'un enfant, d'un garçon de surcroit les avait rendu très heureux, ce, malgré les circonstances dans lesquelles naquit le petit garçon. À sa naissance, Senin avait été choyé par ses parents et surtout par sa mère, Alice. Le total dévouement de cette dernière l'avait conduit à faire en sorte qu'il ne manque jamais de rien. Elle s'était donc de fait acharnée à lui procurer tout ce qu'elle estimait être nécessaire à son épanouissement. Elle avait mis à cet effet tout ce dont il avait besoin à sa disposition: jouets, vêtements neufs, argent et lui avait laissé une liberté quasi totale d'agir à sa guise. L'instinct maternel d'Alice nourri par l'obsession du bien-être de l'unique enfant qu'elle avait pu avoir l'avait de même poussée à le surprotéger et paradoxalement à le façonner selon sa convenance à coup de martinet.
Toutefois, malgré les efforts et toute l'attention dont il avait faitl'objet de la part de sa mère pendant son enfance, en grandissant, Senin développa un comportement des plus instable au grand désespoir de sa mère qui finalement, n'arrivait plus à le gérer. Naguère docile et aimant à souhait, il était devenu au fil des années un jeune homme grossier, arrogant, colérique et violent, tout le contraire de la représentation de l'image parfaite de l'enfant qu'elle souhaitait tant voir grandir à ses côtés. La pauvre femme ne comprenait pas le profond changement qui s'était opéré chez son fils. Peut-être n'en avait–elle pas assez fait dans son application en tant que mère exemplaire à éduquer un fils à la hauteur de ses espérances? Ou, peut-être, malgré toute l'attention dont elle avait fait preuve, les envieux de la petite communauté à laquelle ils appartenaient avait réussi à obscurcir de manière occulte la bonne étoile sous laquelle était né son fils ?
Les nombreuses questions qu'elle se posait à ce sujet restaient malheureusement sans réponse. Ni Amwakon, la prêtresse du village et les autres féticheurs qu'elle avait pu consulter ne lui apportèrent de réponses ni de solutions à ce pernicieux problème auquel elle devait faire face au quotidien. L'enfant qu'elle avait tant attendu, le seul fils qu'elle avait pu avoir et pour lequel elle avait fait autant de sacrifices et s'était tuée à la tâche était devenu la source de ses malheurs. Elle n'en pouvait plus de devoir toujours céder à tous ses caprices au risque de subir son courroux. Les années passant, il ne lui était désormais plus impossible de le dresser à souhait et encore moins de couvrir ou même réparer tous les dégâts qu'il causait un peu partout dans la petite communauté rurale où le regard et les railleries pesantes des gens la contraignaient à prostration. Entre frustrations, déshonneur et humiliation publique, Alice avait en effet fini par sombrer dans la dépression et l'amertume, impuissante face à ce qu'elle considérait être le plus grand échec de sa vie. Un échec qui eut pour conséquence une rancœur tenace vis-à-vis de la cause de ses prétendus déboires, ce fils dont elle se serait passée si seulement elle avait su.
La relation mère-fils qu'elle voulait spéciale avec son unique enfant n'était en réalité pire que tout ce qu'elle aurait pu craindre dans son désir d'être mère au point où elle en vint à s'interroger sur les sentiments qu'elle éprouvait pour celui-ci. De l'amour, elle l'avait sans doute ressenti le jour où elle l'avait mis au monde, lorsqu'elle l'avait tenu dans ses bras et avait été en admiration face à sa jolie frimousse. De la fierté, elle en avait peut-être eu lorsqu'il fit ses premiers pas, lorsqu'il l'appela maman pour la première fois. Du reste, il n'avait été qu'une profonde déception qu'il lui était humainement impossible de cacher.
L'atmosphère familiale délétère à l'origine du conflit permanent entre Senin et sa mère atteignit le point de non-retour le jour où, Alice le surprit une énième fois dans sa chambre à coucher. Sous ses yeux, ce dernier s'emparait de ses pagnes et ses bijoux de valeur, les seuls qui lui restaient après les différents passages qu'il avait effectué auparavant.
Face à ce spectacle qu'elle considérait lamentable, Alice croisa les bras contre sa poitrine et interpela Senin dans une colère à peine contenu:
- Hey!!! Tu fais quoi là ?
Faisant mine de n'avoir rien entendu, Senin poursuivit son action, comme si personne d'autre que lui ne se trouvait dans la pièce.
- Hey!!! C'est à toi que je parle non???
Comme si les interpellations d'Alice étaient tombées dans l'oreille d'un sourd, Senin continuait de faire ce qu'il faisait ne se souciant toujours pas de la présence de celle-ci. Personne et encore moins cette dernière ne pouvait l'empêcher de faire ce dont il avait envie. Il était d'ailleurs habitué à ce genre de scène où, elle le surprenait à faire certaines choses, piquait une crise, hurlait comme une hystérique et finissait par pleurer dans un coin de la maison, le maudissant des heures entières.
- Et c'est reparti pour un tour! (Souffla Senin entre ses dents).
Alice qui avait entendu ce qu'il venait de souffler s'emporta:
- Petit effronté, c'est à toi que je parle, ne fais pas celui qui n'entend pas !!! (Avait-elle dit en haussant le ton).
- T'as pas des choses plus importantes à faire ? (lui avait-il répondu l'air agacé alors qu'il examinait de près un collier de perle).
- Ne me cherches même pas Senin, tu vas remettre toutes mes affaires à leur place et bien les ranger là où tu les as pris. Tu n'as pas intérêt à m'énerver aujourd'hui, sinon... (Tenta-t-elle de le menacer à la fin).
- Fhum sinon quoi??? J'ai besoin d'argent, tu refuses de m'en donner donc je me sers, alors, c'est quoi ton problème?
Alice resta un petit moment sans voix, la réponse de son fils qu'elle ne connaissait que si bien avait toujours eu le même effet sur elle à chaque fois qu'elle l'entendait. Regrettant d'avoir trop gâté l'espèce de délinquant qu'elle gardait sous son toit, elle lui demanda ironique:
- Parce que tu ne vois pas le problème là??? (Avant de se plonger dans une longue complainte, raillant d'avance les futurs arguments de son fils). Si ton père était là... Pourquoi tu ne l'attends pas d'ailleurs? Qu'est-ce que tu disais la dernière fois déjà? Aaah ouiii!!! Ton père, l'homme de la maison, celui à qui tout appartient ici. Pourquoi tu ne vas donc le voir pour lui demander de l'argent? Vas donc le trouver et voyons s'il accepte de t'en donner!!!
Senin qui, depuis le début de leur dispute ne daignait regarder sa mère, leva la tête et posa sur elle un regard interrogateur empreint de contrariété. Que cherchait-elle à faire? Retourner ses propres paroles contre lui? Elle pouvait toujours essayer, il sortirait vainqueur de leur joute verbale comme d'habitude. Le mettre en colère en évoquant son père? Si ce qu'elle voulait était le mettre hors de lui, elle serait servie.
- Que j'attende qui ??? Mon père ??? Ne me fait pas rire. (Rétorqua-t-il narquois avant d'ajouter d'un ton tranchant) Tu sais très bien où il se trouve et qu'il ne rentrera pas de sitôt vu comment tu as réussi à l'éloigner de la maison et de nos vies. Tu crois réellement qu'en son absence tu peux faire ta loi et m'interdire quoique ce soit? (Demanda-t-il imitant le même ton sur lequel elle l'avait interrogé sur son père).
Fulminant de colère, Alice se rapprochant lentement de son fils, la posture menaçante. Elle ne connaissait que trop bien les motivations de son fils. Tous les objets de valeur dont il s'emparait dans la maison allait brader par la suite dans les villages voisins ne servaient qu'à organiser des soirées bien arrosées en compagnie de personnes qui ne lui portaient aucune estime, des gens qui voulaient seulement profiter des occasions de beuveries offertes par ce nigaud. Ça en était trop.
- C'est encore pour l'une de tes nombreuses fêtes hein?
La regardant s'approcher de lui l'air menaçante, il ne répondit pas tout de suite à sa question mais la somma de calmer ses ardeur car, elle était bien consciente que si elle essayait de lever ne serait-ce que le petit doigt sur lui, elle finirait au dispensaire du village comme les fois précédentes. Ce qui eut pour effet de brusquement l'arrêter dans son élan. La voir s'immobiliser de la sorte sous sa menace fit naitre un sourire éphémère aux commissures des lèvres de Senin qui se déformèrent dans une expression de mépris. La femme qui se tenait sous ses yeux n'aboyait plus qu'elle ne mordait, elle était juste pitoyable.
- C'est pas tout mais là tu m'ennuies, ne nous fais pas perdre du temps à tous les deux, je suis attendu quelque part alors pourquoi tu ne vas donc pas voir ailleurs si j'y suis!!! (lui avait-il dit sardonique)
- Fhum, encore pour une fête, toujours pour des choses futiles (répondit Alice en secouant la tête de droite à gauche)
Elle n'en revenait pas, l'obsession de celui auquel elle avait malheureusement donné la vie la sidérait. Le plus aberrant pour elle dans cette histoire était que les personnes pour lesquels Senin avait décidé de la ruiner avaient le même âge que lui mais nourrissaient des ambitions bien différentes des siennes. Il lui était insupportable de se dire que ces gens qui étaient issus de familles qui, ne valaient absolument rien dans ce trou perdu profitaient malgré elle de ses biens. C'étaient des gens qui, espérant se rapprocher ne serait-ce qu'un peu du niveau de sa famille, s'étaient efforcés d'avancer sans véritables ressources, donnant le meilleur d'eux. Ces personnes avaient plus ou moins brillamment réussi leurs cursus académiques ou leurs formations professionnelles et se préparaient à être des ingénieurs, des médecins, de futurs cadres supérieurs, etc. Et même ceux qui avaient abandonné l'école s'étaient installés à leur propre compte et se suffisaient. Tous étaient devenus ce que Senin, ce bon à rien ne deviendrait jamais malgré tous les efforts qu'elle avait fait et les nombreux sacrifices qu'elle avait consenti à faire pour son avenir. Toutes les ressources qu'elle avait eues à investir en lui n'avait été en fait qu'un immense gâchis.